Philip Gould, la vie inachevée

 

Philip Gould, 61 ans, ancien gourou du New Labour, s’est vu signifier par son médecin qu’il n’a plus que trois mois à vivre. Il parle au journaliste du Guardian Simon Hattenstone de son expérience d’une vie intense à la porte de la mort, qu’il est en train de décrire dans un livre qui sera probablement publié à titre posthume : « la vie inachevée ».

 « La vie inachevée » fait écho à « la révolution inachevée, comment le Parti Travailliste a changé pour toujours la politique en Grande Bretagne », le livre dans lequel Philip Gould raconte l’émergence du « New Labour » de Tony Blair, aux côtés de qui il a joué un rôle de conseiller en stratégie. Blair reste proche de Gould dans son épreuve : un cancer de l’œsophage qui le frappe pour la troisième fois avec, maintenant, un pronostic fatal.

 Quel est le pronostic, avait demandé Gould au spécialiste ? Trois mois, avait répondu ce dernier. Son épouse, l’éditrice Gail Rebuck, demanda alors quel était le meilleur scénario possible. Trois mois, avait-il répondu.

 « Vous savez, cette période de la mort est étonnante, dit Philip Gould. Au moment où entrez dans la phase de la mort, c’est un endroit différent. C’est plus intense, plus extraordinaire, plus puissant. » Après que le diagnostic fut prononcé, lui et Gail parlèrent, parlèrent, du passé et du futur, de tout ce qu’ils avaient réussi et de ce qu’ils avaient raté ; une période de bilan.

 A-t-il peur de la mort ? « A partir du moment où j’ai résolu et réconcilié les choses avec Gail, la peur a disparu. Je pense que l’acceptation est la clé. Si vous acceptez la mort, la peur disparait ».

 Gould a été un passionné de la politique au point dit-il d’en négliger sa famille. Mais à la fin, la politique n’a pas été son but principal. Alors quel a-t-il été ? « Le but maintenant est simplement de vivre cette vie de mort imminente ou émergente d’une manière telle qu’elle donne infiniment d’amour aux gens qui comptent pour moi et, je suppose, qu’elle me prépare à la mort ».

 Photo « The Guardian »

Une séparation

Le film « Une séparation » du cinéaste iranien Asghar Farhadi, Ours d’Or au Festival du film de Berlin, connaît un succès inattendu en France : un million d’entrées, grâce à une presse unanime et au bouche à oreilles.

 Même si « l’axe du mal » du président George Bush faisait sourire en France, il en reste quelque chose dans nos mentalités. Nous pouvons avoir de l’Iran une image déformée, celle d’un gigantesque asile de fanatiques religieux menaçant la paix mondiale. Le film d’Asghar Farhadi n’esquive pas la difficulté de vivre dans ce pays : Simin demande le divorce car elle ne supporte pas que son mari ne saisisse pas la chance de partir à l’étranger. Il affronte aussi la question de l’influence de la religion : Razieh ne se résout à laver le vieux monsieur dont elle a la garde que lorsqu’au téléphone un imam lui garantit que, dans cette situation d’urgence, elle ne commet pas un péché. Les femmes portent le voile, avec élégance mais en toutes circonstances. Causer une fausse couche est assimilé à un infanticide, et la prison pour dettes existe comme du temps de Dickens en Angleterre.

 Mais la première révélation du film, c’est que nous nous sentons proches des personnages. Nader et Simin sont un couple moderne, vivent dans un appartement confortable, possèdent deux voitures récentes, sont attentionnés pour leur fille Termeh et soucieux de son éducation, vivent au jour le jour le calvaire du naufrage du père de Nader dans la maladie d’Alzheimer. Hodjat et Razieh sont d’une classe sociale pauvre, et rencontrent des difficultés bien connues en France : les crédits à rembourser, le chômage, les longs trajets en autobus pour un maigre salaire.

 Nader et Simin sont faits pour vivre ensemble : jeunes, beaux, intelligents, exigeants sur le respect des valeurs. Le problème est que leurs valeurs peuvent diverger. Nader place au premier rang la fidélité a son père sénile ; Simin, sa liberté de femme. Simin part vivre chez ses parents. Nader reste chez lui, avec à charge son père et sa fille adolescente. Il recrute une aide à domicile, Nazieh. Lorsqu’il trouve son père attaché à son lit à moitié asphyxié, il expulse celle-ci de chez lui manu-militari. Elle tombe dans l’escalier. Elle fait une fausse couche. Hodjat, le mari de Nazieh accuse Nader d’avoir provoque la mort du bébé. Nader savait-il que Razieh était enceinte ? Quelle urgence avait poussé Razieh à laisser le père de Nader seul et à l’attacher par précaution ? Est-ce la chute dans l’escalier qui a provoqué la fausse-couche ?

 Nader et Simin se trouvent pris dans un dilemme : payer à Hodjat une somme qui le convaincra de se désister de sa plainte ou résister au chantage de cet homme qui, chaque jour, se poste à la sortie de l’école de leur fille comme une vivante menace ? De son côté, Razieh est sommée de jurer sur le Coran que la fausse couche a été provoquée par la violence de son ancien patron ; mais si elle parjure, sa mauvaise action peut entrainer le malheur pour sa propre fille.

 Nader et Simin sont faits pour vivre ensemble, et leur première séparation n’était pas faite pour durer. Mais dans l’épreuve, ils réagissent si différemment que le gouffre spirituel qui s’est créé entre eux est devenu insurmontable. Le réalisateur Asghar Farhadi a confié le rôle de Termeh à sa fille. L’adolescente tient probablement le rôle central, polarisant et cristallisant les tensions. Dans la dernière scène du film, le juge du divorce de ses parents lui demande si elle a choisi avec qui elle voulait vivre. « Oui, j’ai choisi », répond-elle. Dans le désastre familial, elle s’affirme comme une jeune femme libre.

 Ce qui fait la beauté de ce film, c’est l’humanité des personnages, leur volonté de tout faire pour le bien de ceux qu’ils aiment, leur respect pour autrui, leurs doutes. Le jeu des acteurs exprime de façon magnifique les convictions qui les mènent à l’impasse, leur force et leur fragilité.

 Le succès du film en France souligne la force de la culture et de l’industrie cinématographique dans notre pays. En Grande Bretagne, « une séparation » a été retiré de l’affiche après quelques semaines d’exploitation et 70.000 spectateurs. L’engouement du public français pour ce film iranien de deux heures en langue originale sous-titrée a quelque chose d’unique et d’admirable.

 Photos du film « une séparation »

Anthropologie de la City

Dans The Guardian du 15 septembre, Joris Luyendijk annonce le lancement d’une recherche anthropologique sur les banquiers de la City de Londres. L’étude, interactive, est appuyée sur le blog http://guardian.co.uk/bankingblog.

 Le domaine des banques est nouveau pour Luyendijk, qui a principalement travaillé au Moyen Orient, dans les bidonvilles du Caire puis en Palestine entre les leaders du Hamas et les colons juifs. Il se propose de découvrir leurs sous-cultures, leurs codes vestimentaires, leurs manières de parler, leurs stéréotypes, leurs conventions et naturellement leurs plaisanteries : « tous les économistes savent qu’il y a trois sortes d’économistes : ceux qui savent compter et ceux qui ne savent pas. »

 « Le sous-titre du blog, dit Luyendijk, est « devenir un indigène dans le monde de la banque ». C’est un clin d’œil au risque de s’identifier de trop près avec les gens que l’on étudie. C’est ainsi qu’après un bout de temps en Papouasie Nouvelle Guinée, les sacrifices humains finissent par sembler assez raisonnables. »

 Luyendijk parle du code vestimentaire. « Un avocat d’affaires et moi étions assis dans un restaurant nommé l’Anima, un endroit sobrement décoré d’Exchange Square, l’un des plus grands quartiers de bureaux de la City. Il scruta les tables autour de lui et dit : « il y a principalement des avocats ici. Pas d’épouses ou de petites amies spectaculaires, pas de femmes habillées de manière extravagante. Je vois des hommes qui gardent leur veste – ce que nous avons tendance à faire en tant qu’avocats. Beaucoup d’avocats ne voudraient pas être le premier à tomber la veste, et la plupart des avocats que je connais la conservent quoi qu’il en soit. Garder l’uniforme vous fait sentir solide (…). Etre ennuyeux est une bonne chose pour un avocat. Nous vendons de la fiabilité, de la solidité et de la prudence. Nous voulons que notre manière de nous présenter reflète cela. Et nous facturons souvent des honoraires substantiels, alors nous de faisons pas étalage de notre richesse parce que les clients vont se demander : bon, est-ce que je ne suis pas en train de payer trop cher ? »

 « Il se mit alors à comparer son habillement à celui d’un banquier spécialiste en fusions et acquisitions. Les banquiers peuvent s’habiller dans un style très voyant et conduire des voitures très couteuses. La raison en est qu’ils vendent des entreprises à leurs clients, et qu’ils font de leurs clients des gens très riches. Si je suis un banquier spécialiste en fusions et acquisitions et que j’irradie la richesse et le succès, des nouveaux clients potentiels ne vont pas penser : est-ce que je suis en train de payer trop cher ? Les clients potentiels vont penser : ce gars a rendu d’autres gens riches, il doit être très bon, je vais m’attacher ses services de manière a devenir riche moi aussi ». »

 Photo « the Guardian »

Coucher de soleil à Brighton

Le soleil se couche sur la jetée de Brighton. L’horizon tout entier s’embrase comme dans l’ultime combat de la lumière contre les ténèbres et le brasier fume de ce combat perdu.

 Dans un moment, la nuit aura pris ses droits. Mais sur la jetée de Brighton s’allumeront les lumières artificielles des bars, des salles de jeux et des attractions foraines.

 Photo « transhumances ».