Adieu à mon père

Voici mon témoignage à la messe de funérailles de mon père, Jean Denecker (1920 – 2012) en l’église de Courbevoie le 3 février.

 Que reste-t-il d’un homme lorsqu’au crépuscule d’une longue vie il s’efface doucement jusqu’à disparaître du monde sensible ?

 Une odeur : celle qui reste attachée à papa est celle de la Craven A, une délicieuse cigarette américaine qui embaumait notre maison d’Ermont, puis celle des cigarillos « Café Crème » qui concluaient les déjeuners en famille à Courbevoie.

 Une saveur : celle des glaces aux marrons de Merlimont, la récompense des enfants, Xavier, Pascale et Vincent, pour avoir marché sur la plage un 15 août glacial sous le vent et la pluie. Nous dégustions ces glaces sur un manège au son d’une chanson osée de Mouloudji que papa reprenait avec entrain.

 Une couleur : le vert de la Normandie, celui du jardin de la maison d’Houlgate, le terrain de jeu de six petits enfants en adoration devant leur grand-papa gâteau.

 Une forme : le cercle, celui des roues de bicyclettes, des pignons et des pédaliers. Papa parlait de ses escapades cyclistes légendaires avec son frère Jacques à Bray Dunes et au Mont des Cats. Je me rappelle avoir grimpé des cols en tandem avec papa et Vincent au Pays Basque, dopés par le grand vin de la veuve Apestéguy.

 Philippe, mon ami d’enfance, écrit : « je garde de ton père une image intacte d’homme authentique rayonnant la bonté et la joie de vivre, et ce d’autant plus facilement que je ne l’ai pas connu affaibli, malade et souffrant de son isolement forcé. »

 L’une de mes cousines du côté Denecker, parlant d’un de ses enfants, dit de lui qu’il « est très « Denecker » : peu de sens pratique, un sens aigu de la justice, vif, rigide sans doute… » La définition s’applique assez bien à papa : plus à l’aise avec les choses de l’esprit qu’avec le matériel, spontanément positif sur les personnes et sur la vie, une certaine rigidité cachant une timidité et une conscience excessive de ses limites, mais contrebalancée par de solides convictions. Papa était catholique jusqu’au fond de l’âme, un juriste convaincu de la primauté du droit sur l’arbitraire en tout temps et en tout lieu, un européen dans la lignée de Jean Monnet et Robert Schuman.

 A nous ses enfants, il a donné la vie ; il a contribué à faire de nous ce que nous sommes.

 Photo de Jean Denecker à Courbevoie il y a quelques années.

Un deuil

Le décès d’un proche est toujours une expérience forte. Celui de mon père, la semaine dernière, n’a pas fait exception à la règle.

 Papa était très âgé et il avait été hospitalisé quelques jours plus tôt. L’appel de ma sœur Pascale annonçant qu’il venait de décéder, à l’aube du mardi 31 janvier, n’en a pas moins marqué un basculement. Deux heures au bureau ont suffi pour annuler les rendez-vous de la semaine et organiser le voyage en voiture de Watford à Courbevoie : nous partirions ensemble, mon frère Vincent, Brigitte et moi dans l’après-midi même.

 Le lendemain, nous nous rendons sur le lieu où auront lieu les obsèques, à Bouffémont en forêt de Montmorency. Jeudi, je travaille avec Vincent sur les dossiers administratifs. Il faut informer la banque, les caisses de retraite, le juge des tutelles, le syndic de copropriété, les compagnies d’assurance. Avec maman, qui retrouve la liberté de son temps après tant d’années consacrées à la veille d’un grand malade, nous déjeunons d’un couscous au restaurant Le Figuier de Courbevoie.

 Vendredi matin nous assistons à la mise en bière. Nous voyons papa pour la dernière fois. C’est étrange, car son expression est immédiatement reconnaissable, mais figée. La messe de funérailles à l’église de Courbevoie est belle et simple. Ce qui est dit de papa nous renvoie à ce qu’il était avant l’incommunication et la déchéance physique. C’est une sorte de résurrection de l’homme droit et attentionné qu’il était.

 Nous sommes émus par le nombre de personnes venues assister à la cérémonie, près d’une centaine, dont des amis ou cousins venus de la région de Lille, de Tours et de Lyon. Comme le dit ma nièce Amélie : « que c’est étrange dans ces circonstances si tristes de découvrir autant d’amour et de soutien autour de nous ». Nous recevrons aussi des dizaines de messages, papier ou électroniques, de personnes dont beaucoup évoquent leur relation personnelle avec papa.

 L’inhumation à Bouffémont se fait par un froid intense. Nous nous retrouvons avec quelques membres de la famille pour un repas partagé. Le plaisir de la rencontre l’emporte sur la douleur du deuil, et c’est bien ainsi que papa l’aurait voulu.

 Le deuil est probablement la seule situation dans la vie où l’on ne prend pas de photo, ni par Reflex Digital, ni par i-phone. On se contente de savourer intensément ces moments où on lamente une perte irréparable mais où l’on sait bien que la vie continue, et qu’elle est vaut la peine d’être vécue.

David Hockney à la Royal Academy of Arts

La Royal Academy of Arts de Londres présente jusqu’au 9 avril une remarquable exposition des œuvres du peintre britannique David Hockney : « David Hockney : a bigger picture » (une vue plus large).

 Les paysages de Hockney frappent par l’intensité des couleurs et aussi par leur ambigüité, entre figuratif et onirique : les œuvres réalisées sur site penchent vers le réalisme, celles peintes de mémoire en studio laissent davantage de place à la fantaisie. La plupart des œuvres présentées par l’exposition sont récentes, au point qu’une salle entière est consacrée à des toiles peintes l’an dernier spécifiquement pour l’exposition.

 On trouve chez Hockney la même obstination que chez Monet peignant les nymphéas ou la cathédrale de Rouen par différentes saisons, à des heures différentes et sous des lumières différentes. La première salle présente quatre toiles représentant un paysage du Yorkshire, le pays natal du peintre, dans chacune des quatre saisons. Hockney note qu’en hiver les branches semblent se tendre vers le ciel, comme pour quémander les rayons du soleil, alors qu’en été elles ploient sous la gravité du feuillage.

 Les paysages d’Hockney ne sont pas perçus du point de vue d’un observateur extérieur. Il entend, comme dans l’art chinois, immerger le spectateur dans le paysage et lui donner de multiples angles de vue. Dans la ligne du cubisme, il casse la perspective et ouvre de multiples possibles.

 David Hockney s’est toujours aidé de la technologie. Dans les années soixante, il s’inspirait pour ses peintures de polaroïds collés. Depuis 2008, il travaille sur un i-Pad, ce qui lui permet d’aller plus vite de l’idée initiale à la réalisation et multiplie son pouvoir créateur. A soixante quinze ans, il se trouve dans une phase d’exceptionnelle fécondité artistique. Ses dernières toiles nous font pénétrer dans la majesté et la magie de Yosemite Park, dans la Californie, son pays d’adoption. D’autres chefs d’œuvre sont à venir.

 Illustration : tableau de David Hockney, pile de bois en hiver

Nous prendrons Manhattan

La chaîne de télévision britannique BBC4 vient de produire un téléfilm sur les débuts du photographe britannique David Bailey à la revue Vogue et sa rencontre, professionnelle et sentimentale, avec la modèle Jean Shrimpton : « we’ll take Manhattan », nous prendrons Manhattan.

 Ecrit et réalisé par John McKay, le film décrit le voyage en 1962 à New York du photographe et de la modèle, sous la responsabilité de la rédactrice en chef du magazine Vogue Lady Clare Rendlesham. Insolent, mal élevé, têtu, David voit en Lady C l’incarnation de ce qu’il abhorre : l’art figé dans les conventions. Clare rend largement à David et Jean leur animosité. Elle ne supporte pas ces jeunes qui viennent du milieu populaire, ne connaissent rien aux règles de la mode et pourtant prétendent tout savoir. David exige de photographier Jean dans des sites où la mode n’avait jamais songé pénétré, un grillage dans une zone industrielle délaissée ou les colonnes d’aération au sommet d’un immeuble. Sur le Pont de Brooklyn, il refuse de prendre Manhattan pour toile de fond, expliquant qu’il n’est pas un photographe de cartes postales. Le conflit avec Lady Clare va jusqu’au point de rupture. Mais les clichés de David sont parvenus jusqu’à la direction de Vogue à Londres : ils débordent de créativité et d’énergie. Ils sont exactement ce dont le magazine avait besoin pour se réinventer et pour s’adresser à un public nouveau – les jeunes – qui feront au même moment le succès des Beatles.

 Le téléfilm de John McKay rend présent le processus créatif du photographe : David est envoûté par Jean, il la dévore des yeux, il provoque ses émotions. Ses instantanés transforment une belle femme en une star d’une divine beauté. La fraction de seconde ouvre sur l’éternité. Michelangelo Antonioni s’était déjà inspiré du personnage de Bailey pour son film Blow-up, devenu un hymne à l’art de la photographie. Joué par deux jeunes acteurs formidables, Aneurin Barnard et Karen Gillan, « Nous prendrons Manhattan » provoque des émotions semblables.

 Photo du téléfilm « We’ll take Manhattan » : Aneurin Barnard (David Bailey) et Karen Gillan (Jean Shrimpton).