Les invités de mon père

« Les invités de mon père », film d’Annie Le Ny, est une réjouissante comédie dans laquelle s’effondre l’image que les membres d’une famille ont les uns des autres.

 Lucien Paumelle (Michel Aumont), quatre-vingts ans, est une personnalité de la gauche et de la société civile. Résistant, médecin, militant pour l’avortement et maintenant pour les droits des sans-papiers, c’est un personnage respecté. Sa fille Babette (Karin Viard) s’est efforcée de suivre ses traces, médecin dans un dispensaire, militante, vivant en couple sans être mariée ; son fils Arnaud (Fabrice Luchini) s’est construit contre son père une vie bien rangée, avocat,  époux d’une femme aimant l’argent, père de deux enfants, portant sur la vie un regard désabusé.

 Lucien accueille chez lui une Moldave sans papiers et sa fille. Mais Tatiana (Veronica Novak) est une jeune femme superbe et ambitieuse. Pour assurer l’avenir de sa fille, elle est prête à tout, même à transformer son mariage blanc avec Lucien en mise à disposition de son corps contre la disposition de ses biens. Arnaud porte un regard amusé sur la transformation de son père de militant convaincu en amoureux déjanté d’une « pute » ; pour Babette, c’est l’image idéalisée de son père, et donc celle qu’elle se faisait d’elle-même, qui s’effondre.

 L’égarement de Lucien n’a plus de borne. Il convainc ses enfants à renoncer à leur héritage. Dans son cœur et son esprit, Tatiana les a totalement évincés. Il leur reste une solution : dénoncer le mariage blanc de leur père à la Préfecture, faire déporter Tatiana et sa fille.

On rit beaucoup au film d’Annie Le Ny. Mais le film glisse, doucement, de la farce à l’humour noir. Ce faisant, elle nous montre des personnes à la recherche de leur identité une fois que la respectabilité, fût-elle celle de la générosité militante, se fissure.

 Photo du film « Les invités de mon père », Michel Aumont et Karin Viard.

Aïda au Royal Albert Hall

Le Royal Albert Hall produit actuellement l’opéra « Aïda » de Giuseppe Verdi.

 Le Royal Albert Hall et l’opéra « Aïda » de Verdi sont exactement contemporains : ils datent l’un et l’autre de 1871. L’une des plus fameuses salles de spectacle au monde offre à Verdi un cadre majestueux. Pour ne rien gâcher, la sonorisation est parfaite, ce qui relève de l’exploit dans un si vaste espace.

 Le metteur en scène Stephen Medcalf a choisi de nous faire partager le regard d’une égyptologue anglaise du dix-neuvième siècle, Amelia Edwards. Ce parti pris se défend, car le livret d’Aïda a été élaboré à partir d’une histoire écrite par un autre égyptologue, le Français Auguste Mariette. Amelia supervise des fouilles archéologiques et s’imprègne si profondément de son histoire que les personnages, Aïda, fille du roi d’Ethiopie captive du roi d’Egypte, Amneris, fille de ce dernier, Radames, commandant de l’armée égyptienne, prennent vie devant elle. Le décor de ruines amplifie le drame ; la forme elliptique de l’auditorium rend les cinq mille spectateurs tout proches ; des images projetées, le Nil, le désert, les pyramides, l’amplifient.

 Cette superproduction, avec costumes inspirés de l’époque et chorégraphie moderne, pourrait verser dans le kitsch. Elle ne tombe toutefois pas dans ce travers, en partie grâce aux interprètes, les chanteurs et le Royal Philarmonic Orchestra, et surtout par la magie de l’œuvre de Verdi. Le sort des prisonniers éthiopiens à la merci du roi d’Egypte et celui de Radames, condamné pour trahison à mourir enseveli vivant dans son tombeau évoquent immédiatement la population martyre de Homs, livrée à la barbarie du tyran de Damas. Le trio final du triangle amoureux, Aïda et Radames dans la tombe, Amneris à l’air libre mais désespérée, est bouleversant.

Le Cri de la Grèce

Le caricaturiste du Guardian Steve Bell s’est inspiré de la peinture d’Edvard Munch “Le Cri” pour évoquer la situation de la Grèce après la mise en œuvre du plan de sauvetage de l’Union Européenne et du Fonds Monétaire International.

 « Le Cri » a été peint par Edvard Munch en quatre versions différentes. L’aquarelle (1895) appartenant à un collectionneur privé, vient d’être mise aux enchères par Sotheby à New York au prix de 80 millions de dollars. Comme le dit Simon Shaw, directeur des collections impressionnistes et modernes de Sotheby, « le Cri de Munch est l’image qui définit la modernité… Instantanément reconnaissable, c’est l’une des images très peu nombreuses qui transcendent l’histoire et atteignent la conscience universelle. »

 Steve Bell utilise le Cri pour évoquer la situation de la Grèce, étranglée par ses créanciers. Il est probable que l’accord écarte le risque systémique qui pesait sur les banques européennes et mondiales. Il est possible qu’il permettre à la Grèce, avec un produit national brut un quart moins élevé qu’avant la crise, de redémarrer sur une base assainie et de trouver son chemin au sein de l’Euro. Dans l’immédiat, ce que ressentent les Grecs, c’est l’angoisse des faillites d’entreprises, des pertes d’emploi, de la misère. Edvard Munch était Norvégien, mais son tableau illustre bien les sentiments de ce grand peuple de la Méditerranée.

Cézanne et Paris

Une exposition au musée du Grand Palais a présenté un aspect peu connu de l’œuvre de Paul Cézanne (1839 – 1906) : ses peintures liées à l’Ile de France.

 Paul Cézanne est connu pour ses peintures de la Provence, éclatantes de soleil et de couleurs. Mais il a commencé sa carrière à Paris, sous l’égide de son camarade de classe Emile Zola, et est souvent revenu en Ile de France, sur les rives de la Seine, de la Marne et de l’Oise, à la recherche d’une lumière toute en nuances. Il fréquentait assidument les ateliers d’autres peintres, notamment Pissarro, et passait de longues heures dans les salles du Louvre, avide de découvrir la source du génie de ses prédécesseurs. Matisse lui-même achètera au marchand réunionnais Ambroise Vollard un tableau de Cézanne, les Baigneuses, et dira que, lorsqu’effrayé par ses propres découvertes, il doutait de la voie à suivre, cette toile lui redonnait confiance en lui-même.

 Cézanne casse les lois de la perspective, ouvrant la voie au cubisme. Il célèbre le corps de la femme d’une manière étrange dans « l’Eternel féminin ou le Veau d’Or », où l’on voit des personnages aussi variés que possible (un peintre, un musicien, un évêque même) faire cercle autour d’une femme nue sur un lit, mais sans la regarder. Il peint sa propre épouse qui pose pour lui immobile pendant des heures, inexpressive, et prétend que le changement d’un détail l’obligerait à repenser totalement l’équilibre des formes et des couleurs.

 Dans le Pont de Maincy (1889 -1890), c’est l’harmonie du paysage où les arbres se reflètent doucement dans la rivière qui frappe le spectateur.

 Illustration : affiche de l’exposition au Musée du Luxembourg.