Prague et l’Euro

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La République Tchèque a choisi pour le moment de ne pas entrer dans la zone Euro. Mais ce choix, ou non choix, n’est guère confortable.

Beaucoup de facteurs poussent la République Tchèque à renoncer à sa monnaie, la Couronne, au profit de l’Euro : la proximité du puissant voisin allemand, son premier partenaire commercial, la vitalité de l’industrie touristique et par-dessus tout la décision du pays frère et rival, la Slovaquie, d’adopter la devise européenne. On pourrait aussi dire que, d’une certaine manière, les Pragois se sont déjà mis à l’Euro : beaucoup de prix sont d’ores et déjà affiché à la fois dans la devise nationale et la devise européenne.

Un fantasme est à la mode sur les rives de la Vltava : l’émergence d’une vraie monnaie internationale construite sur la base des droits de tirage spéciaux du FMI. Elle s’imposerait a toutes les nations et dispenserait la Tchéquie d’un choix cornélien : y aller ou non ?

Le débat est devenu plus aigu ces dernières semaines avec la crise grecque. D’une part, la cure d’austérité inouïe imposée au peuple grec fait office de repoussoir dans l’opinion publique. Mais d’un autre côté, les Tchèques se demandent si leur coquetterie ne leur a pas fait perdre une occasion historique. Les Slovaques sont entrés dans l’Euro dans une période de bienveillance. Les nouveaux venus devront montrer patte blanche, prouver que leur comptabilité nationale n’est pas truquée et qu’ils respectent scrupuleusement les critères de Maastricht que de grands pays comme la France ont allègrement jeté par-dessus bord.

Photo « transhumances »

Duane Hanson, le rêve américain

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Le Parc de la Villette à Paris présente une exposition consacrée au sculpteur américain Duane Hanson. Ses sculptures hyperréalistes mettent en scène des américains moyens, accablés par une vie qui ne correspond pas au rêve américain.

Duane Hanson (1925 – 1996) a principalement sculpté des personnes humaines en taille réelle, d’après des moulages qui permettaient à l’artiste de reproduire fidèlement jusqu’aux rides du visage. Mais son ambition, au contraire du Musée Grévin, n’était pas la ressemblance avec ses modèles. Il les choisissait délibérément quelconques. Son ambition était de saisir la personne humaine perdue et comme pétrifiée par son destin. Les personnages, des ouvriers, une femme de ménage, une meneuse de parade semblent épuisés, à bout de ressource. Figés comme au bord de la mort, ils expriment aussi le courage qu’il faut pour rester debout malgré tout.

Le catalogue de l’exposition, publié par Actes Sud, contient des textes magnifiques du philosophe et écrivain français Bruce Bégout. Voici un extrait du commentaire de Man with Walkman, œuvre réalisée par Duane Hanson en 1989.

« Un flot de graisse qui enfle, déborde de touts parts et enserre le corps rendu gourd et maladroit. L’obésité (…) est symbole d’une obésité sociale, spirituelle, charnelle qui s’affiche partout sans vergogne. (…) (Le corps) stocke trop de calories en prévision en prévision d’activités grandioses qui ne verront jamais le jour – c’est là l’aspect comique de l’obésité : le gaspillage d’une énergie sans usage (…) Comme si l’individu, prévoyant de futures pénuries se constituait des réserves à même la chair. Au cas où. (…) On comprend pourquoi, dès lors, les personnages de Hanson se figent sur place et donnent l’impression de ne plus pouvoir bouger. Le trop-plein d’énergie qu’ils ont emmagasinée les empêche de se mouvoir. Leur obésité, synonyme de pouvoir, d’abondance, de richesse, se convertit en fixité. Et à la fin, leur corps balourd cloué sur place perd tout lien avec le monde, les enfermant dans leur prison de graisse. »

Illustration : Man on mower, Duane Hanson 1995.

Magie d’un monde souterrain

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Ce texte a été écrit en 2002 à Madrid. Il a inspiré ma première encontre avec Corinne Dauger, dont « transhumances » a rendu compte de la récente exposition à Paris, « Oscillations ».

La correspondance entre les lignes 4 et 5 du métro de Madrid à la Station Diego de León a triste réputation. On emprunte un escalier à angle droit, on parcourt un interminable couloir lugubre. On tente ensuite de descendre sur le quai, lorsqu’on n’en est pas empêché par le flot contraire des voyageurs qu’une rame vient soudain de libérer.

La correspondance de Diego de León est blanche de céramique, sent le désinfectant, dilate  le temps, éprouve les nerfs. Elle se présente ainsi du moins pour qui ne sait la regarder, prendre son pouls, se mouvoir à son rythme.

Car ce monde souterrain est plein de couleurs. Hommes et femmes, blancs, indiens et noirs, s’y croisent vêtus de costumes de ville, de bermudas, de minijupes et de jeans. Une jeune beauté en pantalon moulant laisse admirer son ventre bronzé et se protège de l’improbable soleil par des lunettes de star. Une autre élégante en sari noir et blanc couvre ses cheveux d’un discret fichu. Des affiches polychromes annoncent la sortie d’un film et vantent des articles de mode.

Ce monde bruit des claquements aléatoires de pas sur le sol, de chuchotements échangés et d’éclats de rire partagés. Guitaristes, accordéonistes, flûtistes se disputent cet auditorium improvisé, et leur absence donne au silence une dimension irréelle.

Ce monde est en mouvement. En de rares et éternels moments, des passantes magnifiques habitent l’espace comme la passerelle d’un défilé de mode. Elles avancent d’un pas ondoyant et sûr, conscientes de leur séduction et insouciantes du regard d’autrui.

A la correspondance de Diego de León, le plomb se change en or, le silence en mélodie et le déplacement de masse s’ouvre sur un instant de grâce.

Illustration : Corinne Dauger, « Let them go », www.corinnedauger.com

Flottille

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L’arraisonnement meurtrier de la flottille humanitaire pour Gaza a inspiré à Steve Bell, du quotidien britannique The Guardian, un dessin cruel.

Dans le dessin de Steve Bell, le drapeau israélien porte la tête de mort des pirates et le barbelé du blocus de Gaza.

Au journal du soir de France 2 le 31 mai, un officiel israélien tentait de justifier l’agression. La flottille soi-disant humanitaire n’était qu’un masque du Hamas ; les soldats étaient en état de légitime défense et n’ont tué que pour se défendre. Pas un mot sur l’illégalité du blocus de Gaza, condamné par une résolution des Nations Unies. Pas un mot bien sûr sur l’illégalité d’un acte de piraterie commis dans les eaux internationales. Pour ce porte-parole, l’opération était légitime ; elle était couronnée de succès puisque les bateaux arraisonnés ont été interceptés.

L’autisme des dirigeants israéliens est dangereux pour Israël lui-même. Les voisins les mieux disposés, Egypte et Turquie, arrivent à bout de patience. Le jour, peut-être pas si lointain, où les Etats-Unis considèreront que leurs intérêts ne coïncident plus totalement avec ceux d’Israël, des craquements se produiront.

Illustration de Steve Bell, The Guardian, 1er juin 2010