Proche Misère

Lorsqu’on évoque la misère, on pense spontanément aux bidonvilles de Mumbai ou aux favelas de Rio de Janeiro. Elle est pourtant parfois toute proche.

A la sortie de la petite ville médocaine de Lesparre, je m’arrête pour prendre une autostoppeuse. La femme, âgée de trente-cinq ans environ, est essoufflée. Il se dégage de son corps une odeur rance. Elle me dit qu’elle est venue pour se faire payer une allocation, mais que son dossier était incomplet et que la somme attendue ne lui serait payée que dans quelques jours. C’est pour elle une catastrophe. Les gamins sont à la maison pour les vacances de Toussaint. Ils ne bénéficient pas de la cantine scolaire. Il faut acheter de quoi manger. Elle devra faire la manche. Je la laisse à l’entrée d’un lotissement d’Hourtin. Nous sommes à 20km de notre maison de Maubuisson. J’ai dans le coffre de la voiture l’apéritif de notre dîner de ce soir entre amis.

 La veille au soir, Arte avait diffusé un documentaire de Julien Hamelin intitulé Cantine à l’Indienne. A Hubi, dans le sud-ouest de l’Inde, une ONG finance une usine de production de repas scolaires. Le produit est un plat unique composé de riz, de légumes et d’épices que les enfants mangent à la main dans des gamelles. Il est distribué en conteneurs à des centaines d’écoles. Il permet à ces centaines de milliers d’écoliers de rester scolarisés.

 A Hourtin, la misère ne se voit pas, elle est comme transparente. Transparente, mais abjecte, comme à Hubi.

Nous, Peuple d’Islande

Les électeurs islandais se sont prononcés le 20 octobre par référendum en faveur du projet constitutionnel élaboré par 25 citoyens ordinaires de la société civile.

 Six questions étaient soumises à référendum, toutes relatives à la nouvelle Constitution. Il s’agissait de décider si le travail du comité constitutionnel servirait de base au nouveau texte fondamental et quelle position prendre sur des sujets controversés, comme la propriété sociale des ressources naturelles qui ne seraient pas déjà privées, le référendum d’initiative populaire ou la mention dans le texte de l’institution d’une église nationale.

 Les deux tiers des votants ont approuvé le projet de texte constitutionnel. La participation a été faible : seulement 49% des 233.000 électeurs. L’enjeu parait ridiculement petit en comparaison de l’élection américaine de novembre. Il est toutefois significatif en raison de l’exemplarité que revêt la démocratie islandaise pour les mouvements de contestation, des indignés espagnols aux occupants de Wall Street. Les sanctions pénales infligées aux banquiers coupables de la faillite nationale de 2008, le refus des électeurs l’an dernier de sanctionner par référendum un accord de remboursement de la dette de 3,1 milliards de livres à la Grande Bretagne et le processus d’élaboration de la Constitution lui-même sont apparus comme des modèles. Rappelons qu’un comité de 25 citoyens ordinaires avait été constitué, et que celui-ci avait systématiquement soumis ses propositions à discussion par Internet, recherchant l’enrichissement de ses travaux par l’apport du plus grand nombre (« crowdsourcing »)

 Le faible taux de participation, comme le relatif désintérêt constaté pendant la consultation par Internet, sont décevants. Il reste que les électeurs islandais ont approuvé le résultat de ce processus innovant. Et le préambule de la nouvelle Constitution capture bien l’esprit du temps :

 « Nous, Peuple d’Islande, souhaitons une société juste offrant les mêmes opportunités à tous. Nos origines différentes sont une richesse commune, et ensemble nous sommes responsables de l’héritage des générations : la terre, l’histoire, la nature, la langue et la culture. »

Plebsgate

Andrew Mitchell. Photo The Guardian;

La désinence du mot Watergate a servi depuis des dizaines d’années à nommer une grande variété de scandales : le dernier en date, le « Plebsgate », a conduit à la démission du « Chief Whip » britannique, Andrew Mitchell, à la suite d’une altercation avec des policiers assurant la sécurité de Downing Street.

 Le Chief Whip est l’équivalent du président du groupe parlementaire de la majorité en France, mais à la différence du système français il fait aussi partie du gouvernement. Son rôle consiste à s’assurer que les députés de base (backbenchers) suivent les consignes de vote du gouvernement. Le mot « whip » signifie fouet, ce qui indique la nature pas totalement paisible de la fonction.

 Andrew Mitchell a probablement été choisi pour ce rôle en raison de son tempérament combatif. Toujours est-il que, confronté à des policiers qui refusaient de le laisser passer à bicyclette par la grande porte qui barre Downing Street et prétendaient l’obliger à emprunter la sortie de service, il s’échauffa et insulta copieusement les fonctionnaires de police. Mitchell s’est excusé pour son comportement déplacé. En revanche, il ne reconnait pas avoir prononcé deux mots que les policiers lui attribuent : « morons » (attardés mentaux) et « plebs » (prolos). A vrai dire, ce n’est que le second qui fait problème. L’opinion britannique y a vu une illustration du mépris de l’élite Tory, formée à Eton, Oxford et Cambridge, pour les couches populaires.

 Le problème pour Mitchell est que ce fut sa parole contre celle des policiers. A ce jeu, il ne pouvait avoir le dessus : prétendre que les policiers mentaient ne pouvait que confirmer le sentiment qu’il les méprisait. Nourri de ce cercle vicieux, le « plebsgate » s’enfla de semaine en semaine. L’acharnement de David Cameron à défendre son Chief Whip s’est révélé une coûteuse erreur politique.

Confession d’un Cardinal

Le livre « Confession d’un Cardinal » d’Olivier Le Gendre (JC Lattès 2007) est présenté par l’éditeur comme celui dont toute l’Eglise parle.

 Peu après le Conclave qui élit Ratzinger comme pape sous le nom de Benoît XVI, un Cardinal demande à l’écrivain catholique Olivier Le Gendre de l’aider à écrire ses mémoires. Octogénaire, il sait son temps de vie limité ; retraité de la Curie, il s’inquiète et se désole du réflexe de peur qui a conduit à la récente élection et entend proposer une perspective positive à l’Eglise Catholique.

 Le livre est construit autour de trois lieux. Au Vatican et dans le quartier du Trastevere, le Cardinal évoque le récent Conclave et explique comment les Cardinaux, pris de vertige par la disparition d’un pape de l’envergure de Jean-Paul II , se sont ralliés à celui qui avait été son plus proche collaborateur. Il regrette qu’ait été élu un théologien plutôt qu’un homme de terrain, un européen plutôt qu’un évêque du monde émergent, un homme âgé plutôt que dans la force de l’âge.

 L’horreur du génocide rwandais

 La seconde série d’entretiens se déroule dans la maison de famille de Le Gendre près d’Avignon. La Cité des Papes se prête bien à l’exercice auquel se livre le Cardinal : une analyse sans complaisance de l’histoire de l’Eglise. Le jugement se fait de plus en plus critique à mesure que l’on se rapproche du temps présent. Le Cardinal s’afflige du divorce croissant entre l’Eglise et ce qu’il nomme le monde, et encore plus d’une tendance dans l’Eglise à considérer que dans cette séparation, les torts sont du côté du monde, sujet «à la dictature du relativisme ». S’il évoque, naturellement, le scandale des prêtres pédophiles, les plus belles et plus terribles pages de son réquisitoire sont consacrées au Rwanda. Ce pays « constituait, pensions-nous, un exemple de la réussite de l’évangélisation en Afrique. Des fidèles actifs, des religieuses du pays en grand nombre, un clergé local formé, de nombreuses institutions charitables, des écoles… Un modèle de greffe réussie de la foi chrétienne dans un pays récemment évangélisé. Survint le génocide. » « Six millions de juifs sont morts durant la période noire de la seconde guerre mondiale, en l’espace de plusieurs années, donc, avec des moyens techniques très élaborés. Un million de Rwandais ont été massacrés en moins de cent jours, ce qui suppose, quand vous prenez conscience de ce qui se cache derrière les chiffres, une action collective de tout un peuple contre une ethnie voisine. Cent jours où, tous les matins, des hommes des campagnes et des villes se levaient pour aller chasser leurs anciens voisins tutsis comme ils se levaient quelques jours encore auparavant pour aller cultiver leur terre. Cent jours pour massacrer dans des conditions atroces un million de personnes, entre voisins. Il n’y a pas d’autres événements comparables dans l’Histoire de l’humanité, parce que justement il n’y avait plus d’humanité dans les collines durant ces cent jours ».La sœur du Cardinal était religieuse au Rwanda pendant les massacres. Les témoignages recueillis sont bouleversants. Ils semblent sanctionner l’incapacité du Christianisme à générer, là où il exerce une réelle influence, une société fraternelle fondée sur les principes évangéliques.

 Humaniser la mondialisation marchande

 La troisième scène du livre est un pays du sud-est asiatique dans lequel l’influence de l’Eglise Catholique est négligeable. Elle gère toutefois des institutions qui accueillent des victimes des changements brutaux qui traversent la société : enfants prostitués, sidéens, handicapés, tous rejetés par leurs familles. C’est là que le Cardinal a choisi de vivre le reste de sa vie. Il plaide pour une foi qui se révèle dans la brise légère de la compassion plus que dans les proclamations tonitruantes. Ici aussi, le livre nous offre des témoignages de première main, beaux dans leur simplicité. Le Cardinal élabore à partir d’eux une proposition pour l’Eglise. Elle doit témoigner de la tendresse de Dieu dans un monde bouleversé par un phénomène irréversible, la mondialisation, qui crée de la richesse, multiplie les opportunités, suscite la rencontre des peuples et des cultures ; mais phénomène aussi qui relègue un nombre croissant de personnes sur les marges et broie les plus faibles. « Notre Eglise est la seule puissance spirituelle centralisée mondiale. Plutôt que de se tourner vers la restauration de son passé soi-disant glorieux, elle est appelée à jouer un rôle prépondérant pour tenter de proposer avec d’autres une alternative à la mondialisation marchande. Cette alternative consiste à humaniser une mondialisation qui déshumanise à tour de bras. »

 La Confession d’un Cardinal stimule la réflexion mais génère aussi des frustrations. La plus apparente se résume en une question : pourquoi le Cardinal avance-t-il masqué ? Il y a dans le livre des faits et des dates qui semblent écarter l’idée que le livre de Le Gendre soit une pure fiction, mais un doute subsiste. Et si le Cardinal existe, si sa Confession est authentique, si c’est un prélat reconnu par ses pairs, pourquoi ne se nomme-t-il pas ?

 Une seconde frustration dérive de la première. Hormis une longue histoire partagée, celle de dizaine d’années à la Curie et celle de siècles de papauté, le Cardinal a-t-il encore les mêmes valeurs que les Cardinaux qui, à la suite de Pie IX, Pie XII et Jean-Paul II se battent pied à pied contre le monde moderne et pour sauvegarder ce qui peut l’être de la chrétienté ?

 Plus profondément, c’est le noyau de la foi chrétienne qui est en cause. Il est incontestable que l’image d’un Dieu silencieusement présent aux côtés de l’humanité souffrante fait partie du patrimoine spirituel chrétien. Mais le noyau dur du christianisme est l’incarnation de Dieu, une fois pour toutes, dans un homme déterminé à un moment précis de l’histoire. Comment le Cardinal rend-il compte de cela ? S’agit-il d’un récit de nature épique ou poétique, ou bien d’une Vérité révélée ? Dans le deuxième cas, comment éviter que l’Eglise s’arroge la position de supériorité de celui qui dispose de la totalité des moyens du salut ? Peut-elle se placer humblement au même rang que d’autres dans l’immense tâche d’humanisation de la mondialisation marchande ?

 Olivier Le Gendre a publié un second livre : « l’Espérance du Cardinal ». Peut-être propose-t-il une réponse à ces interrogations ?