Portrait de George Osborne

Dans un article intitulé « l’économie n’est pas son amour, son amour est la politique », le journaliste du Guardian Andy Beckett a publié le 29 novembre un portrait du chancelier britannique de l’Echiquier, George Osborne.

 George Osborne est souvent décrit comme l’homme fort du gouvernement de coalition dirigé par David Cameron. Sa politique de coupes budgétaires a provoqué fin novembre la plus grande grève des fonctionnaires britanniques depuis des décennies. Il persiste et signe dans la politique d’austérité, reconnaissant qu’il est probable qu’elle se prolonge au-delà des élections parlementaires de 2015. Selon lui, c’est le seul moyen d’enrayer le mécanisme pervers de la défiance des marchés qui provoque l’envol du coût de refinancement du déficit public, le creusement de ce déficit et des mesures d’austérité prises dans la panique et qui tuent la croissance. Pour le moment, les marchés lui donnent raison : le coût de refinancement du déficit britannique est l’un des plus bas au monde.

 Je retiens de l’article qu’à l’âge de 14 ans, Gideon Osborne changea son prénom en  George : « je n’arrivais pas à penser à quelqu’un que j’aime ou qui ait du succès et qui s’appelle Gideon », dit-il. Une forte et précoce personnalité !

 Andy Beckett cite Janan Ganesh, le biographe d’Osborne : « la perception du public et de beaucoup de journalistes est qu’Osborne est le plus idéologique des membres du  gouvernement. Je pense que c’est exactement le contraire. Il est d’un pragmatisme extrême, moins idéologique que David Cameron lui-même. »

 Photo The Guardian

Splendide isolement

La municipalité de Bishops Stortford, gérée par les Conservateurs, vient d’écrire aux maires de Villiers sur Marne, en France, et Friedberg, en Allemagne, pour mettre fin au jumelage avec leurs communes.

 Officiellement, ce n’est pas l’euroscepticisme qui guide cette mesure, mais un manque d’intérêt. Il est vrai que je le constate dans ma commune, Watford, située comme Bishops Stortford dans le Hertfordshire mais gérée par les Libéraux : bien que jumelée avec pas moins de cinq communes, dont Nanterre (France) et Mayence (Allemagne), aucune activité n’a été enregistrée depuis 2009 à ce titre.

 Il reste que le manque d’intérêt va de pair avec une croissante défiance à l’égard du continent et la tentation du retour à un splendide isolement. Les jumelages se sont développés après la seconde guerre mondiale, le plus emblématique d’entre eux étant celui de Coventry avec Dresde et Stalingrad. La dynamique semble maintenant inversée.

 Interrogé par Luke Harding, journaliste au Guardian, Michael Keller, maire de Friedberg, dit qu’il n’était pas surpris. « Le jumelage commença pour nous en 1965. Ceux qui s’y impliquèrent avaient fait personnellement l’expérience de la catastrophe de la seconde guerre mondiale. Ce n’est plus aussi pertinent aujourd’hui. Le monde a changé. Je soupçonne que l’euroscepticisme anglais a joué aussi un rôle. J’aurais préféré que nous mettions fin au jumelage par une grande fête plutôt que simplement par une lettre ».

 Les édiles de Bishops Stortford n’ont visiblement pas la largeur de vue et l’humour de leurs collègues de Friedberg. Aux jeux olympiques de la mesquinerie, ils auraient leurs chances.

 Photo « The Guardian »

Thomas Ostermeier réinvente Hamlet

Le Barbican Theatre de Londres vient de produire Hamlet de Shakespeare, réinventé par Thomas Ostermeier, le directeur du théâtre Schaubühne de Berlin. La pièce avait été présentée au Festival d’Avignon en 2008.

 Le hasard a fait que deux pièces produites par le Barbican récemment ont pour cadre le Danemark : Festen, de Thomas Vinterberg mise en scène par Vlad Massaci, et Hamlet de William Shakespeare mis en scène par Thomas Ostermeier.

 En réalité, c’est à une recréation d’Hamlet que se livre le metteur en scène allemand : le nombre de personnages est ramené à onze, interprétés par six acteurs ; l’ordre des scènes est altéré ; le texte est parfois cité littéralement, mais parfois totalement réécrit. Après quelques minutes, mes voisins quittent la salle, visiblement outrés ; mais dans l’ensemble, le public est enthousiaste.

 Thomas Ostermeier fait dans l’excès. Au premier plan de la scène se trouve un paquet de boue, la terre où le roi du Danemark, père d’Hamlet, est enterré dans le premier tableau de la pièce où l’horreur le dispute au grotesque. La boue restera présente tout au long du spectacle : les acteurs y vautrent leur terreur, ils la mangent à pleine bouche, ils l’utilisent comme projectile. Le plateau est un véritable chaos, encombré de détritus et de cannettes de boissons éventrées et dégoulinantes. C’est qu’Hamlet est fou. Ayant eu une vision de son père clamant vengeance pour le crime de son frère, qui l’a fait assassiner pour pouvoir prendre la couronne et la reine, il se fait passer pour fou pour pouvoir accomplir cette vengeance. Mais la folie finit par le posséder et faire sombrer dans l’horreur tout ce qui l’environne, à commencer par son amour, la belle Ophélie.

 On  passe de la grosse farce au sombre désespoir, d’une musique assourdissante qui fait vibrer les entrailles au profond silence, d’un texte classique à un parler de banlieue. Les acteurs se livrent totalement dans leur jeu, en particulier Lars Edinger dans le rôle d’Hamlet, dont la stature fait penser à Gérard Depardieu et qui, comme lui, domine le spectacle de la tête et des épaules. Ils sont si engagés que les passions affleurent, sexe, pouvoir, angoisse, domination. On en sort ébranlé.

 Face à Lars Edinger, Judith Rosmair joue à la fois le rôle de Gertrude, la femme d’Hamlet senior, qui se remarie avec son frère un mois à peine après son enterrement, et celui d’Ophélie, que dans sa folie simulée devenant réelle, Hamlet rejette avec violence et mépris. La scène du suicide d’Ophélie est pathétique ; aussi frêle qu’Hamlet est massif, Ophélie est secouée de convulsions. Enfermée dans une bâche de plastique, elle étouffe. Ostermeier a inventé ici un langage aussi puissant que le langage pictural du préraphaélite Everest Millais dans sa toile célèbre, Ophélie.

 Shakespeare ne cessait de retravailler le matériau préexistant, y compris l’histoire d’Hamlet. Ostermeier réinvente Hamlet. C’est fort, laid, violent, émouvant. C’est du grand théâtre.

 Photo d’Hamlet de Thomas Ostermeier, Lars Edinger et Judith Rosmair

Le mariage est-il obsolète ?

The Observer a publié le 27 novembre un article de l’Américaine Kate Bolick, qui, lors de son édition par la revue Atlantic aux Etats-Unis, avait provoqué une onde de choc. Intitulé « Single for life ? » (célibataire pour la vie ?), l’article s’interroge sur le mariage : serait-il devenu obsolète au point que la plupart des femmes à l’approche de la quarantaine, comme Bolick elle-même, ne se marieront jamais ?

 The Observer cite des statistiques du Royaume Uni. 291.490 couples se sont mariés en 2009, le plus faible nombre depuis 1895. Il y a cinquante ans, seulement 5% des femmes célibataires vivaient avec un homme ; dans les années quatre vingt dix, le pourcentage dépassait 70%. Environ 51% des femmes de moins de 50 ans n’ont jamais été mariées, le double du chiffre d’il y a 30 ans. Les femmes âgées de 22 à 29 ans gagnent 3.6% de plus que les hommes du même âge ; en 1997, les hommes gagnaient 5.9% de plus que les femmes.

 Ces tendances existent aussi aux Etats-Unis : moins de mariages, plus de célibataires, et un renforcement de la position des femmes dans l’économie. Le mariage serait-il devenu obsolète, se demande Kate Bolick.

 Bolick cite les évolutions sociales qui rendent le mariage moins attrayant : le concubinage et la maternité hors mariage sont vécus comme des choses normales ; vivre seul n’est plus considéré comme une bizarrerie et une menace contre l’ordre des choses ; il est possible d’avoir des enfants hors de la maternité biologique.

 Mais c’est la dégradation de la condition des hommes qui, selon Bolick, constitue la plus grande menace au mariage. « Récemment, les hommes ont rapidement décliné, en revenu, en niveau d’éducation et en perspective d’emploi futur – en comparaison aux femmes. L’an dernier, les femmes détenaient 51.4% des positions de managers et de professions libérales ; elles en détenaient 26% en 1980. Maintenant les femmes sont plus nombreuses que les hommes non seulement au lycée mais à l’université ; elles représentaient 70% des diplômes universitaires délivrés en 2010, et les hommes ont maintenant plus de chance que les femmes de n’avoir que le bac.

 Nul n’a été plus atteint par l’arrivée de l’économie post industrielle que le réservoir obstinément grand des hommes sans éducation supérieure. Une analyse de Michael Greenstone, un économiste du MIT, révèle qu’en tenant compte de l’inflation, le salaire médian des hommes est tombé de 32% depuis son sommet en 1973, une fois que l’on y inclut les hommes qui ont cessé de travailler. La Grande Récession a accéléré ce déséquilibre. Près des trois quarts des emplois perdus dans les profondeurs de la récession ont été perdus par les hommes, faisant en sorte qu’en 2010 pour la première fois dans l’histoire américaine les femmes représentaient la majorité de la main d’œuvre. »

 Au vingtième siècle, le mariage était pour beaucoup de femmes une promotion sociale : en anglais, on disait « to marry up » pour signifier qu’on épousait un homme d’un niveau de culture et de revenu supérieur au sien. Kate Bolick cite une phrase de Gloria Steinem en 1970 : « nous sommes en train de devenir les hommes que nous voulions épouser. » Maintenant que les femmes ont dépassé les hommes sous bien des aspects, le mariage est devenu une option. Et pour les femmes qui ont le mariage en tête, les hommes qualifiés pour une union deviennent une rareté : beaucoup se rangent dans la catégorie des play-boys rétifs à toute idée d’engagement, ou bien n’ont pas le niveau requis par la potentielle fiancée.

 L’article de Kate Bolick est stimulant. Il me semble toutefois qu’il sous-estime le besoin d’un cadre stable pour l’accueil et l’éducation des enfants. Kate dit son plaisir à rencontrer les filles de sa sœur. Mais ses nièces ne sont pas ses enfants.

 Illustration : couverture de la revue « Atlantic » dans laquelle est paru l’article de Kate Bolick en avant-première.