Qu’est-ce qu’être Britannique en 2012 ?

A l’occasion du jubilée de la Reine Elisabeth II, Stephen Moss s’interroge dans The Guardian du 6 février sur ce que signifie être Britannique en 2012.

 Le journaliste a mené son enquête de Stratford, la banlieue populaire de l’est de Londres où se dérouleront les Jeux Olympiques. A Stratford upon Avon, la patrie de Shakespeare. Son voyage l’a emmené à Hastings, une bourgade maritime au sud-est de Londres, à Bradford, cité industrielle du nord de l’Angleterre, à Edimbourg et Pitlochry (Ecosse), dans le petit village d’Ottery St Mary dans le Devon (sud-ouest de l’Angleterre), à Caernarfon (ville du nord du Pays de Galles où le chômage est endémique), à Belfast (Irlande du Nord) et à Coventry (Midlands. Il a rencontré cent personnes, d’âges, ethnies, occupations professionnelles variés.

 Sa recherche sur l’identité britannique s’inscrivait dans le cadre de la célébration du jubilée de la Reine : la Grande Bretagne sur la quelle elle règne aujourd’hui est-elle la même que celle qui était au cœur d’un empire en 1952 ? La volonté du président du gouvernement écossais Alex Salmond de convoquer un référendum sur l’indépendance lui a donné une nouvelle actualité.

 Sa conclusion, c’est que ce n’est pas à l’Etat britannique que les gens sont le plus attachés mais à l’état d’esprit britannique, les valeurs que la « britannitude » (comme le dirait Ségolène Royal !) est censée contenir. « Quand j’interrogeais les gens sur ce qui comptait pour eux, peu mentionnaient la monarchie, l’armée, la BBC, le parlement ou quelque organe de l’état ; ils célébraient nos valeurs  – démocratie, liberté, égalité devant la loi, ouverture, tolérance, équité, justice. On les rattachait de manière répétée à l’essence de la « britannitude », ou peut-être de la nouvelle Grande Bretagne, parce que certaines de ces qualités n’étaient certainement pas en évidence dans le royaume marqué par les frontières de classe qui échut à la Reine Elisabeth II en  1952. La tolérance, l’ouverture et la diversité ont toutes émergé dans le dernier quart de siècle, et définissent maintenant notre société. Les jeunes – disons ceux de moins de 35 ans – ont embrassé les vertus d’une société tolérante, pas compliquée, multiraciale ; beaucoup de ceux au-dessus de 65 ans, spécialement dans les grandes viles, se sentent dépossédés, leur vieilles certitudes brisées ; ceux entre les deux essaient de surnager avec la marée ou au moins de garder leurs pensées pour eux-mêmes. Ce qui compte pour la génération d’après 1970 ce n’est pas la protection des institutions mais les valeurs.

 (…) Je suis resté avec des appréhensions quant au futur du Royaume Uni, mais sans aucun doute sur la capacité des gens qui vivent dans ces îles. Les jeunes, malgré tout ce qu’on dit de la génération perdue, ont entrain et foi en eux-mêmes alors que les vieux s’appuient sur leurs ronchonnements et leurs préjugés. J’eus une épiphanie au début de mon voyage alors que je regardais des dizaines de jeunes patineurs sur un anneau de glace alors que l’obscurité tombait sur un Westfield hivernal dans d’est londonien. Beaucoup de patineurs tombaient, aussi, mais ils se redressaient bien vite et avançaient sur la glace, riant et s’accrochant à leurs amis, sans crainte et avide d’apprendre. Les gens sont remarquables à un degré que les pays ne peuvent pas atteindre.

 Voici quelques verbatims de l’enquête :

 « Je suis fière de la Grande Bretagne à cause de son ouverture, de sa diversité et de sa créativité. Les bonnes manières ont peut-être décliné, mais quelque chose d’important a été gagné aussi. » Michelle Giovanni, enseignante, Stratford.

 « Mon papa vient de Tanzanie et ma maman vient d’Ouganda, bien que l’origine de leurs familles soit en Inde. Je me sens Anglais et je soutiens l’Angleterre au cricket et au rugby », Manish Gajjar, 40 ans, propriétaire d’une boutique de disques, Hastings.

 « Stratford upon Devon reçoit tant de visiteurs qu’on peut presque l’appeler multiculturelle. Je suis arrêtée par des touristes qui me demandent leur route tout le temps. Je devrais porter un badge. La plupart du temps, ils cherchent les toilettes ; Stratford manque terriblement de toilettes publiques. Mais c’est un endroit délicieux à vivre et les gens sont très amicaux. Je me sens très anglaise. En ce qui concerne les Ecossais et les Gallois, ils peuvent suivre leur voie. Ce qu’ils font ne me soucie pas. Je suis fière d’être anglaise. » Beryl French, 88 ans, retraitée.

 Photo « The Guardian » : une célébration traditionnelle de la noce royale de 2011 dans la rue.

Merci Pierre !

Ces dernières semaines, grâce à la biographie de Fiona Mac Carthy, je suis entré dans l’intimité du William Morris (1834 – 1896), à moins que ce soit lui qui soit entré dans la mienne. A mesure que je progressais dans la lecture, se surimposait l’image de Pierre Gambet (1926 – 1999).

 Physiquement, Pierre et William se ressemblaient : plutôt trapus, barbus, vêtus comme des ouvriers. Ils partageaient de profondes racines chrétiennes, un absolu respect pour le travail, et pour le travail bien fait, un attachement pour des lieux – le quartier londonien d’Hammersmith pour William, la vallée d’Allevard pour Pierre. Ils étaient tous deux hommes de l’établissement – la société des « arts & crafts » pour William, les pères maristes pour Pierre. Ils étaient tous deux engagés dans la révolte contre les injustices de la société industrielle et postindustrielle.

 Je reproduis ici le texte écrit le 3 octobre 1999, quelques semaines après la mort de Pierre, terrassé par un cancer.

 Pourquoi cet homme a-t-il laissé une empreinte si forte dans ma vie ? En quoi sa rencontre m’a-t-elle transformé d’une manière unique et décisive, comme elle a bouleversé tant d’amis connus et inconnus ?

 Pierre n’avait rien d’un héros ou d’un canonisable. Sa partialité à l’égard des pouvoirs établis,  Administration, Police, Episcopat, était légendaire. Son attachement aux habitudes et son intolérance aux désordres de la vie quotidienne faisaient de lui un camarade pas toujours commode. De même que les Pharisiens définissaient Jésus comme un mangeur et un buveur, Pierre se présentait comme un homme pétri de qualités et de défauts, simplement comme un homme.

 Il faut pourtant bien expliquer comment cet homme ordinaire nous est toujours, pas seulement aujourd’hui où nous pleurons sa disparition, apparu comme doté d’une envergure exceptionnelle. Je voudrais hasarder une hypothèse : ce qui rend le destin de Pierre à ce point unique, c’est qu’il a su vivre intensément l’existence d’un sédentaire identifié à un territoire, et celle, contradictoire, d’un nomade en transhumance d’un monde à l’autre.

 Pierre était un sédentaire. Il était fier de son origine familiale. Son père, son frère Bernard, Brigitte, ses neveux et nièces et les amis des neveux et nièces, ont toujours fait partie de son environnement proche. Il avait pour racines un christianisme de montagne, de feu et de vent. Il était enraciné dans un lieu, la Vallée d’Allevard, le Plan de la Vache, Fond de France. Il se lovait dans les maisons qu’il bâtissait de ses mains, faites de ciment, de poutres et de plomb. Il goûtait la vie de quartier, l’apprivoisement de voisins posés là par hasard, le premier apéritif pris ensemble, les deuils et les joies partagés. De Gentilly à Vaulx en Velin, il est resté militant politique, solidement ancré dans l’espérance, malgré les désillusions. Son attachement aux rites quotidiens le confirme. Pierre était « né quelque part », il revendiquait une filiation, une appartenance.

 La fascination et l’influence qu’exerçait ce « provincial » naissent du fait qu’il était aussi pleinement nomade que sédentaire. Ce n’est pas un hasard si l’un de ses rares voyages à l’étranger l’a porté au Sahara, parmi les Touaregs. Aiguillonné par la curiosité, il allait à la rencontre d’idées nouvelles, lisait, débattait, analysait, expliquait avec audace et clarté. D’une honnêteté intellectuelle peu commune, il ne taisait pas ses incertitudes, et faisait du doute l’autre versant d’une foi vécue comme un horizon jamais atteint. Rebelle, il était le confident d’hommes de pouvoir. Ouvrier, il aimait forger les concepts. Ami d’enseignants et de chercheurs, il aimait, au sein de sa communauté mariste, se laisser enseigner par ceux qui n’avaient ni pouvoir ni diplômes. Pierre était l’un de ces hommes que l’on attend ici, et que l’on trouve là, ailleurs, en un autre temps et un autre lieu.

 Pierre nous manque, bien sûr. Mais la trace qu’il laisse dans notre histoire est d’une netteté sans équivoque. Il nous reste maintenant le devoir de fidélité.

 Photo de Pierre Gambet.

William Morris, une vie pour notre temps

La biographie de William Morris (1834 – 1896) par Fiona Mac Carthy (William Morris, a life for our time, Faber & Faber 1994) se lit, malgré ses 680 pages, comme un roman.

 « Quand Morris était mourant un de ses médecins diagnostiqua sa maladie comme « étant simplement William Morris, et ayant accompli plus de travail que dix hommes ». Il était le plus grand artiste artisan de son époque. Il gérait une entreprise de décoration et de fabrication et tenait une boutique haut de gamme au centre de Londres. Morris était aussi un réformateur social passionné, l’un des premiers environnementalistes, un pionnier de l’éducation et un féministe en germe ; à cinquante ans, il « franchit la rivière de feu » pour devenir un socialiste révolutionnaire. A une époque de spécialisation de plus en plus étroite, la polyvalence de Morris est difficile à saisir ».

 C’est ainsi que Fiona Mac Carthy commence sa biographie. A la liste de ses talents et de ses incarnations successives, il faudrait ajouter ce pour quoi il fut salué à sa mort, à l’âge de 62 ans : il fut un écrivain prolifique, un poète renommé et un romancier talentueux. Le livre de Mac Carthy nous fait entrer dans l’intimité d’un homme extraordinaire. Fils d’un agent de change prospère, Morris put fréquenter l’université à Oxford, voyager en France à la découverte de l’art gothique, entrer en apprentissage chez un architecte, tenter de devenir peintre et finalement trouver sa voie dans les arts décoratifs sans vraiment devoir se soucier de ses fins de mois.

 Sa jeunesse est marquée par la fraternité des préraphaélites. Dante Gabriel Rossetti fut son ami, et aussi l’amant de sa femme Jane. Edward Burnes Jones fut l’ami de toute une vie, malgré le désaccord sur le socialisme, et sa femme Georgiana devint son amie intime. Les préraphaélites expriment une protestation face aux ravages de la révolution industrielle ; ils entendent revenir à la nature, aux héros chevaliers d’avant la Renaissance, aux femmes à la beauté sauvage, celle précisément de Jane Morris, le modèle favori de Rossetti. Tout au long de sa vie, Morris cherchera son inspiration dans un monde pur, inaltéré par la pollution physique et morale. Il voyagea en Islande, s’enthousiasma pour la vie simple de ses habitants et traduisit ses sagas.

 La vie de Morris est marquée par une activité frénétique. Dans sa période de prêcheur socialiste, il tue l’ennui des voyages d’un meeting à l’autre en traduisant Homère en vers anglais. Il passe des heures à teindre, tisser, calligraphier. Il écrit des poèmes, des essais, des conférences, des romans fantastiques. Il rencontre des amis, il voyage, il est militant et trésorier d’associations. Il gère son entreprise, Morris & Co, qui produit des vitraux, des meubles, des tissus et des papiers peints. Contrairement à ce que j’ai écrit dans une précédente chronique, l’entreprise n’avait rien d’une coopérative : elle était sa propriété privée et était managée d’une main de maître.

 L’humilité et l’obstination de Morris sont impressionnantes. Il passe des mois à apprendre des techniques de teinture ou d’imprimerie à l’ancienne, non dénaturées, et des mois encore à trouver les teintes ou les caractères qui lui conviennent. C’est un perfectionniste : il n’a de cesse que de parvenir à la matière, à la couleur et à la forme idéales, et devient la bête noire de ses fournisseurs, qui peinent à s’adapter à son standard de qualité.

 Morris est très vite devenu un militant, d’abord pour sauver des monuments anciens de la déréliction ou, pire encore pour lui, des restaurations sauvages. Il fut ensuite un personnage marquant du socialisme anglais, aux côtés notamment de la fille de Marx, Eleanor. Certains ont présenté son engagement révolutionnaire comme un moment d’égarement. Mac Carthy montre au contraire qu’il était dans la droite ligne de son rejet de la laideur et de l’avilissement de l’industrialisation capitaliste. Il manifestait sa foi dans un monde où chacun, femme et homme, pourra être producteur de beauté. Il n’excluait pas aussi un certain masochisme : Morris jouissait de l’âpreté d’un meeting un dimanche matin glacial, devant un auditoire clairsemé et sceptique, en concurrence avec le stand de l’armée du salut.

 Les passages les plus émouvants du livre sont consacrés à la vie privée de Morris. Comme d’autres préraphaélites, il avait épousé une femme d’extraction populaire, avec l’idée de l’éduquer. Mais Jane ne l’aima jamais vraiment. Dès l’âge de 29 ans, elle fut chroniquement malade, ne retrouvant brièvement la santé que lorsqu’elle fut l’amante de Rossetti, puis plus tard de Wilfrid Blunt. Jane et William eurent deux filles. Jenny, l’ainée, devint épileptique à l’adolescence et gravement handicapée. May, la seconde, fut l’assistante de son père, consacra sa vie à défendre sa mémoire et devint une référence des arts décoratifs en Grande Bretagne au début du vingtième siècle. Morris souffrit intimement de son incapacité à rendre sa femme heureuse et de la déchéance de Jenny. En bon Anglais victorien, il n’en parla jamais directement, mais s’employa convertir ses frustrations et ses peurs en poèmes vibrant d’émotion, en prêches pointant à un monde nouveau et en créations artistiques qui façonneront les intérieurs du Royaume bien après la mort de la Reine Victoria.

 « William Morris, une vie pour notre temps » est un livre magnifique, bien écrit, illustré de photos d’époque. Grâce à son auteure, cet homme est entré dans ma vie, plus d’un siècle après sa mort.

LOL, Lots of Love

Le Palace Theatre de Watford vient de produire « LOL, Lots of Love », une chorégraphie de Luca Silvestrini sur la communication virtuelle sur la Toile.

 LOL est une abréviation que l’on met en conclusion d’un SMS ou d’un courriel en anglais. Elle se lit « Lots Of Love » (de l’amour en quantité), mais aussi « Laugh Out Loud », (rire à gorge déployée). De fait, la chorégraphie de Silvestrini est hautement comique et le public du Palace Theatre, en majorité jeune ce soir, ne boude pas son plaisir.

 S’agit-il d’ailleurs vraiment d’une chorégraphie ? Le spectacle relève d’un genre complètement nouveau, qui emprunte au théâtre (les danseurs parlent), au cirque (les danseurs sont aussi des acrobates) et au mime (les danseurs expriment des sentiments par leurs corps). Il utilise la vidéo, et notamment des images de visages prises par une webcam. Il s’appuie sur une bande son qui fait la part belle au crépitement de claviers d’ordinateurs.

 Le spectacle est une satire de la société Facebook et Twitter. Dans la première scène, un acteur est empêtré dans un amas de câbles électriques. Il est rejoint par cinq autres personnages. Ils disent des phrases tirées de manière aléatoires de « chats » sur Internet. Leurs corps se croisent, se frôlent, se touchent, ils prennent appui les uns sur les autres, virevoltent, tombent, se relèvent. Les individus semblent des atomes de Bohr, animés d’un mouvement continuel dénué de sens.

 Nous voici sur un site de rencontre. Les personnages essaient de se définir, de définir le prince charmant ou la femme de leur vie. Ici, l’humour reste présent et l’on rit à chaque instant, mais on est dans l’humour noir. On ressent chez eux une oppressante solitude, un besoin d’amour béant, mais ils formulent leur désir sur le registre d’Internet : cocher les cases. Le langage corporel exprime l’intensité du désir mais aussi l’abîme d’incommunication qui s’ouvre entre des humains qui ne se regardent pas.

 Dans la scène suivante, c’est la rencontre réelle de personnes qui se sont trouvées sur la Toile. Mais quel comportement adopter ? Il y a de la précipitation, et même de la violence, de la timidité, de la maladresse. Le spectacle se termine comme il a commencé. Un personnage tient dans les bras un amas de câbles. Il l’enlace tendrement et esquisse un pas de danse avant de s’endormir avec lui, comme avec la femme rêvée qu’Internet ne lui a pas permis d’atteindre.

 Les six comédiens danseurs sont formidables. « LOL, Lots of Love » est un spectacle tonique, drôle et tragique à la fois. Recommandable !

 Photo « The Guardian » : Kip Johnson dans LOL, Lots of Love