Our Brother David

Le Palace Theatre de Watford vient de donner la nouvelle pièce d’Anthony Clark, Our Brother David.

 Une grande maison de famille, ses habitants vivant des vies frustrées, un ami intellectuel passionné d’écologie, un homme présentant sa fiancée éclatante de jeunesse et de beauté… « Notre Frère David » assume sa parenté avec « Oncle Vania » de Tchekhov. Mais nous sommes à l’été 2010, la maison familiale de Fairwold-on-sea a été transformée en gîte touristique par David Tiller, un ancien photographe que la fréquentation du monde de la mode a rendu misanthrope et sa sœur Sophie. Dans la première scène, un ami de la famille, Anthony, programme l’application de réservation électronique du gîte et se prépare à partir pour une réunion de défenseurs du littoral.

 Voici qu’arrive Lawrence, veuf depuis deux ans de la sœur de David et Sophie, Veronica. David hurle sa haine à son égard : Lawrence n’a pas su accompagner sa femme dans l’épreuve de son cancer, il ne pensait qu’à son statut, à son poste dans une banque. Mais voici que Lawrence présente Amalia, sa fiancée, une magnifique jeune femme. David la poursuit d’assiduités pressantes, Anthony en tombe fou amoureux, Sophie la charge de ses confidences. La maison est sens dessus dessous.

 Lawrence est venu avec Amalia dans un but précis : faire vendre la maison qui est en indivision et dont, héritier de Veronica, il détient une partie de la propriété. C’est la vie de David et de Sophie qui s’effondre, leur lieu de vie mais aussi leur gagne-pain. Dans une scène splendide, David reprend l’appareil photo qu’il a abandonné il y a des dizaines d’années et prétend photographier chaque membre de la famille dans l’expression de ses sentiments les plus violents : le lucre, la peur, la haine. Chacun tente de s’y dérober, mais tous finissent immortalisés dans un instantané.

 Photo  par Kate Cunninghams de sa maison menacée par l’érosion d’une falaise dans le Norfolk (The Guardian).

Richard O'Callaghan dans "My brother David"

Cambridge

A Cambridge, petites annonces et bicyclettes. Photo « transhumances »

Cambridge, à une centaine de kilomètres de Watford, est l’une de nos excursions favorites.

 Nous avions savouré au printemps l’an dernier, avec Michèle et Jean-Marc, un Cambridge nonchalant, à bord d’une barge glissant au fil de la Rivière Cam aux mains d’une ravissante gondolière, frayant son chemin parmi le gentil chaos des navigateurs du dimanche. Ce dimanche d’avril, il ne cesse de pleuvoir et la température ne s’écarte guère des 7°C. Bien que commencée dans une chocolaterie, la promenade avec Catherine et Philippe revêt un caractère de gravité. Nous nous émerveillons des proportions de la chapelle de Kings College, de l’exubérance végétale de sa voûte et, malgré les nuages, de la lumière de ses vitraux. Cambridge nous apparait comme un écrin de science et d’intelligence, tout en intériorité. Lorsqu’on sort, c’est discrètement, avec pour seul bruit le crissement des pneus de bicyclette sur la chaussée trempée.

 Et puis, tout près du ponton des barges de la rivière Cam, nous le croisons. Il est là, sur son fauteuil équipé d’un écran d’ordinateur, reconnaissable parmi des milliers. Stephen Hawkin va s’embarquer à bord d’un monospace noir. Je suis profondément ému. Cette ville impénétrable nous révèle un joyau. Recroquevillés sous la pluie, nous nous ouvrons à la dimension de l’univers.

 Plus tard, nous arpenterons l’immense cathédrale du petit bourg d’Ely, à une trentaine de kilomètres de Cambridge. Comme Chartres, Ely a été un important centre de pèlerinage. Au douzième siècle, on a construit une immense nef romane, au treizième siècle, un chœur gothique, au quatorzième, une tour lanterne. Les vitraux médiévaux sont somptueux. Deux sculptures contemporaines retiennent notre attention : la reconnaissance de Jésus par Marie Madeleine, de David Wynne, et Jésus les mains ouvertes par Hans Feisbusch, dont j’avais aimé la peinture du Baptême de Jésus dans la cathédrale de Chichester. Ely s’enracine dans le passé pour nous donner des signes à lire aujourd’hui.

Adèle et la pacotilleuse

Adèle et la pacotilleuse, roman du Martiniquais Raphaël Confiant (Folio, Mercure de France, 2005) raconte l’improbable relation entre une « négresse » vendeuse de pacotilles et Adèle Hugo, la fille du poète.

 Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les pacotilleuses, étaient des commerçantes qui allaient d’une île des Caraïbes à l’autre, achetant ici des marchandises pour les revendre ailleurs. Elles formaient une sorte de confrérie, tentant de se protéger les unes les autres des vols et viols perpétrés par des marins ivres et brutaux. Elles parlaient français, espagnol, anglais, hollandais et même danois, mais leur vraie langue vernaculaire était le créole. Elles avaient un amant dans chaque port et bien souvent des enfants à la garde de familles locales.

 « La nuit en mer est considérablement plus belle qu’à terre. Belle est d’ailleurs bien trop faible pour la décrire. Il faudrait dire somptueuse. Les pacotilleuses sont fiancées à la nuit, de tout temps. C’est pourquoi, au grand jour, elles ont une démarche somnambulique (…) A la nuit et à la mer se lie, insensiblement, inexorablement, le charme de la mort. On la sent là, toute proche, présente, cachée à l’en-bas des flots ou bien voletant dans les airs, invisible mais bien réelle. Et c’est ainsi que nous l’apprivoisons. A chacun de nos déplacements, nous apprenons à mieux la connaître. Nous palpons sa solitude immense, l’envie qui l’habite de se conjuguer à la vie, à nos vies. »

 Céline Alvarez Bàà appartient à la confrérie des pacotilleuses. Sa double hérédité, andalouse et africaine, son goût immodéré pour la poésie et sa stérilité la rendent pourtant distincte. Un jour, dans une rue de Bidgetown brûlante du soleil de midi, elle avise une jeune femme « haillonneuse, maigre jusqu’à l’os, tremblotante des lèvres et des mains », objet des quolibets des passants, curieusement vêtue d’une robe de mariée rapiécée. La folle de Bridgetown prétend être Adèle Hugo. Elle dit avoir quitté l’Europe pour suivre son mari, l’officier britannique Albert Pinson, d’abord au Canada et maintenant à la Barbade. Mais, muté dit-on en Birmanie, Pinson n’est qu’un mythe.

 Céline voit dans cette jeune femme belle et, dans ses moments de lucidité, vive et cultivée, la fille qu’elle n’a jamais pu avoir. Adèle appelle Céline « maman » ; elle est la seule qui puisse faire revenir sa sérénité lorsque, la nuit venue, leurs corps moites sont enlacés.

 La « négresse » ramène sa fille en France à Victor Hugo, Elle ne tarde pas devenir l’une de ses proies sexuelles. Revenue à son métier de pacotilleuse après une aventure épique avec un hobereau retourné en Haïti prendre possession du domaine familial, elle acceptera de faire de nouveau de voyage de Paris, mais la psychose d’Adèle est au-delà du réparable et le patriarche se résout à la faire interner dans un asile de fous.

 « Adèle et la pacotilleuse » met en scène deux femmes excessives dans leur humanité, l’une par l’excès des périls encourus, l’autre par l’excès d’un amour mystique et impossible. Le roman constitue aussi un passionnant témoignage sur le choc des cultures aux Antilles il y a un siècle et demi.

Isabelle Adjani dans "Histoire d'Adèle H" de Francois Truffaut