A droite, toute !

Le président de la République a choisi de mener la campagne pour sa réélection sur des thèmes de droite dure, immigration et aides sociales. C’est probablement un bon choix de tactique politicienne. Est-ce bon pour la France ?

 Faire campagne sur des thèmes de droite présente de nombreux avantages pour l’actuel président de la République. Si le parti majoritaire parvient à empêcher le Front National de réunir les 500 signatures nécessaires a la candidature de Marine Le Pen, les sondages montrent que les chances de Nicolas Sarkozy sont considérablement accrues, pour peu qu’il parvienne à rallier les électeurs d’extrême droite frustrés de leur candidate. De plus, si sa performance comme président est, de l’avis même de ses partisans, pour le moins inégale, chacun reconnaît en lui un excellent débateur et un redoutable candidat. Se battre sur des thèmes en noir et blanc sera pour lui plus facile que d’expliquer des nuances. Enfin, en cas de défaite, une campagne sur des thèmes sans ambigüité construirait les bases d’une opposition virulente et « sans états d’âme » ouvrant la perspective d’un retour rapide au pouvoir.

 La campagne qui s’annonce flattera les sentiments de peur, de frustration, d’envie, de xénophobie que la récession alimente puissamment. C’est sans doute un bon calcul à court terme  pour le parti actuellement majoritaire. Est-ce bon pour notre pays ?

 Illustration : couverture du Figaro Magazine du 11 février, dans lequel le président Sarkozy annonçait les thèmes de sa probable candidature, photo Le Monde.

Afghanistan : des enfants fugitifs

 

« Transhumances » a récemment évoqué le lucratif business des passeurs en Afghanistan. Dans The Observer du 29 janvier, Caroline Brothers évoque les incroyables histoires d’enfants afghans qui ont traversé l’Europe à pied à la recherche d’une vie meilleure. Elle vient de publier chez Bloomsbury Hinterland, un roman sur les garçons afghans en Europe.

 « Derrière les barreaux de sécurité d’une pièce spartiate, carrelée de blanc, 25 jeunes disposent des rouleaux de tapis de sol. Les travailleurs de nuit de l’Armée du Salut, qui s’occupent de ces adolescents étrangers solitaires dans un abri dans un coin moche de Paris, distribuent des draps et des sacs de couchage ; il ya a deux garçons du Mali et un contingent du Bangladesh ; le reste a voyagé par voie terrestre, en utilisant toutes les méthodes imaginables, depuis l’Afghanistan.

 Les plus jeunes ont 13 ans, minuscules cousins de Kaboul arrivés ce matin là après un voyage de cinq mois. Ils retirent leurs baskets et les mettent au pied de leur tapis de sol. L’un d’entre eux, Morteza, retire précautionneusement ses chaussettes. Le dessous de ses orteils est complètement blanc.

 Je demande ce qu’il est arrivé à ses pieds. « Eau », dit-il. Marchait-il dans l’eau ? Mohammed, le garçon du tapis de sol voisin, qui connait plus d’anglais, traduit. « Dans les montagnes », dit-il. Quelles montagnes, je demande, pensant à la chaine qui forme la frontière entre la Turquie et l’Iran. « Croatie, Slovénie, Italie », dit Morteza. Mohammed intervient. « Pas de l’eau », clarifie-t-il. « De la neige ».

 Soudain je comprends. Les pieds de Morteza ne sont pas détrempés ou couverts d’ampoules. Il a claudiqué à travers l’Europe avec des engelures. »

 L’enquête de Caroline Brothers a notamment pour cadre la maison du jeune réfugié de France Terre d’Asile. N’est-ce pas une chance pour notre pays d’accueillir des jeunes dotés d’une telle rage de vivre ?

 Photo « The Observer » : Morteza à Paris au bout de son voyage à pied par les montagnes d’Europe.

Les Acacias

Le film « Les Acacias » de l’Argentin Pablo Giorgelli (2011) nous raconte, presque sans paroles,  la naissance d’une relation entre un homme et une femme meurtris par la vie, par la magie d’une fillette de quelques mois.

 Rubén (Germán De Silva), homme d’une quarantaine d’années, est chauffeur routier. Au volant d’un camion datant des années soixante, cahotant et bruyant, il conduit un chargement de bois d’acacia du Paraguay à Buenos Aires. Son patron lui a demandé de prendre comme voyageuse Jacinta (Hebe Duarte), mais ne l’a pas informé que Jacinta emmènerait avec elle son bébé de cinq mois, Anahi.

 Le début du voyage est éreintant. Rubén ne supporte pas les cris de la petite fille affamée ni les pauses nécessaires pour lui faire prendre son biberon et la changer. Mais Anahi, avec ses yeux tout noirs grands ouverts, est fasciné par cet homme concentré et silencieux. Peu à peu le rempart se fissure. Rubén apprend que Jacinta s’est mise en route pour trouver du travail en Argentine et fuir la misère, et qu’Anahi n’a pas de papa ; Jacinta apprend que Rubén est père d’un garçon qu’il n’a pas vu depuis huit ans.

 Tout dans ce film, qui n’a pour seule bande sonore que le bruit lancinant du camion d’acacias, est dans les regards qui s’évitent et se rencontrent, la main calleuse du chauffeur routier rencontrant celle de la fillette, une bouteille d’eau partagée. Il semble ne rien se passer, et pourtant dans le huis-clos de la cabine du camion se joue, peut-être, la naissance d’un amour.

 Photo du film « Les Acacias ».

Adieu à mon père

Voici mon témoignage à la messe de funérailles de mon père, Jean Denecker (1920 – 2012) en l’église de Courbevoie le 3 février.

 Que reste-t-il d’un homme lorsqu’au crépuscule d’une longue vie il s’efface doucement jusqu’à disparaître du monde sensible ?

 Une odeur : celle qui reste attachée à papa est celle de la Craven A, une délicieuse cigarette américaine qui embaumait notre maison d’Ermont, puis celle des cigarillos « Café Crème » qui concluaient les déjeuners en famille à Courbevoie.

 Une saveur : celle des glaces aux marrons de Merlimont, la récompense des enfants, Xavier, Pascale et Vincent, pour avoir marché sur la plage un 15 août glacial sous le vent et la pluie. Nous dégustions ces glaces sur un manège au son d’une chanson osée de Mouloudji que papa reprenait avec entrain.

 Une couleur : le vert de la Normandie, celui du jardin de la maison d’Houlgate, le terrain de jeu de six petits enfants en adoration devant leur grand-papa gâteau.

 Une forme : le cercle, celui des roues de bicyclettes, des pignons et des pédaliers. Papa parlait de ses escapades cyclistes légendaires avec son frère Jacques à Bray Dunes et au Mont des Cats. Je me rappelle avoir grimpé des cols en tandem avec papa et Vincent au Pays Basque, dopés par le grand vin de la veuve Apestéguy.

 Philippe, mon ami d’enfance, écrit : « je garde de ton père une image intacte d’homme authentique rayonnant la bonté et la joie de vivre, et ce d’autant plus facilement que je ne l’ai pas connu affaibli, malade et souffrant de son isolement forcé. »

 L’une de mes cousines du côté Denecker, parlant d’un de ses enfants, dit de lui qu’il « est très « Denecker » : peu de sens pratique, un sens aigu de la justice, vif, rigide sans doute… » La définition s’applique assez bien à papa : plus à l’aise avec les choses de l’esprit qu’avec le matériel, spontanément positif sur les personnes et sur la vie, une certaine rigidité cachant une timidité et une conscience excessive de ses limites, mais contrebalancée par de solides convictions. Papa était catholique jusqu’au fond de l’âme, un juriste convaincu de la primauté du droit sur l’arbitraire en tout temps et en tout lieu, un européen dans la lignée de Jean Monnet et Robert Schuman.

 A nous ses enfants, il a donné la vie ; il a contribué à faire de nous ce que nous sommes.

 Photo de Jean Denecker à Courbevoie il y a quelques années.