Démasquer la science économique

Le livre de Steve Keen, « la science économique démasquée, l’empereur nu des sciences sociales » (Debunking economics, the naked emperor of the social sciences, University of Western Sydney, Australie, 2001) constitue une critique féroce de la théorie néo-classique qui reste aujourd’hui dominante et fonde les politiques économiques ultralibérales.

 J’ai évoqué dans mon article « Paul A Samuelson et Marx » ma passion d’étudiant pour la théorie macro-économique. A l’époque déjà, la base de l’enseignement était que, pour comprendre l’économie, il fallait se représenter un marché parfait dans lequel des acteurs rationnels maximisent leur satisfaction et minimisent leur coût. J’étais déjà convaincu du caractère profondément erroné de cette théorie. Lorsqu’elle en vient par exemple à analyser le marché du travail, elle s’imagine que les travailleurs offrent une plus ou moins grande quantité de travail en fonction de la rémunération qu’ils perçoivent en échange de leur renonciation au loisir. C’est évidemment absurde. Mais la critique restait elle-même idéologique. L’intérêt du livre de Steve Keen est de démontrer l’absurdité en utilisant à la fois l’outil mathématique et l’expérience des entrepreneurs.

 Keen reproche aux néo-classiques d’être obsédés par l’équilibre. Ils ont besoin de croire que le marché se met spontanément dans une position d’équilibre optimum pour peu que l’Etat, les syndicats et les monopoles ne viennent pas imposer au système de funestes nuisances. Or, dit Keen, ceci n’est mathématiquement possible que si l’on pose de très strictes hypothèses. La première partie de l’ouvrage est consacrée à démontrer que chacune de ces hypothèses est absurde, contradictoire ou contredite par la mathématique. L’idée par exemple que l’influence de chacun des acteurs sur le système est négligeable apparait fausse lorsqu’un ordinateur simule les comportements de multiples acteurs cherchant à s’approcher de la situation optimale. Il en est de même de l’idée selon lesquels les acteurs du marché disposeraient de toute l’information leur permettant de prendre des décisions rationnelles. Comme l’avait démontré Keynes, la réalité des choses, c’est l’incertitude et, dans l’incertitude, un comportement de troupeau par lequel les opérateurs ne cherchent pas à anticiper ce que sera la situation dans l’avenir, mais la façon dont les autres opérateurs vont interpréter l’information disponible.

 Keen invite les économistes à utiliser les outils mathématiques d’aujourd’hui et non de simples systèmes d’équations. Leurs résultats ressembleraient alors à ceux des météorologues : il n’y a jamais d’équilibre, mais des perturbations qui font fluctuer la température et le degré d’humidité. Ainsi les quantités et les prix des marchandises produites fluctuent, avec des cycles fortement influencés par les anticipations, favorables ou adverses, des acteurs économiques.

 Comme Samuelson, Keen est fasciné par l’économie de Marx, la première à avoir introduit le temps comme un paramètre essentiel pour la compréhension de l’économie. Mais il démontre que la transformation de la valeur travail en prix est une chimère. Il n’existe pas encore de théorie générale capable d’expliquer totalement la réalité économique et de prévoir sa croissance et ses accidents. Mais Keen est confiant dans le fait que sur les traces de Keynes, Hayek, Sraffa la science économique pourra à l’avenir mériter la qualification de science ; il mentionne « l’éconophysique », qui applique à l’économie les concepts de la dynamique non linéaire, de la théorie du chaos et de la physique ; il évoque aussi la science économique évolutive, qui traite l’économie comme un système évoluant selon les lignes de la théorie de l’évolution de Darwin.

 Ce qui est certain, pour Keen, c’est que la prétendue science économique basée sur le principe de l’équilibre à l’optimum doit être considérée comme morte et enterrée. « Bien que non pertinente jusqu’à un certain point, la science économique n’est pas « pour l’essentiel inoffensive ». La fausse confiance qu’elle a engendrée dans la stabilité de l’économie de marché a encouragé les politiciens à démanteler quelques unes des institutions qui avaient initialement évolué pour tenter de limiter son instabilité. La « réforme économique » engagée dans la croyance qu’elle ferait mieux fonctionner la société a au contraire fait du capitalisme moderne un système plus pauvre socialement : plus inégal, plus fragile, plus instable. Et dans certains cas, comme la Russie, une foi naïve dans la théorie économique a conduit à des résultats qui, s’ils avaient été infligés par les armes au lieu de la politique, auraient conduit leurs instigateurs devant la Cour Internationale de Justice. »

Portrait de George Osborne

Dans un article intitulé « l’économie n’est pas son amour, son amour est la politique », le journaliste du Guardian Andy Beckett a publié le 29 novembre un portrait du chancelier britannique de l’Echiquier, George Osborne.

 George Osborne est souvent décrit comme l’homme fort du gouvernement de coalition dirigé par David Cameron. Sa politique de coupes budgétaires a provoqué fin novembre la plus grande grève des fonctionnaires britanniques depuis des décennies. Il persiste et signe dans la politique d’austérité, reconnaissant qu’il est probable qu’elle se prolonge au-delà des élections parlementaires de 2015. Selon lui, c’est le seul moyen d’enrayer le mécanisme pervers de la défiance des marchés qui provoque l’envol du coût de refinancement du déficit public, le creusement de ce déficit et des mesures d’austérité prises dans la panique et qui tuent la croissance. Pour le moment, les marchés lui donnent raison : le coût de refinancement du déficit britannique est l’un des plus bas au monde.

 Je retiens de l’article qu’à l’âge de 14 ans, Gideon Osborne changea son prénom en  George : « je n’arrivais pas à penser à quelqu’un que j’aime ou qui ait du succès et qui s’appelle Gideon », dit-il. Une forte et précoce personnalité !

 Andy Beckett cite Janan Ganesh, le biographe d’Osborne : « la perception du public et de beaucoup de journalistes est qu’Osborne est le plus idéologique des membres du  gouvernement. Je pense que c’est exactement le contraire. Il est d’un pragmatisme extrême, moins idéologique que David Cameron lui-même. »

 Photo The Guardian

Splendide isolement

La municipalité de Bishops Stortford, gérée par les Conservateurs, vient d’écrire aux maires de Villiers sur Marne, en France, et Friedberg, en Allemagne, pour mettre fin au jumelage avec leurs communes.

 Officiellement, ce n’est pas l’euroscepticisme qui guide cette mesure, mais un manque d’intérêt. Il est vrai que je le constate dans ma commune, Watford, située comme Bishops Stortford dans le Hertfordshire mais gérée par les Libéraux : bien que jumelée avec pas moins de cinq communes, dont Nanterre (France) et Mayence (Allemagne), aucune activité n’a été enregistrée depuis 2009 à ce titre.

 Il reste que le manque d’intérêt va de pair avec une croissante défiance à l’égard du continent et la tentation du retour à un splendide isolement. Les jumelages se sont développés après la seconde guerre mondiale, le plus emblématique d’entre eux étant celui de Coventry avec Dresde et Stalingrad. La dynamique semble maintenant inversée.

 Interrogé par Luke Harding, journaliste au Guardian, Michael Keller, maire de Friedberg, dit qu’il n’était pas surpris. « Le jumelage commença pour nous en 1965. Ceux qui s’y impliquèrent avaient fait personnellement l’expérience de la catastrophe de la seconde guerre mondiale. Ce n’est plus aussi pertinent aujourd’hui. Le monde a changé. Je soupçonne que l’euroscepticisme anglais a joué aussi un rôle. J’aurais préféré que nous mettions fin au jumelage par une grande fête plutôt que simplement par une lettre ».

 Les édiles de Bishops Stortford n’ont visiblement pas la largeur de vue et l’humour de leurs collègues de Friedberg. Aux jeux olympiques de la mesquinerie, ils auraient leurs chances.

 Photo « The Guardian »

Thomas Ostermeier réinvente Hamlet

Le Barbican Theatre de Londres vient de produire Hamlet de Shakespeare, réinventé par Thomas Ostermeier, le directeur du théâtre Schaubühne de Berlin. La pièce avait été présentée au Festival d’Avignon en 2008.

 Le hasard a fait que deux pièces produites par le Barbican récemment ont pour cadre le Danemark : Festen, de Thomas Vinterberg mise en scène par Vlad Massaci, et Hamlet de William Shakespeare mis en scène par Thomas Ostermeier.

 En réalité, c’est à une recréation d’Hamlet que se livre le metteur en scène allemand : le nombre de personnages est ramené à onze, interprétés par six acteurs ; l’ordre des scènes est altéré ; le texte est parfois cité littéralement, mais parfois totalement réécrit. Après quelques minutes, mes voisins quittent la salle, visiblement outrés ; mais dans l’ensemble, le public est enthousiaste.

 Thomas Ostermeier fait dans l’excès. Au premier plan de la scène se trouve un paquet de boue, la terre où le roi du Danemark, père d’Hamlet, est enterré dans le premier tableau de la pièce où l’horreur le dispute au grotesque. La boue restera présente tout au long du spectacle : les acteurs y vautrent leur terreur, ils la mangent à pleine bouche, ils l’utilisent comme projectile. Le plateau est un véritable chaos, encombré de détritus et de cannettes de boissons éventrées et dégoulinantes. C’est qu’Hamlet est fou. Ayant eu une vision de son père clamant vengeance pour le crime de son frère, qui l’a fait assassiner pour pouvoir prendre la couronne et la reine, il se fait passer pour fou pour pouvoir accomplir cette vengeance. Mais la folie finit par le posséder et faire sombrer dans l’horreur tout ce qui l’environne, à commencer par son amour, la belle Ophélie.

 On  passe de la grosse farce au sombre désespoir, d’une musique assourdissante qui fait vibrer les entrailles au profond silence, d’un texte classique à un parler de banlieue. Les acteurs se livrent totalement dans leur jeu, en particulier Lars Edinger dans le rôle d’Hamlet, dont la stature fait penser à Gérard Depardieu et qui, comme lui, domine le spectacle de la tête et des épaules. Ils sont si engagés que les passions affleurent, sexe, pouvoir, angoisse, domination. On en sort ébranlé.

 Face à Lars Edinger, Judith Rosmair joue à la fois le rôle de Gertrude, la femme d’Hamlet senior, qui se remarie avec son frère un mois à peine après son enterrement, et celui d’Ophélie, que dans sa folie simulée devenant réelle, Hamlet rejette avec violence et mépris. La scène du suicide d’Ophélie est pathétique ; aussi frêle qu’Hamlet est massif, Ophélie est secouée de convulsions. Enfermée dans une bâche de plastique, elle étouffe. Ostermeier a inventé ici un langage aussi puissant que le langage pictural du préraphaélite Everest Millais dans sa toile célèbre, Ophélie.

 Shakespeare ne cessait de retravailler le matériau préexistant, y compris l’histoire d’Hamlet. Ostermeier réinvente Hamlet. C’est fort, laid, violent, émouvant. C’est du grand théâtre.

 Photo d’Hamlet de Thomas Ostermeier, Lars Edinger et Judith Rosmair