L’année Alan Turing

 

Alan Turing

 

On célèbre cette année le centième anniversaire de la naissance du mathématicien Alan Turing (1912 – 1954).

 « Transhumances » a consacré deux articles, en septembre 2009, à Alan Turing. Pendant la seconde guerre mondiale, il fut à Bletchley Park (près de Milton Keynes) à la tête d’une équipe de mathématiciens dont la fonction était de déchiffrer les codes de l’armée allemande. Il fit en particulier construire une machine électromagnétique appelée «  Bombe » capable de simuler des millions de combinaisons en un temps court, d’éliminer les contradictions et de filtrer celles qu’il fallait étudier de plus près. On dit que les équipes de Bletchley, Turing en particulier, ont précipité de plusieurs mois la défaite d’Hitler. La « Bombe » fut aussi un précurseur des ordinateurs que, juste après la guerre, Turing s’employa à développer à Richmond puis à Manchester. Il se passionna pour l’intelligence artificielle. Les deux dernières années de sa vie, il se spécialisa en biologie mathématique, identifiant des schémas numériques rigoureux dans la structure des plantes.

 En 1952, il fut inculpé pour homosexualité et, entre la prison et la castration chimique, il choisit cette dernière. Exclu de tout travail lié à la Défense, montré du doigt, il se suicida en mangeant une pomme chargée de cyanure.

 En septembre 2009, le Premier Ministre Gordon Brown rendit hommage à Turing en ces termes : « au nom du Gouvernement Britannique et de tous ceux qui vivent libres grâce au travail d’Alan, je suis fier de dire : « nous sommes désolés, vous méritiez tellement mieux ».

 De multiples événements sont organisés en cette « année Alan Turing », en Grande Bretagne et dans le monde.

Plaque à la mémoire d'Alan Turing à Wimslow

Pour qui les Français d’Europe du Nord votent-ils ?

L’analyse des résultats de la circonscription « Europe du Nord » à l’élection présidentielle montre un fort taux d’abstention, un rapport de forces en faveur de la gauche, une concentration des voix sur les partis modérés et une attention plus grande qu’en France pour l’écologie.

 L’organisation de onze circonscriptions regroupant les Français de l’étranger est une mesure positive du quinquennat qui s’achève. Plus d’un million de Français vivant hors des frontières sont inscrits sur les listes électorales de ces circonscriptions. Celle de l’Europe du Nord inclut le Royaume Uni et les pays nordiques. Elle compte 88.133 électeurs inscrits.

 Le premier fait remarquable est l’importance de l’abstention : près de 68% des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes pour le premier tour de la présidentielle le 22 avril. Une partie des électeurs vit loin des villes où le Consulat tient des bureaux de vote ; pour ceux qui vivent dans l’une de ces villes, Londres par exemple, les temps d’attente sont dissuasifs. Les électeurs pourront voter par Internet aux élections législatives. Il sera intéressant d’observer si la participation s’accroit.

 Le rapport des forces est actuellement en faveur de la gauche. Si le président sortant obtient 33.3% des suffrages, l’addition des voix de Hollande, Joly et Mélenchon atteint 47%. Les expatriés se trouvent dans toutes les couches de la société qui les accueille, du serveur de restaurant au dirigeant de banque. Leurs opinions couvrent tout le spectre des positions politiques.

 Les voix se concentrent sur les partis modérés. Nicolas Sarkozy (33.3% des voix) obtient proportionnellement 23% de plus de suffrages qu’en France ; François Hollande (32.4%), 13% de plus, François Bayrou (13.9%), 52% de plus. Au contraire, Marine Le Pen n’obtient que 3.3% des voix – près de six fois moins qu’en France – et Jean-Luc Mélanchon seulement 7.6% des voix – un tiers de moins qu’en France.

 Une exception est constituée par le vote écologiste. Eva Joly obtient en Europe du Nord 7.1% des voix, trois fois plus que son score en France. Son origine norvégienne ne joue probablement qu’un rôle mineur dans ce phénomène. Plus déterminant est le fait que les Français d’Europe du Nord sont immergés dans des cultures plus sensibles aux préoccupations environnementales.

Photo « transhumances », Londres.

Il était une fois en Anatolie

Photo du film "Il était une fois en Anatolie"

 « Il était une fois en Anatolie » du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (2011) passe actuellement sur les écrans londoniens.

 Le point commun entre le film de Ceylan et « il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, c’est le temps qui s’écoule lentement dans d’immenses espaces.

 La photographie de « il était une fois en Anatolie » est d’une exceptionnelle qualité, qu’il s’agisse de restituer la beauté des collines plantées de céréales ou les nuances et les changements brutaux d’expression de visages.

 A la nuit tombante, un convoi de trois véhicules s’arrête en rase campagne à proximité d’une fontaine. Il y a là un procureur, un médecin, plusieurs policiers, des gendarmes, des ouvriers chargés d’une pelle et deux hommes menottés. Il s’agit de retrouver le cadavre d’un homme que les suspects ont avoué avoir assassiné. Mais – effet de l’obscurité, trou de mémoire ou mauvaise volonté – le lieu de l’ensevelissement reste introuvable. La petite troupe erre d’un endroit à l’autre jusque tard dans la nuit. Les policiers, commandés par Naci (Yilmaz Erdogan), passent à tabac le suspect, Kenan (Firat Tanis) dont ils pensent que le silence n’est que manipulation.

 On décide de s’inviter pour une pause repas chez le maire du bourg où a eu lieu le meurtre. Une panne d’électricité plonge la maison dans le noir. On s’éclaire à la bougie. La fille du maire, une adolescente splendide, brise l’armure du monstre, Kennan. Il s’effondre en larme, reconnait être le père de l’enfant de l’homme qu’il a tué et emmène la troupe au lieu de l’ensevelissement.

 Le dernier tiers de ce film de deux heures et demie se déroule au petit matin, à l’hôpital où le médecin, le docteur Cemal (Muhammat Uzuner) va pratiquer l’autopsie. Les protagonistes sont épuisés. Le procureur (Taner Birsel) est bouleversé. En parlant avec Cemal, il a découvert qu’une amie (mais qui n’est probablement autre que sa propre femme) qui avait prédit au jour près la date de sa mort, se l’était probablement donnée pour le punir de ses infidélités.

 Cemal pratique l’autopsie et dicte ses conclusions. Des traces de terre dans les poumons de la victime laissent entendre qu’il a pu être enterré vivant. Cemal décide de passer cela sous silence. Pourquoi ? Par humanité pour un assassin dont la nuit a révélé que le monstre cachait un être sensible ? Ou parce que ce médecin de la ville vient de se naturaliser dans ce bourg d’Anatolie au point de préférer l’omerta au scandale ?

 « Il était une fois en Anatolie » est l’un de ces films où en surface le temps s’étire et où aucune action ne se passe, mais où les personnages font, en accéléré, une transhumance d’un état mental à l’autre. C’est incontestablement un chef d’œuvre, récompensé par le Grand Prix du Festival de Cannes.

Fiers de voter

 

Photo "The Guardian"

Voter à Londres pour l’élection présidentielle française constitue une épreuve. Mais c’est un témoignage vivant du prix que les citoyens attachent à l’exercice de la démocratie.

 Après le fiasco de 2005 – de nombreux électeurs n’avaient pu exercer leur droit de vote à cause d’une organisation insuffisante – un second groupe de bureaux de vote a été installé au nouveau collège bilingue de Kentish Town, en plus du site habituel du Lycée Charles de Gaulle de South Kensington.

 Nous y arrivons vers midi. Une queue s’est déjà formée à l’extérieur de l’établissement. Dans la cour de récréation, un parcours a été aménagé entre des rubans fixés à des chaises de plastique. Il y a là des centaines de personnes qui avancent pas à pas, beaucoup de jeunes parents accompagnés de bébés ou de gamins, des personnes âgées, des personnes d’allure prolétarienne, d’autres plus chic. Des conversations se nouent dans la file, invariablement amorcées par l’averse qui menace et l’inconfort de l’attente, et se poursuivant ensuite par des échanges sur la condition d’expatrié à Londres ou les mérites comparés de l’enseignement dans le système français et anglais.

 Après une heure et demie, le serpent humain débouche finalement au nirvana : les salles où ont été installés les registres, les isoloirs et les urnes. On oublie le temps perdu à piétiner et on se trouve fier d’avoir mérité un droit précieux : celui de choisir son président.