Pluie acide

Dans The Guardian du 14 août, Peter Beaumont va à la découverte de personnes vivant dans les quartiers visés par les émeutes en Grande Bretagne. A Tottenham, il a rencontré une jeune fille de 23 ans, Cherelle Glave, qui a écrit ce poème.

« My heart turns tight like fingers grip a brick/ as hate rises like heat, while anger is the flame that tore thru the upstairs blew out sense and set mortar ablaze…/ My hope turns lax./ Today the rain lashes, so fierce, so abrupt./ And like they who came in the night there is no regard, no pre-warning for the heart, as the harder the rain the stronger the hurt in these veins, the more disappointment your chest holds till  even your breath comes out cold./ This is the true meaning of acid rain./ Today the rain did not stop, and left us with no time to ask what have we become? »

Mon cœur se serre come les doigts saisissent une brique

Alors que la haine monte comme la chaleur, tandis que la colère est la flamme qui ravage les soupentes, souffle la raison et éblouit comme un éclat de mortier…

Mon espoir se relâche.

Aujourd’hui la pluie fouette, si violente, si abrupte.

Et comme ceux qui vinrent dans la nuit il n’y a pas de considération, pas d’avertissement pour le cœur et plus fort tombe la pluie, plus elle fait mal dans les veines, plus elle accumule de la déception dans la poitrine jusqu’au point où même l’air qu’on expire sort froid.

C’est le vrai sens de la pluie acide.

Aujourd’hui la pluie ne s’est pas arrêtée, elle nous laissés sans le temps de nous demander que sommes-nous devenus ?

 Photo « transhumances » : graffiti à Liverpool, we are demanding sun, nous réclamons le soleil !

Petit lexique des émeutes en Grande Bretagne

Dans The Guardian du 14 août, le caricaturiste Chris Riddell montre les émeutiers encapuchonnés suivre le joueur de flûte du consumérisme comme les enfants de Hamelin le flûtiste dératiseur qui les noya dans la rivière Weser. D’une manière moins imagée, « transhumances » propose à ses lecteurs un petit lexique des mots clés de la presse britannique dans son traitement des émeutes.

 Broom. Le balai est devenu symbole de citoyenneté, cette citoyenneté (citizenship) que les émeutiers foulent aux pieds dans le dessin de Chris Riddell.

 Community. Dans le cadre de son projet de « big society », David Cameron voudrait transférer aux communautés locales des responsabilités qui échoient aujourd’hui à l’Etat. Le problème est que de nombreux jeunes ne se sentent pas partie prenante de leur communauté. Ed Milliband, leader de l’opposition travailliste, a ainsi déclaré que « donner aux gens le sentiment d’avoir part à la société et que nous sommes une société et non deux mondes parallèles est très important. »

 Cuts. L’annonce de coupes budgétaires dans les effectifs de police dans le cadre du plan d’austérité met le Gouvernement Britannique en difficulté. Les 14.000 postes supprimés correspondent plus ou moins aux renforts appelés pour ramener le calme.

Greed. Le lucre. Beaucoup d’observateurs ont rapproché l’avidité des pillards du mauvais exemple donné par les banquiers sans morale ou par les députés gonflant sans hésitation leurs notes de frais.

 Hoody. Le vêtement de sport à capuchon, uniforme des émeutiers.

 Katrina moment. C’est le moment inconfortable que connaissent certains politiciens britanniques, tel le maire de Londres Boris Johnson. On leur reproche d’avoir interrompu tardivement leurs vacances, comme Bush lors du cyclone Katrina.

Kneejerk reaction. Réaction-réflexe des politiciens lorsqu’ils agissent dans l’émotion du moment sans réfléchir aux conséquences. C’est un reproche fait à David Cameron lorsqu’il a annoncé son intention d’évincer des logements sociaux les familles dont un des membres aurait participé aux émeutes et aux pillages.

 Looting. C’est le pillage de magasins de sport et d’électronique, mais aussi de petits commerces locaux, qui a le plus choqué l’opinion. Le dessin de Chris Riddell exprime avec force l’ivresse des pillards accédant l’espace d’un fugitif moment à l’abondance.

Pure and simple. Criminalité pure et simple, tel est le diagnostic du Premier Ministre sur les événements.

Zero tolerance. Même concept qu’en français !

  Illustration The Guardian : Chris Riddell, « The pied pipe of consumerism”

2033 Atlas des Futurs du Monde

« 2033, Atlas des Futurs du Monde », par Virginie Raisson (Robert Laffont, 2010), est un livre exceptionnel. Cet atlas ne représente pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être dans 20 à 40 ans.

Dans l’éditorial du blog www.lesfutursdumonde.com, Virginie Raisson définit ainsi son programme. « Le futur n’est pas écrit et rien ne permet de le « prédire ». Cependant, des forces sont en jeu qui, dès aujourd’hui, engagent les lendemains de la planète et nous invitent à réagir » Elle nous invite à « explorer le présent pour repérer les futurs en gestation, partager l’information et l’analyse prospectives, décaler le regard pour donner de la vision, faire les liens pour éclairer la réflexion, lancer le débat pour rendre à chacun ses responsabilités. »

L’Atlas s’intéresse aux tendances lourdes qui définissent dès aujourd’hui ce que sera notre planète demain : l’alimentation, l’eau, la démographie (une planète trop peuplée ?), les énergies et les matières premières et naturellement le climat. La cartographie est innovante, colorée et soignée, à la manière du « dessous des cartes », l’émission d’Arte, et on a l’impression de feuilleter de la belle ouvrage.

Il fait le point des connaissances scientifiques actuelles, et en ce sens semble parfois déprimant, tant elles laissent augurer des catastrophes inévitables. Mais il ouvre aussi des pistes de réflexion, des alternatives, des plans d’action. Il ne dédaigne pas la fiction, décrivant comme des reportages écrits au présent des réunions de chefs d’état et des conférences internationales en 2033.

J’ai lu ce livre avec passion. Parmi les nombreuses choses qu’il m’a apprises, le fait que la principale alternative au pétrole d’ici 2050 devrait être… le charbon ! L’épuisement prévu des gisements de diamant en 2017, d’or en 2030 et de fer en 2047. Et les nouvelles perspectives que le réchauffement climatique offre au nord du Groenland et au nord du Canada, avec la perspective que s’ouvrent de nouvelles routes maritimes qui concurrenceront durement des canaux de Suez et de Panama.

Miel

Miel, film du réalisateur turc Semih Kaplanoglu a obtenu l’Ours d’Or au festival de Berlin en 2010. Il passe actuellement sur les écrans londoniens.

 En plein centre du quartier populaire et multiracial d’Hackney, dans la périphérie de Londres, le cinéma Rio fait sensation. Il ne compte qu’une salle, une sorte de grande salle des fêtes avec un balcon, une scène et un rideau rouge qui s’ouvre pour qu’apparaisse l’écran. Son esthétique des années soixante semble directement copiée des tourne-disques Teppaz. Il est aussi remarquable par la qualité de sa programmation. Il présente de nombreux films de qualité, dont Miel (Bal en turc).

 Miel est le troisième film de la trilogie de Yussuf, que Semih Kaplanoglu a commencée en remontant le temps, présentant Yussuf adulte, puis jeune, et enfin enfant. Dans ce film, il a six ans. Il vit dans une région agricole de moyenne montagne en Turquie, où les paysages superbes sont souvent occultés par le brouillard et battus par la pluie. Son père est apiculteur. Il installe ses ruches au sommet d’arbres élevés et est en proie à des crises d’épilepsie.

 Yussuf entre à l’école, avec son uniforme tout neuf. La séparation d’avec son père qu’il adore et pour la vie duquel il craint le rend bègue. Il a dans sa tête tous les noms de fleurs, leurs couleurs et leurs fragrances. Il écoute ravi une élève plus âgée lire de la poésie et des veilles femmes déclamer des sourates du Coran. Mais il peine à communiquer. Les repas à la maison sont consommés dans un silence de plomb, il ne se mêle pas aux autres enfants dans la cour de l’école, il murmure à son père mais ne parvient pas à parler avec sa mère.

 Yussuf n’est pas un enfant victime : l’instituteur comme ses parents sont patients et compréhensifs. Mais son monde, c’est la lune se réfléchissant à sa surface d’un seau d’eau, une biche venant boire au torrent, un monde qu’il contemple de ses grands yeux noirs grand ouverts.

« Miel » est un film sans intrigue et sans musique, soutenu simplement par une intense poésie.

 Photo du film « Miel » : Bora Atlas dans le rôle de Yussuf.