La capacité des britanniques à se moquer d’eux-mêmes est l’une des caractéristiques les plus admirables de leur culture. Les leaders de la coalition, David Cameron et Nick Clegg, viennent d’en faire la démonstration.
Invité du journaliste américain David Letterman dans son émission « the late show », David Cameron n’a su répondre à deux questions de culture générale britannique. Sa réaction : « vous avez trouvé mes limites (you have found me out). C’est mal. J’ai fini ma carrière dans votre show ce soir ! »
A la conférence des Libéraux Démocrates, leur leader Nick Clegg lance dans son discours une blague qui tombe à plat. Il rebondit immédiatement : « I am sorry, I made a joke I could not deliver » (je suis navré, j’ai fait une blague que je n’ai pas su servir). Cette fois, il fait mouche : la semaine précédente, il avait dit qu’il était navré d’avoir fait des promesses qu’il n’avait pas pu tenir, et notamment celle de ne pas augmenter les frais de scolarité. Des vidéos avaient détourné la confession du libéral-démocrate. Des tasses à l’effigie du leader avec la phrase « I am sorry » se vendaient comme des petits pains dans les couloirs de la convention.
Nick Clegg à la conférence du Parti Libéral Démocrate
Dans Hope Springs, film de David Frankel (2012), Meryl Streep et Tommy Lee Jones jouent un couple que les années et les habitudes ont vidé de désir.
Le film sortira en France sous le titre « tous les espoirs sont permis ». Ce titre nous fait perdre le jeu de mots en anglais : Hope Springs est la villégiature du Maine où officie le Docteur Bernard Feld, un thérapeute familial ; Hope Springs se traduit aussi par « sources d’espoir ». Dans le couple formé par Kay (Meryl Streep) et Arnold (Tommy Lee Jones), l’espoir est porté par Kay. Elle ne se résout pas à ce que, les enfants partis et le temps de la retraite approchant, son mariage avec Arnold soit devenu une coquille vide. La nuit, ils font chambre à part. Au petit matin, elle lui prépare son petit déjeuner qu’il consomme en lisant le journal, sans un mot ni un regard. Cette routine glaciale est devenue insupportable à Kay. Elle prend les moyens d’en sortir. Kay prend une inscription à une semaine intensive de thérapie de couple.
Sa résolution est si forte que malgré son aversion pour ce qui pourrait le sortir de sa petite vie de comptable, Arnold finit par céder. Les voici tous deux, faisant face au Docteur Bernard Feld (Steve Carell). Le thérapeute les incite à se raconter, les oblige à se dévoiler, à achever les phrases interrompues, à mettre des mots sur leur relation intime, sur leurs corps, sur leurs sexes. Il leur donne des exercices à pratiquer le soir pour dépasser leurs inhibitions et se redécouvrir l’un l’autre charnellement. Dans la tempête, Arnold se cabre, se plie, tourne comme une toupie. Kay elle-même est déstabilisée. La thérapie va-t-elle déboucher sur l’implosion des protagonistes et la destruction de leur mariage ?
Le film parvient à tempérer un huis-clos parfois oppressant par une bonne dose d’humour. Le trio d’acteurs est exceptionnel. Arnold et Kay sont inexorablement pris au piège du jeu dont Feld fixe les règles ; Feld est clairement le manipulateur qui crée les situations dont ses patients sont l’objet, mais on le sent conscient de jouer à la limite du supportable, avec le risque de tout perdre.
Dans The Guardian du 22 septembre, Kira Cochrane écrit : « la bagarre sur les images seins nus de la Duchesse de Cambridge continue. Mais Kate n’est pas seule. Partout des jeunes femmes, célèbres ou non, deviennent de plus en plus victimes de notre culture paparazzi »
Emma Watson, Hermione dans Harry Potter, raconte que le jour de ses 18 ans elle se rendit compte qu’elle était devenue gibier de foire… un photographe se coucha sur le sol pour prendre un instantané de son chemisier vers le haut. La nuit pendant laquelle il était devenu légal de le faire, ils le firent. « Je me réveillai le lendemain et me sentis complètement violée. »
Kira Cochrane évoque de multiples situations dans lesquelles des images sont volées à des jeunes femmes. Le harcèlement de célébrités par des paparazzi est un phénomène connu. Il a été largement exposé à la commission Leveson, qui enquête sur les écoutes téléphoniques par News of the World. La journaliste parle de sites internet dans lesquels sont postées des photos de femmes anonymes attendant des trains, faisant leurs courses, sur des escalators, avec naturellement des gros plans sur leur poitrine ou leurs fesses. Elle évoque aussi le cas de photos intimes postées par des petits amis délaissés et animés d’un esprit de vengeance. La propagation de ces photos, accompagnées d’une identification de la victime, peut devenir virale. Des années après leur diffusion, elles peuvent rendre difficile la recherche d’un emploi ou compromettre l’issue d’un procès pour la garde des enfants à la suite d’un divorce.
Ces situations différentes ont un point commun. Les photos n’ont pas été tirées, ou du moins diffusées, avec le consentement des femmes. Elles ont été volées, et les femmes se sont senties violées.
Une précision : la photo d’Emma Watson publiée par « transhumances » est tirée de son site officiel www.emmawatson.com !
Edouard Braine reçoit les athlètes français participant aux Jeux Paralymiques
Après les jeux paralympiques, deux événements amènent le handicap au cœur de la communauté française en Grande Bretagne : la sortie du film « Intouchables » sur les écrans de la capitale britannique et le départ d’Edouard Braine, qui se plait à se désigner lui-même comme « le Consul à roulettes ».
Edouard Braine a été victime il y a sept ans d’un accident de cheval qui l’a rendu paraplégique : une vacherie, dit-il. En dessous du cou, il n’a plus l’usage que du pouce et de l’index de la main gauche. Et un médecin britannique lui a fait « retrouver la capacité de pisser, qui est une forme de bonheur ». Edouard Braine, bien que diplomate, appelle un chat un chat.
Invité d’Yves Calvi le 17 novembre 2011, il n’hésitait pas à dire qu’en matière d’acceptation du handicap, la France a entre 35 et 50 ans de retard sur la Grande Bretagne. Là-bas, une loi consensuelle sur l’égalité fut votée avec la collaboration active de tous les partis en 1970 ; en France, la loi de 2005 fut imposée par le président Chirac et reste très partiellement appliquée. La vraie différence avec la France, dit Braine, c’est qu’en Grande Bretagne, on voit les handicapés : ils sont dans les métros, dans les autobus et jusque dans les taxis ; on les rencontre à la télévision et au Parlement.
Le 24 novembre 2011, l’hebdomadaire Valeurs Actuelles ouvrait ses colonnes à Edouard Braine pour commenter la sortie du film Intouchables. Celui-ci remarqua que son handicap l’avait empêché précisément de voir le film. Je cite ici un extrait de ce bel article.
« Comment, vu depuis un fauteuil roulant, vit-on le phénomène de société déclenché par « intouchables »? D’abord avec soulagement, car nous, les “zandikapés” de toutes catégories, supportons de plus en plus mal l’archaïsme du traitement qui nous est réservé en France. Le choix du titre est un trait de génie, car il évite le principal piège qui brouille la perception morale du handicap : ce mot, en désignant des personnes par ce qu’elles ont de plus insupportable, est le premier pas qui conduit à leur exclusion de la normalité sociale. Conscients de ce problème, les Américains tentent de positiver en nous désignant par une qualité : « challenging people ». Convenons de ce que “releveurs de défi” est un titre difficile à porter. Il est étrange que l’esprit français, d’ordinaire sourcilleux face à toute tentative pour singulariser des catégories de citoyens, s’accommode si facilement de l’étiquetage “handicapé” collé sur environ 6 % de la population…
“Intouchables” au pluriel est un mot qui rassemble les exclus, plutôt qu’il ne les stigmatise. Peu importe la raison de cette exclusion : couleur de peau, origine sociale, apparence physique, déficiences médicales et ce que l’on nomme le handicap deviennent alors facteurs d’unité, voire de reconnaissance. Au risque de choquer les lecteurs de Valeurs Actuelles, je crois que la dynamique d’Intouchabless’apparente à celle déclenchée par mon bon maître en diplomatie et en syndicalisme, Stéphane Hessel, lorsqu’il a son cri, « Indignez-vous ! » Plutôt que la référence à la société indienne, cruelle pour qui proclame l’universalité des droits de l’homme, je retiens le sens littéral d’intouchable : qui ne peut être touché, c’est-à-dire insensible, protégé contre les émotions et sensations. Cela correspond bien aux pathologies engendrées par la destruction du système nerveux. Sur le plan philosophique, les intouchables rejoignent les stoïciens pour qui l’apprentissage de la douleur est un pas vers l’ataraxie, l’absence de trouble. C’est le chemin suivi par mon ami l’ambassadeur Laurent Aublin à la fin de sa sclérose latérale amyotrophique.
Ce refus du mot “handicapé”, qui singularise et marginalise socialement les victimes, est le premier succès de ce plaidoyer en faveur de l’acceptation de la normalité. Intouchables dépasse les clivages sociaux les plus extrêmes. Selon Baudelaire, la misère humaine transcende l’humanité : « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage / Que nous puissions donner de notre dignité / Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge / Et vient mourir au bord de votre éternité ! » Prosaïquement, l’acceptation de cette réalité dérangeante permet au film de rompre avec les lamentations bien-pensantes que déclenche trop souvent chez nous l’évocation de la difformité physique, de l’incompréhension des autres ou de la peur de la mort. Le vecteur de l’humour, cette politesse du désespoir, permet de surmonter l’aspect tragique du sujet et tire brillamment parti de l’impertinence idéologique du tandem improbable des deux rôles vedettes. Le pied de nez ainsi envoyé à la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave prouve une fois de plus que le bégaiement de l’Histoire est source de comique. »
Dans The Guardian du 29 septembre, la correspondante du journal à Paris, Kim Willsher, mentionne que la sortie en France de trois films, « intouchables », « de rouille et d’os » et « hasta la vista » signale probablement un changement de regard sur le handicap. Il y a quelques mois, Edouard Braine faisait les honneurs de son bureau à Londres à la section britannique de l’ordre national du mérite. Il était particulièrement fier d’avoir obtenu qu’ils soient enfin rendus accessibles au moyen d’un ascenseur adapté. La lutte pour les droits des « challenging people » continue !