Les Salaziennes

En 1839, le jeune Auguste Lacaussade, né à l’Île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) en 1815, publia à Paris un recueil de poésie appelé Les Salaziennes.

 Les parents d’Auguste, Pierre-Augustin et Fanny, habitaient La Rivière du Mât, à l’entrée du Cirque de Salazie, un espace tourmenté entouré de « remparts » (falaises verticales). Son nom, Salazie, est d’origine malgache. De nombreux esclaves « marrons «  (fugitifs) s’y étaient réfugiés ; parmi eux, Anchaing, que Lacaussade orthographie Anchaîne, rimant ainsi avec les chaines qu’il avait fuies.

Le père d’Auguste, Pierre-Augustin Cazenave de Lacaussade, était un avocat bordelais impliqué dans le commerce colonial, y compris la traite d’esclaves. Il était tombé amoureux de Françoise Banks, dite Fanny Desjardins, fille du chevalier Jean-Baptiste Banks et d’une esclave. Fanny avait été affranchie par son père, qui l’avait dotée d’une terre et de deux esclaves. Fanny était surtout dotée d’une forte personnalité. Elle deviendra une redoutable femme d’affaires, gérant ses terres, ses esclaves et une sucrerie.

Outre un garçon issu d’une précédente union, Fanny eut avec Pierre-Augustin cinq garçons : Jean-Pierre-Happy (1804), Pierre-Edouard (1806), Tranquil-Harlove (1808), Auguste (1815), Armand-Amédée-Thommy (1818).

L’événement fondateur du destin d’Auguste Lacaussade survint en 1825, alors qu’il avait dix ans. Sa mère avait pris rendez-vous avec le directeur du collège royal de Saint-Denis, M. Rabany. Celui-ci n’accepta pas l’inscription d’Auguste, au motif qu’un quart de son sang était noir. Voilà donc un enfant visiblement doué, fils d’un homme de petite noblesse et d’une femme d’une envergure exceptionnelle, ostracisé parce que les préjugés de son temps exigeaient qu’on soit à 100% blanc. Encore enfant, âgé de dix ans, Auguste est envoyé en pension à Nantes. Il ne reverra pas son père, mort quatre ans plus tard après une longue infirmité.

Encor si j’avais pu pour guider ma jeunesse

D’un père qui n’est plus la fervente tendresse ;

Mais perdu dans sa route, et mort à la raison,

Son esprit s’éteignait dans un vague horizon

Les poèmes des Salaziennes sont remplis de la souffrance endurée et de la frustration ruminée :

C’est de souffrir, hélas, d’un joug illégitime

D’être des préjugés une faible victime,

Et d’être innocent à ses yeux.

Jusque dans ses rigueurs, jamais à l’innocence

Dieu ne vient demander compte de sa naissance

Le cimetière des esclaves à Saint Paul

Le jeune poète âgé de vingt-quatre ans se range résolument dans le clan des abolitionnistes, qui obtiendront moins de dix ans plus tard, en 1848, la fin de l’esclavage.

Né sur un sol où l’esclavage

Attristait sa jeune équité,

Pour tout homme et sur tout rivage

Il t’implorait, o Liberté!

L’esclave marron Anchaîne devint pour lui un emblème :

De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,

C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,

Que dans son désespoir un nègre malheureux

Est venu demander sa liberté ravie.

Il féconda ces rocs et leur donna la vie;

Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,

Il arrosa le sol de ses libres sueurs.

(…) Et seul, tout seul, et fière créature

Disputant chaque jour sa vie à la nature,

Africain exposé sur ces pitons déserts

Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers,

Il préférait la lutte incertaine et sauvage

À des jours plus cléments passés dans l’esclavage,

Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins,

Souvent il s’écriait: « Je suis libre du moins! »

Case marron à Hell Bourg

Malgré la nostalgie, Auguste Lacaussade n’est revenu que deux fois dans son île natale, et à chaque fois pour un bref séjour : de 1834 à 1836, une fois ses études terminées ; puis de 1842 à 1844. On peut s’interroger sur les raisons de ce qu’il qualifie d’exil en terre étrangère.

L’attrait de Paris et de la vie intellectuelle intense à l’approche de la révolution de 1848 a probablement joué un rôle important. Lacaussade est un intellectuel qui aime s’exposer aux grands vents du monde. Il pratique plusieurs langues, a traduit en 1842 l’épopée Ossian de James MacPherson et traduira en 1881 l’œuvre poétique de l’Italien Giacomo Leopardi.

Il faut aussi tenir compte de la désolation de Lacaussade confronté à la déforestation des pentes de son île pour le développement de la canne à sucre. Certains poèmes des Salaziennes ont une tonalité écologique qui ne détonnerait pas aujourd’hui :

J’ai vu les nobles fils de nos forêts superbes

Les vieux troncs abattus dispersés dans les herbes.

Et de l’homme aussitôt j’ai reconnu les pas ;

Renversant de ses mains l’œuvre des mains divines,

Partout sur son passage il sème les ruines

Et les débris et le trépas.

Mais songez ce qu’au temps il a fallu d’années

Pour voiler de fraîcheur ces rives couronnées

De berceaux de verdure et d’arbres imposants !

Hélas ! Il faut au temps des siècles pour produire,

Et l’homme, en un moment, peut abatte et détruire

L’œuvre séculaire des ans !

Forêt primitive à La Réunion

Mais la vraie cause de l’éloignement de Lacaussade de son île est probablement une contradiction insoutenable. Sa mère est propriétaire d’esclaves. Elle lui a probablement proposé de travailler à ses côtés. Mais le jeune homme, rejeté par les colons. pour son origine partiellement noire, était devenu viscéralement opposé à l’esclavage.

Dans « Poèmes et Paysages » (1852), Lacaussade écrit :

Je me rappellerai les lieux où mon enfance

Croissait libre et déjà songeuse, et sans défense ;

Où j’écoutais – soupir monotone et lointain –

La complainte du nègre et du bobre africain

Groupe de maloya

Le bobre est un instrument utilisé par les chanteurs de maloya, la musique des esclaves malgaches et africains, longtemps interdite à La Réunion. Un critique souligne le caractère métisse de l’œuvre de Lacaussade, « à la croisée d’une culture littéraire métropolitaine et d’une culture musicale afro-malgache. »

Auguste Lacaussade, longtemps bibliothécaire du Sénat, mourut en 1897 et fut enterré au cimetière Montparnasse. En 2016, ses cendres furent ramenées à La Réunion et il fut inhumé dans le cimetière paysager d’Hell Bourg, dans le cirque de Salazie :

Sur la terre du nord, je ne veux point mourir !

J’aurais froid sous un sol sans flamme et sans lumière,

Mes yeux veulent se clore où Dieu les fit s’ouvrir.

Le cimetière paysager d’Hell Bourg

 

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