Joan Miró, l’échelle de secours

L’exposition « Joan Miró, the ladder of escape » se termine dimanche 11 septembre à la Tate Modern à Londres.

 Nous avions visité le musée Miró à Barcelone et son atelier à Palma de Majorque. L’exposition de la Tate Modern me remet au contact de cet artiste puissant.

 Les premières peintures de Joan Miró, au début des années vingt, sont figuratives mais déjà emplies de symboles qui, en quelques années, vivront leur vie propre (en particulier, l’échelle, pont entre la terre où les pieds sont solidement posés et le ciel. C’est la créativité de l’artiste qui émerveille. Il invente son chemin, aidé par la pensée surréaliste qui l’invite à mettre l’inconscient aux commandes, mais surtout attentif à ne pas se censurer. A la fin de sa carrière, il travaillera sur des toiles partiellement brûlées et, à l’imitation de Pollock, sur le dégoulinement de la peinture sur une surface verticale.

 L’exposition insiste sur l’osmose entre Miró et son temps. Il n’a été militant de la gauche catalane que marginalement. Mais ses œuvres sont pénétrées de la souffrance du peuple catalan sous l’interminable dictature franquiste.

  Illustration : « l’échelle de secours » de Joan Miró, 1971.

Noce à Léoncel

L’ancienne abbaye cistercienne de Léoncel, aux confins du Vercors, est un magnifique édifice roman. Nous y avons assisté au mariage de Sabine et Alexandre, ce dernier étant le fils de Philippe, mon ami d’enfance.

 Le cadre multi-centenaire de l’abbaye, la confiance qu’exhalent les jeunes époux, la qualité des textes et de la musique, le sentiment de réussite sociale qui se déprend de l’assemblée, tout semble annoncer une cérémonie sans surprise. C’est sans compter sur l’audace du prédicateur. Pour lui, la religion chrétienne est corporelle. Dans l’Eucharistie, on mange le corps du Christ comme dans le mariage les époux « mangent » le corps de leur partenaire.

 La soirée est organisée sous un chapiteau planté dans un village de montagne. La chaleur des retrouvailles et la virtuosité des « metteurs en boîte » peinent à faire oublier le froid mordant qui s’insinue par les ouvertures de la toile.

 Un ami des mariés souligne que d’ordinaire on se marie, puis l’on fait un enfant et on retape la maison. Alexandre et Sabine se sont occupés de la maison, puis de l’enfant et nous offrent maintenant la joie d’une fête.

 On évoque le Japon, l’habitat durable, les anciens présents et disparus, les enfants devenus adultes et les petits enfants que l’on accueille. Ce mariage nous met au cœur d’une saga, celle de la vie que l’on reçoit et que l’on transmet.

Photo « transhumances »

A Antraigues, sur les traces de Jean Ferrat

Le village d’Antraigues sur Volane est tout entier pénétré du souvenir de Jean Ferrat.

 Le site d’Antraigues, dans les montagnes ardéchoises proches de Privas et de Vals, est emprunt de solennité – la vieille ville est construite en à-pic au-dessus d’un ravin et un haut clocher la surmonte – et d’humilité – le village est immergé dans un écrin de verdure. On comprend qu’il ait séduit Jean Ferrat, rebelle et doux, exigeant et docile.

 Des dizaines de visiteurs, souvent d’âge très mur, viennent ici en pèlerinage. Ils déjeunent au restaurant « La Montagne », achètent disques et livres souvenirs, se recueillent devant le caveau familial où repose Jean Tenenbaum, dit Ferrat. Sur le place du village, des banderoles portent le texte de chansons de Ferrat, dont naturellement « Ma France ». Des affiches annoncent des concerts en hommage au chanteur. Dans l’église, que Ferrat ne fréquentait pas, un livre d’or recueille des témoignages qui lui sont presque exclusivement consacrés.

 Pourtant, le village ne semble pas se résoudre au rôle de sanctuaire que le destin semble lui réserver. L’office de tourisme promeut les randonnées pédestres, aucune rue ne porte le nom du héros, on ne visite pas sa maison, aucun musée ne lui est consacré.

 Antraigues sur Volane semble craindre de profaner sa délicate intimité avec Jean Ferrat et considérer les pèlerins comme des intrus. A force de silencieuse insistance, ceux-ci se feront-ils une petite place  au soleil ?

 Photo « transhumances » : banderole sur la place d’Antraigues sur Volane, en face du restaurant « La Montagne ».

Le crépuscule rappelle quelque chose

Le Palace Theatre de Watford accueille en ce début septembre des pièces produites pour le festival d’Edimbourg. L’une d’entre elles est l’œuvre de l’Américain Stephen Belber, « dusk rings a bell » (2010).

 La pièce a pour cadre une villégiature en bord de mer, en hiver. Comme le dit Molly, une femme de 39 ans fière d’être une spécialiste de la communication et de travailler « pour Jeff » à CNN, « la plupart des maisons d’été sont glaciales en hiver. Elles sont rarement isolées mais surtout elles sont simplement émotionnellement froides. Comme des salles de bal à 10h du matin ; ou des avions évidés de tous leurs sièges ; ou une famille dont le seul enfant lit beaucoup trop de livres ».

 En surface, Molly est heureuse. En réalité, au milieu de sa vie, elle a froid. Elle est venue dans la maison de vacances de son enfance récupérer la lettre que la petite fille de quatorze ans qu’elle était avait écrite à la femme de 39 ans qu’elle est maintenant. La gamine incitait l’adulte de demain à avoir confiance. Molly a-t-elle confiance ?

 Le gardien de la résidence, Ray, intercepte Molly après qu’elle a fracturé une fenêtre de la maison et récupéré la précieuse lettre. Ils se reconnaissent. Ils avaient eu un flirt lorsqu’ils étaient adolescents. Ray rêvait d’être chirurgien cardiaque, mais son projet s’est interrompu lorsqu’il a fait 10 ans de prison pour avoir assisté passif à l’assassinat d’un jeune homosexuel. Molly pensait au grand amour, à avoir des enfants, une vie enrichissante. Elle se trouve divorcée, seule et sans enfant.

 Molly et Ray essaient de comprendre ce qui leur est arrivé, et qui sait, à partir de là, d’inventer un avenir affranchi de la peur et de la culpabilité.

 La pièce est jouée derrière le rideau de scène du Palace Theatre, arrangée avec un petit espace scénique et quelques rangées de sièges. Les acteurs, Paul Blair (Ray) et Abi Titmuss (Molly) sont excellents.

 Abi Titmuss, une jeune femme de 35 ans, a une histoire personnelle peu banale. Après avoir exercé le métier d’infirmière, elle a posé pour des magazines masculins tels que « Nuts », a été désignée plusieurs fois comme une des femmes les plus sexy de Grande Bretagne et est devenue célèbre au point de faire l’objet d’écoutes téléphoniques de News of the World. En 2006, elle s’est tournée vers une carrière théâtrale, sans craindre de jouer dans des pièces difficiles et de diffusion limitée, comme celle de Belber.

 J’admire son parcours. Dans la pièce, Ray demande à Molly : « Quelle est la chose la pire que tu aies jamais faite ? » Après une hésitation, Molly lui répond « La pire chose… c’est que je ne prends jamais de risques ». Visiblement, Abi n’est pas Molly.

 Photo : affiche de « dusk rings a bell ».