Populaire

Romain Duris et Déborah François dans « Populaire »

Le film « Populaire » de Régis Roinsard est une honnête comédie qui joue sur la nostalgie de la France des Trente Glorieuses.

 En 1958, Rose Pamphyle (Déborah François) n’a qu’une ambition : quitter son village bas-normand et embrasser une carrière symbole de modernité : celle de secrétaire. Elle parvient à se faire embaucher par un agent d’assurances de Lisieux, Louis Echard (Romain Duris).

 Déprécié par son père, rongé par le remords d’avoir été le seul survivant de son groupe de résistants pendant la guerre, champion sportif inabouti, Louis a des revanches à prendre sur la vie. L’instrument en sera Rose, dactylographe hors pair capable de frapper à deux doigts des centaines de caractères à la minute. Louis se réinvente en agent et entraîneur de Rose dans une compétition sportive improbable : la vitesse de frappe dactylographique. Rose devra apprendre la frappe aveugle à dix doigts, suivre des cours de piano pour l’assouplissement des doigts, courir pour améliorer le souffle et l’endurance. Inévitablement, Louis et Rose s’éprennent l’un de l’autre. Leur amour sera-t-il un carburant pour la compétition, ou bien une fatale distraction ?

 On se retrouve plongé dans le délicieux passé de la Dyna Panhard et de la machine à écrire rose « la Populaire » de Japy. On est rassuré par la trame cousue de fil blanc de l’histoire : tout va de mieux en mieux, tout s’effondre, tout se termine bien grâce à un miraculeux coup de théâtre.

 En résumé, un film à voir en famille, sans lui demander plus de ce qu’il peut offrir.

La secrétaire modèle aux commandes de sa Populaire Japy

L’art de la haute vallée de la Bénoué

 

Vase de transfert de maladie, haute vallée de la Bénoué

 

Le Musée du Quai Branly à Paris propose jusqu’au 24 janvier une passionnante exposition consacrée aux arts de la vallée de la Bénoué au Nigéria.

 Longue d’environ 1000km, la rivière Bénoué est un affluent du Niger. Plusieurs dizaines d’ethnies habitent dans son bassin. Si les peuples de la haute Bénoué ont été relativement préservés des invasions par un relief accidenté, ceux de la moyenne et de la basse Bénoué ont été fortement marqués par l’invasion des Peuls musulmans au début du 19ième siècle et la colonisation britannique un siècle plus tard. Les œuvres d’art y ont circulé d’un peuple à l’autre sous l’effet des mouvements de population.

 On est d’emblée saisi par la beauté des pièces présentées, sculptures, masques, vases rituels. On comprend la fascination des artistes visuels innovateurs du début du vingtième siècle pour la statuaire africaine, en particulier Picasso. Les corps sont stylisés et les formes simplifiées à l’extrême. Le corps réel est déconstruit de telle manière qu’apparaissent dans toute leur force l’esprit – ou mieux les esprits – qui lui confèrent vie, mouvement et puissance.

 Cette esthétique est fortement sexualisée. D’extraordinaires sculptures montrent de manière naturaliste des mères nourrissant leur bébé avec, sur le dos ou à leurs pieds, le reste de leur progéniture. D’autres tendent vers l’abstrait et marquent de manière presque allusive les organes génitaux, le cordon ombilical ou des attributs masculins ou féminins.

 L’exposition, construite d’après des relevés de l’ethnologue américain Arnold Rubin (1937 – 1988), est organisée en trois sections selon les trois sous-ensembles géographiques de la Bénoué, basse, moyenne et haute. Dans celle consacrée à la haute Bénoué, les récipients de forces spirituelles et de maladies – la maladie étant la manifestation d’une force spirituelle nocive – sont particulièrement intrigants. On enduit le corps du malade d’argile ; avec l’argile récupérée, on moule et on cuit un récipient dont la forme extérieure évoque la maladie que l’on veut transférer du malade à la poterie. D’une manière prévisible, les pots dans lesquels sont enfermés les esprits mauvais sont enfouis et laissés le plus à l’écart possible.

 Inséré dans le cycle de la vie et de la mort, puissamment symbolique et expressif, l’art de la Bénoué représente une expression magnifique du génie humain.

Maternité, basse vallée de la Bénoué

Reality

« Reality », film de Matteo Garrone, a reçu le prix du jury du festival de Cannes en 2012.

 Dès la première scène, le décor est planté. Un carrosse digne de celui de la Reine d’Angleterre s’achemine vers un château de la région de Naples. Des jeunes époux en descendent. Le clou de leur soirée de mariage sera l’intervention – très brève – d’Enzo, le vainqueur de la dernière édition de « Grande Fratello », l’équivalent italien du Loft. Enzo dit que c’est la plus belle mariée du monde et leur donne un conseil : « never give up », n’abandonnez jamais ! Ce sera d’ailleurs le clou d’autres mariages célébrés le même soir dans le même château avec des plus belles mariées du monde interchangeables et le même conseil : « never give up ».

 Le décor où vit la famille Ciotola est tout aussi théâtral. Il s’agit d’un palais napolitain délabré donnant sur une place dont tous les habitants se connaissent. Luciano (Aniello Arena) est père de famille : il a trois enfants et plusieurs oncles et tantes à charge. Il est le poissonnier de son quartier. Pour joindre les deux bouts, il gère une arnaque aux robots ménagers imaginée par sa femme, Maria (Loredana Simioli) ; il joue aussi occasionnellement le rôle d’un Drag Queen dans le palais des mariages.

 C’est là que Luciano fait la connaissance d’Enzo. Il se trouve que « Grande Fratello » organise à Naples un casting. Poussé par ses enfants, Luciano tente sa chance. Son bas-goût, son profil de prolétaire plaisent aux organisateurs. Il est convoqué à Rome. On lui laisse entendre qu’il a été sélectionné pour « entrer dans la maison ».

 La vie de Luciano bascule. Sûr de devenir célèbre et riche, il vend sa poissonnerie et adapte son comportement aux critères qu’il imagine que suivent les organisateurs de ce Reality Show. Il se croit épié par leurs espions. La télévision rend fou, dit-on. Luciano perd contact avec la réalité et sombre dans la paranoïa.

 Maria croit le remettre sur les rails grâce à la direction spirituelle d’un prêtre catholique. Mais lors d’une procession du vendredi saint au Colisée, Luciano s’échappe. Il rejoint Cinecittà et entre dans le saint du saint : la « maison » des « frères » du Grande Fratello. Il ricane, de satisfaction pour avoir réussi son effraction, ou de désespoir pour avoir ruiné sa vie pour un rêve vain.

 « Reality » est un excellent film, drôle et tragique, dans la droite ligne de Fellini. Le sujet qu’il aborde, le pouvoir de la télévision, est évidemment particulièrement pertinent au pays de Berlusconi. Mais la machine à produire des images vides gravées dans la tête des pauvres est un fléau universel.

Aniello Arena dans « Reality »

1Q84, livre 3

Le troisième et dernier livre du roman 1Q84 de Haruki Murakami (traduit par Hélène Morita en 2012) se lit avec la même avidité que les précédents, bien qu’il entraîne les lecteurs dans un univers de plus en plus fantasmagorique.

 Les deux premiers livres se lisaient alternativement du point de vue d’Aomamé et de Tengo. Un troisième personnage s’introduit dans le troisième livre : Ushikawa, un détective qui joue un rôle secondaire dans les précédents épisodes. Ushikawa est un homme d’aspect physique repoussant. Cette caractéristique lui a valu une enfance solitaire, et en ce sens son parcours personnel est semblable à celui d’Aomamé et Tengo. La secte des Précurseurs veut mettre la main sur Aomamé, et Ushikawa a compris que Tengo pourrait le conduire à elle. « Ushikawa se considérait comme un animal nocturne, caché dans une forêt obscure, qui restait à l’affût d’une proie. Il attendait patiemment la bonne occasion et, le moment venu, il fondait dessus résolument, sans hésitation. » Ushikawa se rapproche si près qu’il bascule, lui aussi, dans l’univers où deux lunes brillent dans le ciel, l’univers qu’Aomamé a baptisé « 1Q84 » et Tengo « la ville des chats ».

 Un quatrième personnage joue un rôle dans le roman : le père de Tengo, tellement identifié à son rôle de collecteur de la redevance de la télévision publique qu’il demande à être incinéré dans l’uniforme des collecteurs. La nuit, un collecteur vient insulter Aomamé, Ushikawa et Fukaéri, l’auteur de livre « la chrysalide de l’air », le livre qui décrit l’univers de 1Q84 et a déclenché une série d’événements qui menacent de broyer les protagonistes.

 Aomamé et Tengo pourront-ils revenir au monde normal, celui d’avant 1Q84 et de la ville des chats ? L’intrigue est bien menée, avec un suspens jusqu’au dernier chapitre. Dans le livre 3, elle devient quasiment ésotérique avec une conception virginale pour ainsi dire par procuration, que le Catholicisme lui-même pourrait reconnaître comme part de son patrimoine.

 Ce qui sauve le roman du délire onirique, c’est son épaisseur humaine. Le portrait d’Ushikawa, que sa laideur a éduqué à considérer toute vérité comme relative, est particulièrement réussi. Cet homme a du flair, et cette capacité dérive directement de son expérience de la vie. Lorsque Tengo se rappelle le jour où, vingt ans auparavant, Aomamé prit sa main de jeune écolier, il se remémore des odeurs : « Et les odeurs de cet après-midi de début d’hiver stimulaient hardiment ses narines. Comme si ce qui recouvrait ces odeurs avait été arraché. Des odeurs réelles. Les fidèles odeurs d’une saison particulière. L’odeur de l’éponge du tableau noir, celle du détergent utilisé par le ménage, celle des feuilles mortes qu’on brûlait dans un coin de la cour, elles s’étaient toute intimement mêlées. Quand il respirait à fond ces senteurs, il avait la sensation qu’elles s’amplifiaient et l’atteignaient au plus profond de lui. Sa structure physique avait renouvelé ses composants. Les pulsations de son cœur n’étaient plus de simples pulsations. Pour un bref instant, il avait pur ouvrir de l’intérieur les portes du Temps. La lumière ancienne et la lumière nouvelle s’étaient mêlées et ne faisaient plus qu’une. »