Agnosticisme

 

Reconstitution de la Passion du Christ à Chimayo, Nouveau Mexique. Photo « The Guardian »

Dans The Guardian du 29 mars, jour de la célébration par les Chrétiens du Vendredi Saint, l’écrivaine britannique Roz Kaveney expliquait sa position d’agnostique.

 « Comme beaucoup de non-croyants, je me rappelle la foi, et pas seulement le Vendredi Saint. Je me souviens de l’agréable marmonnement de la liturgie, l’odeur de talc ou la transpiration alcoolisée de la personne agenouillée à côté de moi, le poids que l’absolution retirait et le goût crayeux de rédemption sur ma langue. Je me rappelle du délice hébété des méditations sur l’éternité – jusqu’à ce qu’un jour il devint plus simple et plus clair de ne pas croire en des choses parce qu’elles étaient impossibles, mais d’accepter simplement qu’elles étaient de l’embrouille intellectuelle. Ce n’étaient pas seulement mes propres luttes avec la sexualité et mon identité de femme – c’était la souffrance que je voyais les dogmes religieux infliger partout. La foi était en train de briser mon cœur, mais la foi se brisa d’abord. »

 Les contradictions entre les convictions éthiques des croyants et leurs comportements ne suffisent pas à disqualifier la foi, pas plus que les horreurs perpétrées par le fanatisme religieux. Pour Roz Kaveney, la difficulté réside dans le concept même de texte révélé. Qu’un texte écrit à un moment historique et dans un contexte social déterminés, dans un langage souvent poétique avec une claire intention poétique, puisse être la déclaration infaillible de l’esprit d’un dieu éternel représente un saut de foi trop grand pour beaucoup de gens.

 L’auteur appelle à une position modeste. Il faut accepter l’incertitude : nous ne disposons pas, et ne disposerons jamais, d’un langage adéquat pour parler de la transcendance. Il nous faut vivre généreusement avec les autres et créer du beau comme si des choses meilleures étaient vraies. C’est ce qu’on appelle agnosticisme.

Kaas chante Piaf

Patricia Kaas est actuellement en tournée en France et dans le monde avec son spectacle en hommage à Edith Piaf.

 Patricia Kaas chante 21 chansons d’Edith Piaf, dont on célèbrera en octobre les 50 ans de la mort. Elle a en commun avec Edith des origines populaires, un timbre de voix assuré, une énergie peu commune. Elle est, comme Edith, l’un des rares chanteurs français connus à l’étranger. Des concerts sont programmés cette année à Londres, Helsinki, Istanbul, Shanghai et Tokyo, entre autres destinations européennes et mondiales.

 Son tour de chant n’est pas un « copié – collé » des concerts d’Edith Piaf. Le compositeur Abel Korzienswski, connu pour ses musiques de film, les a profondément réarrangées, de sorte qu’elles portent avec elles non seulement les émotions d’hier, mais les tonalités et couleurs d’aujourd’hui. Un danseur chorégraphie certains morceaux. Le mouvement donne à certaines chansons, telles « emportés par la foule », une grande densité. La mise en scène intègre aussi des images projetées, mais la topographie de la Patinoire de Bordeaux, pas vraiment adaptée à la scène, ne nous a pas permis d’en profiter.

 Dans Sud-Ouest du 21 mars, Patricia Kaas dit d’Edith Piaf : « c’était aussi une passionnée de l’amour, extrême dans tout ce qu’elle faisait, qui s’y est usée… Elle nourrissait ses chansons avec ses défaites amoureuses, cherchait des instants de passion… Sans doute elle aussi, comme moi, avait peur de l’ennui. » Les chansons d’Edith, leur réinterprétation par Patricia prennent aux tripes. Même un amour malheureux, disait Piaf, c’est encore du bonheur. Le spectacle de Kaas en témoigne.

Exposition Félix Ziem au Petit Palais

Félix Ziem, envol de flamands roses

L’exposition Félix Ziem, au Petit Palais à Paris mérite d’être visitée.

 J’ai une affection particulière pour le Petit Palais, bâtiment construit par Charles Girault pour l’exposition universelle de 1900 et qui abrite le musée d’art de la ville de Paris. Le dôme d’entrée est illuminé par des verrières art nouveau, et c’est à l’art nouveau qu’est consacrée la galerie à gauche du dôme, baignée de lumière. Les collections, consacrées à la peinture, à la sculpture et aux arts décoratifs jusqu’au dix-neuvième siècle, sont éclectiques  et présentées avec soin. On y compte de nombreux chefs d’œuvre, de Rembrandt à Courbet et Cézanne. Il fait bon flâner parmi tant de beauté.

 Le Petit Palais consacre une belle exposition au peintre Félix Ziem (1821 – 1911), qui lui avait légué 170 toiles au soir de sa vie, en 1905. C’est une vraie découverte. Ce peintre, aujourd’hui méconnu, connut un grand succès artistique et commercial pendant sa vie, bien que, solitaire et excentrique, il ne se tînt à l’écart des mondanités. Il vécut et travailla à Martigues, dont il aima la lumière, et à Paris. Il s’inspira pour son œuvre de ses voyages en Italie et en Orient. En peignant Venise ou Constantinople, il ne cherchait pas à reproduire fidèlement un paysage urbain, mais à faire rêver.

 La présentation de ses œuvres au Petit Palais sous le titre « j’ai rêvé le beau » enchante en effet le visiteur.

Félix Ziem, Venise

Le père

« Le père », pièce de Florian Zeller dont les rôles principaux sont tenus par Robert Hirsch et Isabelle Gélinas, nous fait assister au naufrage d’un homme âgé dont la mémoire et la personnalité se disloquent sous la poussée de la démence.

 André (Robert Hirsch, 88 ans) ne décolère pas contre sa fille Anne (Isabelle Gélinas) qui s’immisce dans ses affaires et prétend lui imposer l’intrusion d’une auxiliaire de vie dont il n’a nul besoin. Il suspecte Anne d’un dévouement intéressé : n’aurait-elle pas le dessein secret et inavouable de l’évincer de son appartement pour se l’approprier ? Mais il aura le dessus ! Elle n’a jamais été « fute-fute ». Il les enterrera tous, à commencer par Anne…

 Anne est sous pression. Elle aime son père et supporte avec stoïcisme son mépris et son ingratitude. Après qu’André fut venu à bout de la patience de plusieurs auxiliaires de vie, elle l’a accueilli provisoirement chez elle, au risque de mettre en péril le couple qu’elle forme avec Pierre. « Je ne le sens pas, ce type », dit André. « Ce n’est pas un type, c’est l’homme que j’aime », répond Anne. Mais André n’est pas capable d’empathie avec sa fille. Il sent bien que quelque chose ne tourne pas rond, mais il pense que c’est le reste du monde qui déraille, pas lui. Il oppose Anne à Louise sa sœur, vive, généreuse, affectueuse qui, elle au moins, le comprend. Le problème est que Louise ne donne plus de nouvelles. Louise est morte dans un accident il y a de nombreuses années.

 La pièce de Florian Zeller nous place dans le cerveau perturbé d’André. Parfois, le vieil homme se fait charmeur et devient un clown dont on rit des pitreries. Mais parfois, de plus en plus souvent, il perd les pédales, ses souvenirs s’entremêlent et se contredisent. Il confond le compagnon de sa fille avec le médecin de l’institution où Anne s’est finalement résolue à la placer. Une situation vieille de plusieurs jours remplace dans sa tête la place ce qui vient de se passer. Il ne sait plus où vit sa fille, si elle est partie pour Londres ou réside encore à Paris. Il ne reste à André qu’une certitude : celle que sa montre lui donne du moment de la journée et des heures de repas. En paranoïaque invétéré, il reproche à son entourage de lui voler le précieux objet. Mais c’est la démence, et finalement la mort, qui au bout du compte le lui ôtera, définitivement.

 « Le père » nous fait passer sans cesse du rire amer à l’amertume triste. A mesure qu’elle avance, la pièce nous inocule un puissant sentiment d’incohérence, d’incommunication, de dislocation. Comme le film « Amour » de Haneke, elle nous inclut dans le cycle infernal de la maladie d’Alzheimer et trouve le ton juste pour parler de cette terrible réalité.

 A noter que la pièce se joue au théâtre Hébertot, dont l’inconfort des sièges contribue à accroître chez le spectateur le sentiment de malaise que communiquent avec succès scénariste et acteurs. Il est probable toutefois que ce bénéfice collatéral n’ait pas vraiment été prémédité !

Patrick Catalifo, Robert Hirsch et Isabelle Gélinas dans « le père »