En passant par la Lorraine

Des Lorrains passionnés nous ont transmis, l’espace d’un week-end, l’amour de leur région.

 La famille de Ludovic, le compagnon de notre fille Florence, nous a fait découvrir avec passion sa région, entre Nancy, Toul et Commercy. « Nancy en hiver » chantait Joe Dassin dans « le café des trois colombes ». C’est le même contraste entre la chaleur d’un moment de découverte partagée et la froide obscurité d’un week-end de janvier que nous avons vécu, et nous nous trouvons déjà imprégnés de la nostalgie de la chanson de Dassin.

 Emerveillement de l’Art Nouveau, au Musée de l’Ecole de Nancy, et aussi pour le somptueux décor de la brasserie Excelsior et le mobilier de la « Pharmacie Art Nouveau » de Commercy.

 Splendeur de l’architecture classique du dix-huitième siècle, celle de la place Stanislas, et aussi du château de Commercy, construit sur les fondations d’une forteresse en aplomb d’un canal.

 Rencontre des cultures à la basilique Saint Nicolas de Port qui conserve les reliques d’un saint né dans l’actuelle Turquie et reçoit des pèlerinages orthodoxes. La construction, de style gothique tardif, est faite d’une belle pierre blanche. A la croisée du transept, une colonne est droite, mais la colonne symétrique est torsadée : peut-être un symbole de la distance entre occident et orient ?

 Délices de la liqueur de mirabelle, des macarons de Nancy et des madeleines de Commercy.

 Plaisir de découvrir une région guidés par ceux qui l’habitent et qui l’aiment.

 Photo « transhumances » : la Place Stanislas à Nancy.

George Harrison, vivre dans le monde matériel

Le film de Martin Scorsese, « George Harrison, living in the material world », a été réalisé en 2011, dix ans après la disparition du chanteur. Il nous décrit le parcours d’une personnalité forte et attachante.

 L’affiche du film (diffusé en deux DVD) nous montre le visage de George Harrison émergeant d’une surface liquide sereine, nous fixant d’un regard énigmatique. L’image est bien choisie : elle situe George entre deux mondes, l’eau et l’air étant une allégorie du matériel et du spirituel. Imprégné de spiritualité indienne, Harrison était convaincu que le corps n’est que l’enveloppe provisoire de l’âme. Son épouse, Olivia Harrison, raconte dans le film combien George avait été choqué par l’assassinat de John Lennon, non seulement parce qu’il perdait un ami cher mais aussi parce que celui-ci n’avait pas eu la chance de vivre consciemment ce passage qu’est la mort. George, dit Olivia, s’était entraîné toute sa vie en prévision de ce moment.

 Le film fut projeté en avant première à la Foundation for Art and Creative Technology de Liverpool, et c’est justice. Harrison et les Beatles sont nés à Liverpool, et ils sont traversés par l’énergie de cette ville anglaise et irlandaise, ouverte sur l’Océan, abîmée par la guerre et avide de vivre.

 La période Beatles est d’une extraordinaire fécondité artistique. Soumis à la pression de foules hystériques, le groupe ne trouve d’intimité qu’entre soi et forme une communauté de vie et de création. Peu à peu toutefois, des intérêts divergents s’expriment. Au nombre des raisons qui conduisent à l’éclatement du groupe en 1970 se trouve la frustration de George, dont peu de chansons sont acceptées. Des dizaines de titres inédits serviront de base à sa carrière en solo.

 Qualifié de « Beatle tranquille », s’exprimant d’une voix douce laissant le temps à la réflexion, George Harrison allait aussi au bout de ses passions. Il passa des jours à réciter les mantras de Hare Krishna, apprit la musique indienne aux côtés de Ravi Shankar, initia le premier concert mondial humanitaire (concert pour le Bangladesh en 1971), s’enthousiasma pour la course automobile avec Jackie Stewart, produisit les films des Monty Python, acheta un grand manoir néogothique en ruines, Friar Park à Henley (en amont de Londres sur la Tamise) le restaura, y installa un studio d’enregistrement et se révéla un paysagiste talentueux.

 Ce qui se dégage du film, c’est la capacité de George Harrison à se faire des amis et à les conserver. Ringo Star raconte la visite qu’il lui avait rendue dans la clinique en Suisse où il était hospitalisé, dans les derniers mois de sa maladie. Il avait pris congé, car il devait se rendre à Boston pour rencontrer sa fille, elle-même soignée pour un cancer. « Veux-tu que je t’accompagne ? » lui demanda George.

Optimisme

En Europe, l’heure est au pessimisme, pour ne pas dire à la désespérance. Une vision plus large du monde relativise cette sinistre vision et incite à l’optimisme.

 Une fois par an, en janvier, le Colloque Coface Risque Pays offre aux acteurs économiques et financiers des informations et des points de référence sur comment va le monde.

 L’édition 2012 a manifesté le gouffre ouvert entre l’Europe et le reste du monde, en particulier l’Asie. Là où les intervenants européens au colloque consacraient du temps à parler de ce qui aurait du être fait il y a deux ans pour éviter la crise grecque et protéger l’euro, une économiste chinoise évoquait les défis que son pays devra affronter dans les trente prochaines années. D’un côté, doute, indécision, stagnation. De l’autre, enthousiasme, énergie, projets.

 L’Europe est-elle vraiment condamnée à une décennie perdue, au gaspillage de sa jeunesse, au déclin ? N’a-t-elle d’horizon que le vieillissement démographique, la récession économique et la régression sociale ? N’a-t-elle pour projet que de devenir une gigantesque maison de retraite dont les pensionnaires ne songeraient qu’à conserver, aussi longtemps que faire se peut, leur qualité de vie ?

 Le fait que les Chinois, les Turcs, les Brésiliens et même, malgré leurs déchirements, les Nigérians se projettent dans l’avenir est une bonne nouvelle pour les Européens. A court terme, leurs pays vont continuer à acheter des produits et services européens. Pour cela, la récession molle qui s’annonce ne devrait pas se transformer dans la catastrophique dépression des années 1930.

 Surtout, l’appétit de vivre et de croître des pays émergents et les défis qu’ils rencontrent pour que cette croissance soit soutenable et respectueuse de l’environnement recèlent pour l’Europe des opportunités formidables. Beaucoup de Français le savent, qui parcourent le monde pour leur plaisir ou au service d’une entreprise. Il y a des marchés à prendre, des idées à développer sur les cinq continents. Nous commençons à développer des technologies vertes : c’est de celles là que les pays de forte croissance ont dès maintenant besoin.

 L’enthousiasme des jeunes Indonésiens, Ghanéens ou Péruviens est une bonne nouvelle pour les jeunes Européens. Il élargit le champ des possibles, il ouvre des communautés d’intérêt dans lesquelles on peut innover et de grandir ensemble au-delà des frontières. Le nombrilisme mène l’Europe à la désespérance. Une vision résolument internationale incline à l’optimisme.

 Photo The Guardian : piétons sur un pont à Nairobi, Thomas Mukoya

Une Fille de Partisan

« A partisan’s daughter » (une fille de partisan), roman de Louis de Bernières (Harville Secker, 2008), nous parle de la rencontre entre une jeune yougoslave au parcours personnel tumultueux et un Anglais d’âge moyen accablé d’ennui et de médiocrité.

 Christian est maintenant un homme âgé. Il se rappelle les années soixante dix : « ma femme était vivante à cette époque, mais le problème c’est qu’un jour ou l’autre, votre femme se transforme en votre sœur. Au pire, elle devient votre ennemi et se dresse comme le principal obstacle à votre bonheur. La mienne avait obtenu tout ce qu’elle voulait, de sorte qu’elle ne voyait aucune raison de se préoccuper de moi davantage. Tous les délices qu’elle m’avait apportés étaient progressivement retirés  jusqu’à ce qu’il ne me reste plus que des responsabilités et une condamnation à perpétuité (…) Elle était l’une de ces Anglaises insipides avec du lait entier dans les veines, et elle était parfaitement contente d’être comme ça (…) Elle me rappelait une grande miche de pain blanc, roulée sur le sofa dans son emballage de cellophane ».

 Désespéré par la vacuité de sa vie, Christian se met en chasse d’une prostituée. Il ramasse sur le trottoir Roza, mais celle-ci n’est pas à vendre. Roza a moins de trente ans, Christian en a plus de quarante. Cet homme inintéressant l’intéresse. Elle a besoin de parler, de raconter son histoire. Lui est fasciné par cette jeune femme qui est allée d’aventure en aventure et de cul de sac en cul de sac. Il ne rêve plus que de Roza et brûle de faire l’amour avec elle. Elle craint que si elle se plie à son désir, il la quittera.

 L’histoire de Roza est compliquée. Serbe, fille d’un partisan de l’armée de Tito, elle a eu une relation incestueuse avec son père ; étudiante à Zagreb, elle s’est heurtée au racisme ethnique qui allait, une fois Tito décédé, provoquer l’éclatement de la fédération yougoslave ; elle a connu un grand amour, et cet amour a été trahi. Elle s’est embarquée pour l’Angleterre sur le voilier d’un millionnaire avec qui elle a vécu deux ans avant de le quitter à force d’ennui. Elle a été hôtesse dans un bar à putes, a été enlevée et violée par un client et sa bande, y est revenue car elle n’avait pas d’autre horizon. Un jour, elle avait décidé de quitter cette vie là et s’était retrouvée dans un squat dans un quartier marginal de Londres. C’est du moins ce qu’elle racontait, d’une soirée à l’autre, à Christian. Etait-ce la vérité, ou une fable ? Pour Christian, cela n’avait aucune importance. Ce qui comptait, c’était le corps et l’âme de Roza.

 Christian et Roza peuvent-ils devenir amants ? Leur vie terne et grise peut-elle prendre des couleurs ? Le roman de Louis de Bernières tourne autour de cette question. A l’ennui abyssal de Christian avec sa grande miche de pain blanc correspond le vide de la vie de Roza dans le bar d’hôtesses : « je ne savais pas si ma vie allait trop vite ou trop lentement. Quelquefois, elle était lente comme aller à un enterrement, mais le temps disparaissait tout simplement. Je ne n’avais plus d’idéaux et j’avais cessé d’apprendre quoi que ce soit. Je devenais déçue par moi-même (…) Je me dis à moi-même « eh Roza, tu n’as pas d’amis en dehors de ceux du club, tu n’as aucun rêve, tu n’es qu’une stupide sorcière qui se transforme en déchet. »

 Dans le vide d’une vie dénuée de sens, le manque de l’autre est un cancer dévorant.