Les élites déconnectées

 

Dessin de Miguel Davila illustrant l’article de Mike Lofgren dans The American Conservative

 

Dans The Guardian du 28 janvier, George Monbiot explique que l’élite qui nous dirige est de plus en plus déconnectée des citoyens.

 Le journaliste explique qu’il a lui-même reçu une éducation totalement étrangère à la réalité à laquelle elle était censée préparer collégiens et étudiants. Lorsque la distorsion devient manifeste, il y a deux voies possibles : réviser son savoir, ses croyances et son jugement à l’épreuve des faits ; ou bien, comme les Républicains américains des années Bush, tenter de plier le monde à la forme qu’il prend dans son esprit.

 Monbiot cite Hannah Arendt dans « les origines du totalitarisme ». Elle expliquait que les nobles de la France prérévolutionnaire « ne se considéraient pas eux-mêmes comme des représentants de la nation mais comme une caste dirigeante qui avait bien plus de choses en commun avec des étrangers de la même classe sociale et de la même condition qu’avec leurs compatriotes. ».

 Il cite aussi un article écrit par le Républicain Mike Lofgren dans The American Conservative en septembre 2012. Lofgren soutient que les super-riches et ceux qui les entourent, les conseillent et gèrent leurs affaires ont fait sécession de l’Amérique. « Les riches élites du pays ont bien plus en commun avec leurs contreparties à Londres, Paris et Tokyo qu’avec leurs concitoyens américains… Les riches se déconnectent de la vie civique de la nation et de toute préoccupation sur son bien-être, si ce n’est un endroit à piller. Notre ploutocratie vit maintenant comme les Britanniques dans l’Inde coloniale : dans  le territoire et le gouvernant, mais non partie prenante du territoire ».

 Le journaliste décrit les symptômes de cette sécession, tels que les éclats de rire des ministres au Parlement britannique à propos de mesures qui mutilent les vies des plus pauvres du pays. « Beaucoup de ceux qui nous gouvernent, dit Monbiot, n’appartiennent pas à ici dans leur cœur. Ils appartiennent à une culture différente, à un monde différent qui en sait aussi peu sur ses propres actes que sur leurs conséquences sur ceux qui les subissent ».

Para Interromper o Amor

Dans Para Interromper o Amor (« pour interrompre l’amour », Quetzal, 2010), Mónica Marques narre avec intensité la brève histoire d’amour de deux femmes.

 Née en 1970 à Lisbonne, Mónica Marques est journaliste. Elle vit à Rio de Janeiro. « Para interromper o amor » est son second roman.

 Son personnage, Numa est, comme elle-même, Portugaise expatriée au Brésil. Comme elle-même, elle est écrivaine. Depuis longtemps, elle flirte avec un écrivain portugais, João. Il lui fait rencontrer sa femme, Antónia. Numa et Antónia viennent d’horizons opposés, l’une fille d’un grand bourgeois exilé après la Révolution des Œillets, l’autre fille d’un dirigeant communiste. Elles tombent passionnément amoureuses l’une de l’autre.

 Comme l’indique l’auteure dans le premier chapitre, le livre n’a pas d’histoire : l’un des personnages, Antónia, « se met en grève » et disparait de la vie de Numa, la laissant au bord du précipice. Mais s’il n’a pas d’histoire, il est chargé d’érotisme, entre sexe, amour et littérature.

 « « Mais que fais-tu ici déjà toute nue ? J’ai passé la semaine à imaginer comment tu allais te déshabiller. » J’ai ri et je me suis mise au lit, à ton côté, avec mes vêtements sentant la cigarette. Tu as ri et tu t’es accrochée à mes épaules en me tirant vers toi. Nous sommes restées ainsi, sans rien dire, une minute ou deux à nous habituer à ces nouvelles manières, les personnes sont différentes couchées côte à côte, plus fragiles et vulnérables, choisissez le mot qui vous convienne le mieux. Nous avons allumé des bougies, nous avons mis de la musique, nous avons bu, nous avons fumé  et mangé des raisins – ensuite, le matin, un yaourt et des myrtilles, mais nous ne sommes pas encore arrivées là (…) Toi en face de moi, tout ton corps à découvrir, ta bouche, tes mains sur ma bouche et sur mon cou et sur mes bras, je me retourne et j’ai davantage envie, et tu me retournes et tu restes dans ma nuque et tu parles et tu me soulèves les cheveux et tu descends avec tes doigts par le cou, les épaules, les côtes et tu dis : -« Si jolie. Tu es belle. Ne permets jamais qu’on te dise le contraire. » »

The Master

 

Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman dans « The Master »

 

The Master, film de Thomas Anderson, met en scène la relation complexe qui s’établit entre un ancien combattant de la guerre du Pacifique et le gourou d’une secte ressemblant à s’y méprendre à la Scientologie.

 Freddie Quell (Joaquin Phoenix) est sorti meurtri et traumatisé de la guerre du Pacifique. Rendu à la vie civile en 1945, c’est un alcoolique instable et parfois violent qui passe d’un petit boulot à l’autre. Une nuit d’ivresse à San Francisco, il tombe littéralement dans la vie de Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), plus précisément dans le yacht où celui-ci célèbre le mariage de sa fille.

 Dodd est le gourou d’une secte nommée La Cause, qui affirme que le corps n’est que l’enveloppe provisoire de l’esprit, que l’esprit passe dans le temps d’un corps à l’autre et que par des exercices psychiques violents il est possible de rendre présents les traumatismes des vies passées et de les guérir. Déboussolé, meurtri, tordu jusque dans son corps par des souffrances tues, Quell est un cobaye idéal.

 Quell passe donc sous la domination de Dodd. Mais d’une certaine manière, Dodd en devient aussi dépendant : son patient est aussi celui qui illustre ses pratiques thérapeutiques, celui lui fournit un alcool introuvable, celui qui intimide ses ennemis. Leur relation va passer par des moments d’extrême tension. Dans une des scènes majeures du film, les deux hommes sont enfermés dans un commissariat de police dans deux cages grillagées contigües. Quell entre dans une crise de folie dévastatrice, détruit à coups de pied la cuvette des toilettes, abreuve Dodd d’insultes. Celui-ci se retourne pour uriner dans la cuvette, restée intacte, de sa cellule – une manière de pisser son mépris sur l’homme devenu son esclave.

 La mise en scène du film est soignée, les acteurs sont bons, la situation est intéressante, et pourtant je n’ai pas aimé le film. Je pense que c’est dû au fait qu’il n’y a pas de « transhumance » d’un état psychologique à l’autre. Freddie Quell reste d’un bout à l’autre du film l’homme blessé et l’inadapté social qu’il était au sortir de la guerre. Peut-être ne pouvait-il pas en être autrement ? Les traitements infligés par « La Cause » reposent sur des idées philosophiques fumeuses et n’ont pas de base scientifique. Le patient tourne en rond tout comme la secte elle-même, absorbée par le culte du gourou et par son succès financier, indifférente à ce qui se passe dans le monde réel.

Les monnaies locales se multiplient

 

Lancement de la « Miel » à Libourne. Photo Sud-Ouest

 

Ces derniers jours, le journal Sud-Ouest a annoncé la création simultanée de deux monnaies locales, à Libourne et au Pays Basque.

 « Transhumances » a relaté la création de monnaies locales dans une favela brésilienne, Conjunto Palmeiras, et dans une métropole européenne, Bristol. On assiste en France à une profusion d’initiatives de ce type.

 A Libourne, le groupe « Libournais en transition » (Trans’Lib) vient de lancer La Monnaie d’Intérêt Economique du Libournais : la « Miel ». Le dépliant de l’association souligne qu’en Europe la Suisse, l’Allemagne et le Royaume Uni restent les plus grands utilisateurs du système. En Allemagne, Chiemgau sert de vitrine à ceux qui, ailleurs, veulent se lancer. La Miel de Libourne a pris pour modèle l’Abeille de Villeneuve sur Lot. Mais il faut aussi mentionner la Bogue et les Lucioles en Ardèche, la Mesure à Romans (Drôme), l’Occitan à Pézenas (Hérault) et le Sol violette à Toulouse.

 Le principe de ces monnaies est toujours le même. L’émetteur crée un titre de paiement analogue aux tickets restaurant ou aux chèques cadeaux, accepté par des commerçants de la zone. Les Euros remis pour acheter les monnaies locales sont déposés dans une banque, ce qui garantit leur convertibilité. Une fois mise en circulation, la monnaie locale a la même parité que l’Euro. Un droit d’adhésion est demandé aux particuliers et aux commerçants. Une commission est prélevée sur la conversion, par les commerçants, de leur excédent de monnaie locale.

 La « Miel » comporte une caractéristique singulière : la monnaie se déprécie de 2% tous les six mois. Les « Miels » non dépensées au terme de ce délai sont échangées en Euro avec une décote, ou conservées avec un timbre d’une contrevaleur égale à la dépréciation. Trans’Lib met le doigt ici sur une caractéristique de la monnaie : plus elle circule vite de main en main, plus la richesse de la communauté s’accroit. La pénalité de 2% vise à décourager la thésaurisation.

 Dans le Pays Basque, c’est l’Eusko qui est en phase de lancement. Ici, c’est la conversion de la monnaie locale en Euro que l’on cherche à dissuader : une taxe de 5% frappe les commerçants qui se défont de leurs Euskos, dont 3% au profit d’associations et 2% au titre de frais de gestion.

 Aucune monnaie locale en Europe ne représente un pourcentage significatif du produit intérieur brut de leur zone de chalandage. Dans le cas d’une communauté pauvre comme Conjunto Palmeiras, l’accroissement de la vitesse de la monnaie a une directe incidence sur le produit intérieur brut, en vertu de l’équation selon laquelle celui-ci est égal au produit de la masse monétaire par la vitesse de circulation.

 En Europe, les monnaies locales relèvent en grande partie d’un acte militant, tant du point de vue des particuliers que des commerçants. Les uns et les autres adhèrent par patriotisme local ou régional. Les citoyens entendent développer les circuits courts de proximité et valoriser l’échange et le lien social. Les entreprises souhaitent améliorer leur image de marque en l’associant au territoire. D’une manière plus immédiate, les consommateurs bénéficient parfois de réductions quand les produits et services sont pays en monnaie locale, et les commerçants espèrent fidéliser leur clientèle. Mais ces avantages matériels pèsent peu au regard des cotisations initiales et des frais de conversion de la monnaie locale en Euro.

 Trans’Lib cite le chiffre de 5.000 systèmes de monnaies locales au niveau mondial. C’est donc à un phénomène de société d’ampleur planétaire que l’on assiste. L’émergence des monnaies locales est un fruit de la mondialisation, parce qu’elle se répand rapidement d’un pays à l’autre et parce qu’elle s’appuie sur des monnaies internationales, telles que l’Euro. Mais c’est aussi une réaction à la mondialisation parce qu’elle favorise la focalisation sur les réalités et les intérêts des territoires.