Alighiero Boetti, Game Plan

 

Alighiero Boetti, Mappa (Carte)

 

La Tate Modern de Londres présente jusqu’au 27 mai une exposition intitulée « Alighiero Boetti, Game Plan ».

 Quelle étrange personne qu’Alighiero Boetti, né en 1940 et décédé des suites d’un cancer en 1994 ! L’artiste est obsédé par le jeu et par le temps. Par jeu, il place au cœur de sa maison une lampe qui s’allume, au hasard, une fois par an pendant 11 secondes. Par jeu, il envoie des courriers à de fausses adresses et les réexpédie à une autre fausse adresse lorsque le service postal les lui restitue. Par jeu, il passe avec sa femme des mois à classifier les 1000 fleuves les plus longs du monde par ordre de longueur, puis à broder leurs noms sur une immense tapisserie, et enfin à reconnaître qu’il est impossible de mesurer précisément la distance d’un fleuve. De 1971 à sa mort, il fait travailler des brodeurs d’Afghanistan puis du Pakistan : ils réalisent des cartes du monde politique. C’est un travail de patience, toujours à la merci d’un bouleversement politique comme la disparition de l’Union Soviétique.

 On peut dire que Boetti a perdu son temps à jouer. Il avait réalisé deux plaques en bronze, l’une avec la date de sa naissance, l’autre portant la date statistiquement probable de sa mort, en 2023. La mort a sifflé précocement la fin de partie.

 L’exposition laisse le spectateur frustré. Je ne suis pas sûr que cela eût déplu à Alighiero Boetti, qui s’en serait peut-être amusé !

Le gamin au vélo

« Le gamin au vélo », film de Jean-Pierre et Luc Dardenne (2011) vient de sortir sur les écrans londoniens. Il raconte une magnifique histoire de désespoir et de rédemption.

 Cyril (Thomas Doret), 11 ans, a été placé « provisoirement » dans un centre d’accueil par son père qui doit refaire sa vie. Ecorché vif, il a une obsession : retrouver son père et sa bicyclette que son père n’a pas manqué de garder pour lui. Il mène la vie dure aux éducateurs et parvient enfin à fuguer. La réalité est cruelle : son père (Jérémie Rénier) a déménagé, il a vendu son vélo et est bien décidé à l’annuler totalement de sa nouvelle vie. Le môme ne demande pas grand-chose, ne serait-ce qu’une conversation téléphonique par semaine, mais il est irrévocablement exclu.

 Samantha (Cécile de France) est coiffeuse dans le quartier où habitaient Cyril et son père, dans la banlieue de Liège. Elle rachète le vélo de Cyril ; il lui demande de lui servir de famille d’accueil le week-end. La vie commune tourne à l’enfer. C’est un père que cherche Cyril, pas une maman. Il se laisse séduire par un père de substitution, le caïd du quartier, Wes (Egon di Mateo). Cyril est prêt à tout pour gagner la confiance de Wes, y compris agresser le buraliste pour lui voler sa recette.

 La petite vie de Cyril tourne au cauchemar. L’agression du buraliste ne se passe pas comme prévu et la police identifie le jeune coupable et son commanditaire. Mais Samantha ne lâche pas. Sommée par son fiancé de choisir entre lui et l’insupportable gamin, elle choisit ce dernier. Nous ne saurons rien de ses motivations. Mais elle l’accompagne dans son épreuve et négocie un accord avec le buraliste. Cyril apprend le pardon, celui que l’on demande, et aussi celui que l’on accorde.

 Le film s’achève sur une allégorie cycliste. Samantha et Cyril pédalent sur les rives de la Meuse. Dans un moment de grâce, ils échangent leurs vélos.

 Photo du film « le gamin au vélo ».

L’humanité des fans de foot

Manchester United respecte une minute d'applaudissement pour Muamba

Dans The Big Issue, le journal britannique des sans-abri, Brendan O’Neill explique que l’immense mouvement de solidarité avec Fabrice Muamba, jeune footballer victime d’un arrêt cardiaque pendant un match, a montré que la majorité des fans de foot sont des gens respectables.

 Le 17 mars, peu avant la mi-temps du match de Coupe entre Bolton Wanderers et Tottenham Hotspur, le joueur Fabrice Muamba, 23 ans, s’effondre victime d’un arrêt cardiaque. Les médecins des deux équipes se portent immédiatement à son secours. Un cardiologue, Andrew Deener, descend des tribunes pour les assister. Fabrice est emmené d’urgence à l’hôpital londonien de Bethnel Green. Il reste techniquement mort pendant 78 minutes. Le premier « miracle » de cette histoire, c’est qu’il semble se récupérer de cet accident. Il a demandé à sa fiancée de mettre sur Twitter une photo qui le représente souriant sur son lit d’hôpital afin de remercier le public pour le soutien extraordinaire dont il a bénéficié.

 Le second miracle, c’est l’extraordinaire mouvement de solidarité qui s’est développé autour de Fabrice. Les Anglais se laissent volontiers submerger par l’émotion. Le lendemain de l’accident, sur tous les stades du Royaume Uni, joueurs et spectateurs ont respecté une « minute d’applaudissements ». Les t-shirts de nombreux joueurs portaient des inscriptions « Pray for Muamba ».

 Brendan O’Neill souligne l’immense dignité en cette circonstance des fans de foot. Il rappelle la condescendance avec laquelle l’élite regarde, de haut, la classe ouvrière dans son expression footballistique. Il cite le mot de Marina Hyde dans The Guardian, « les crétins qui trainent leur viande » (knuckle-dragging cretins) pour caractériser les fans qui chantent des choses offensantes. « C’est la complète déconnexion de ces snobs avec la vie des travailleurs qui explique qu’ils restent bouche ouverte devant cette manifestation d’humanité des fans », dit O’Neill. Il cite le président des Spurs, Daniel Levy : le mouvement autour de Muamba montre la « véritable humanité de la famille du football ».

 Un étudiant de 21 ans, Liam Stacey, vient de voir sa condamnation à 56 jours de prison ferme confirmée en appel. Il avait posté sur Twitter des commentaires racistes à la suite de l’accident cardiaque de Fabrice Muamba.

Photo de Fabrice Muamba postée sur Twitter

Eloge de l’assurance-crédit : un métier en devenir

Dans un précédent article de transhumances, j’ai fait l’éloge de l’assurance-crédit, un métier passionnant. Je voudrais dire maintenant pourquoi c’est un métier en devenir.

 Je suis entré dans l’assurance-crédit en provenance de la banque en 1990. A cette époque, l’assurance-crédit opérait dans les frontières nationales et, en ce qui concerne l’exportation, sous la férule des Etats nationaux. Les vingt dernières années ont vu un mouvement accéléré de privatisation et d’internationalisation de l’activité. Les trois leaders mondiaux sont parfois caractérisés aujourd’hui de « multinationales bonzaï » : leurs effectifs ne dépassent pas quelques milliers de personnes, mais elles sont effectivement présentes dans tous les pays qui comptent dans l’économie mondiale. Elles ont en effet suivi leurs clients là où ils avaient des filiales à assurer ; mais les fonctions vitales, information, risques, recouvrement et indemnisation sont largement centralisées, ce qui permet des économies d’échelle.

 D’importants changements sont à l’œuvre actuellement dans « l’industrie » de l’assurance du crédit commercial (trade credit insurance industry), comme on la nomme en Grande Bretagne.

 Améliorer la pertinence des scores de solvabilité

 Il faut d’abord que les assureurs-crédit affrontent une limitation majeure de leur activité. Ils achètent en masse de d’information sur des millions d’entreprise dans le monde, mais même dans les pays où cette information est fiable (comme en France ou en Grande Bretagne), elle n’est disponible que des mois après la clôture des bilans. Comment être sûr que les scores de solvabilité produits à partir de cette information ancienne prédisent la situation de l’entreprise à l’horizon d’un an, celui dans lequel opèrent les assureurs-crédit ? Il y a deux réponses à cela : en élaborant une information plus sophistiquée sur les acheteurs concentrant davantage de risque ; et en surveillant la normalité statistique des scores produits en masse. Il faudra aussi introduire dans les algorithmes statistiques des paramètres représentant l’influence de facteurs macro-économiques : dans quelle mesure l’approche d’un risque systémique (par exemple la menace de crise bancaire en 2008) peut-elle précipiter la chute da la solvabilité d’entreprises considérées comme saines dans une conjoncture de croissance économique ?

 Intégrer les systèmes

 Le second défi est celui de l’intégration des systèmes entre les assurés et l’assureur. Techniquement, il est facile aujourd’hui de donner accès à l’assureur au « grand livre » de l’assuré : les factors travaillent sur cette base. Si l’assureur connaissait au jour le jour l’état des ventes de l’entreprise, il pourrait tarifer la police avec exactitude, décider des limites de crédit en fonction des besoins, déclencher automatiquement le recouvrement et l’indemnisation en cas d’impayé. Cette intégration se réalisera dans les prochaines années, soit de façon bilatérale entre l’assuré et l’assureur, soit par le truchement du courtier.

 Articuler assurance et financement

 Enfin, le troisième défi est celui d’une correcte articulation entre banque de financement et assurance du crédit. Banques et Assureurs ont et auront des contraintes plus strictes d’allocation de leur capital (Bâle III pour les banques, Solvabilité II pour les assureurs), mais la structure de leur bilan est différente : les assureurs reçoivent la prime avant de porter le risque, les banques sont rémunérées pour leur service et leur financement après qu’ils ont été exécutés. Il y a donc une complémentarité qu’il faut explorer d’autant plus activement que, culturellement, les deux activités parlent des langages différents : celui de la « garantie à première demande » pour les banques, celui de la « garantie conditionnelle » pour les assureurs. Incorporer de l’assurance-crédit dans leurs financements limiterait le montant de capital que les banques doivent immobiliser en face de leurs engagements  – si toutefois ils sont capables de quantifier l’atténuation du risque par l’assurance ; pour les assureurs-crédit, le réseau des banques est le seul canal viable d’accès aux PME et à leur considérable potentiel de croissance.

 Améliorer la pertinence des scores, travailler à l’intégration des systèmes, définir des stratégies communes avec des banques : le métier d’assureur-crédit s’annonce passionnant dans les années à venir !