Le sevrage, pas la crise

Il est habituel de parler de « la crise » comme un état prolongé de déséquilibre de l’économie. Le mot est inadapté. Nous sommes à l’aube d’une longue période de sevrage.

 Dans son étymologie grecque, « crise » signifie le processus de la décision entre des positions différentes ou antagoniques. Le mot a en français des quantités de sens. Je retiendrai celui qu’il a en médecine : la manifestation aigüe d’une maladie.

 Il est certain que la chute vertigineuse du produit national brut partout dans le monde au dernier trimestre 2008 et, plus récemment, l’envolée du taux d’intérêt des emprunts grecs et italiens, se présentent comme de brutales poussées de fièvre aigüe. L’analogie médicale est intéressante : la crise manifeste une maladie. Lorsque le chômage ronge comme un cancer des millions de gens pendant des années, ce n’est plus une « crise » : c’est une pathologie qui vient de loin et que l’aspirine des recettes anticrise ne peut juguler.

 Cette pathologie, c’est « l’alcoolisme » financier. Pendant des années, les pouvoirs publics des pays développés se sont attachés à favoriser l’endettement privé par une politique de taux d’intérêt bas, tout en cédant pour leur part à la facilité du recours à l’emprunt pour financer les déficits budgétaires. Pendant des années, cette politique a soutenu la croissance car l’arrivée sur le marché de centaines de millions de travailleurs dans les pays émergents et la révolution de l’Internet exerçaient une pression à la baisse des prix, que l’émission monétaire à robinets ouverts contrebalançait.

 Voilà, c’est fini. Les accédants américains à la propriété sont gavés de dettes, et l’endettement de la Grèce et de l’Italie dépasse le produit national d’une année. Nous sommes entrés dans une période de sevrage. Il faut réduire la dette, donc réduire la dépense publique, donc faire pression sur le pouvoir d’achat des ménages, mais cela à son tour réduit les recettes fiscales et fait du retour à l’équilibre une cible mouvante.

 Privés du levier fiscal, les pouvoirs publics ouvrent de nouveau le robinet monétaire, ce qu’on appelle « quantitative easing ». Bref, on traite le drogué à la méthadone en priant le ciel qu’il sera possible, un jour, de réduire les doses. Il est très possible que le gigantesque volume de dollars, de livres et d’euros que les banques centrales déversent sur l’économie provoquent une flambée inflationniste, qui réduirait la valeur réelle des actifs (les biens immobiliers, les marchandises) et ferait diminuer l’endettement. Mais l’expérience des années soixante dix (pour ne pas parler de la République de Weimar et de l’ascension du Nazisme) montre combien l’ivresse de l’inflation est, à hautes doses, nocive et dangereuse.

 Si les dirigeants politiques, d’Obama à Merkel et de Cameron à Sarkozy semblent si impuissants, c’est qu’ils sont confrontés à des cycles vicieux difficiles à enrayer : la crise de 2008 a été jugulée au prix d’un recours massif à l’endettement massif, le même qui provoque la crise de l’Euro. Les solutions disponibles sont connues : serrage de la ceinture, investissements ciblés sur des vecteurs de croissance et une dose d’inflation. Aucune, séparément, ne peut réussir. Leur juste dosage ne peut se faire que par tâtonnements, dans un processus transparent, géré à l’échelle internationale mais contrôlé démocratiquement. Ambitieux programme !

 Illustration : bouteille de Whisky Chivas, à la santé des lecteurs de « transhumances » !

William Morris à Two Temple Place

William Morris, le pic-vert, 1885

Un nouveau lieu d’exposition vient de s’ouvrir au public à Londres : Two Temple Place. Le premier artiste exposé est William Morris, proche des préraphaélites.

 Two Temple Place, situé tout près de la Fondation Courtauld en bordure de la Tamise à Londres, est l’hôtel particulier que le millionnaire William Waldorf Astor fit construire en 1895. L’édifice est aujourd’hui propriété d’une « charity » (organisation de bienfaisance), Bulldog Trust, dont la vocation est d’aider d’autres « charities » à sortir d’une mauvaise passe financière. Il est loué pour des soirées privées « posh » (chic). Pour la première fois le mois dernier il s’est ouvert au grand public pour une exposition intitulée « William Morris, Story, Memory, Myth ».

 Sévère à l’extérieur, l’édifice est d’un luxe somptueux à l’intérieur. La cage d’escalier est éclairée par une verrière dans l’esprit de l’art nouveau. Les bois rares triomphent dans les  bas reliefs, les sculptures et les frises. L’opulence est partout, qui réchauffe mais d’une certaine manière aussi, étouffe.

 

Two Temple Place

Pour sa première exposition publique, Bulldog Trust a profité de l’opportunité de la fermeture pour travaux de la William Morris Gallery de Walthamstow, au nord-est de Londres. Il y a là une certaine ironie : Waldorf Astor avait chargé un concurrent de Morris de l’aménagement de son palais ; Morris de son côté, dont les idées socialistes étaient bien arrêtées, n’aurait probablement pas accepté la commande.

 « La Carte et le Territoire » de Michel Houellebecq évoque le personnage de William Morris, artiste, fondateur d’une coopérative ouvrière qui fut un succès industriel, militant socialiste. L’exposition présente des tapisseries, des céramiques et des papiers peints inspirés de légendes médiévales que Morris avait patiemment recueillies.

 Londres est riche de musées et d’exposition. Two Temple Place vaut le déplacement.

Cameron en Cassandre

Le Premier Ministre britannique David Cameron et le Chancelier de l’Echiquier George Osborne multiplient les mises en garde : les Britanniques doivent se préparer au pire.

 Le caricaturiste Chris Riddle exprime bien leur position. Alors qu’une partie croissante de l’opinion demande une pause dans les coupes budgétaires afin de sauver la croissance, George Osborne affirme : « nous avons un plan B : rejeter la faute sur l’Europe ».

 La situation dans l’Eurozone est dangereuse, affirment Cameron et Osborne. Le pire peut arriver et il faut s’y préparer.

 Cette position a pour les leaders conservateurs plusieurs avantages. Elle les pose en politiciens clairvoyants et responsables. Il est certain que la situation demeure dangereuse : la cure d’austérité imposée à la Grèce et à l’Italie menace leur croissance, leurs recettes fiscales et leurs chances de réduire la dette publique. Nul ne sait où peut mener cette spirale infernale, et il faut s’y préparer.

 Ils exonèrent leur responsabilité de la stagnation, et peut-être de la récession à venir de l’économie britannique, en imputant la faute aux irresponsables du Continent.

 Ils donnent un gage à la majorité anti-européenne du Parti Conservateur : pas question de venir en aide aux autres Etats de l’Union Européenne, puisque le gouvernement britannique est blanc comme neige.

 Ils valident leur propre politique : puisque les investisseurs dictent leur volonté et défont les gouvernements, il est meilleur de prendre les devants et de s’imposer à soi-même une cure d’austérité au lieu de se la faire dicter par les marchés.

 Politiquement, c’est un bon calcul à court terme. Mais en renforçant un parti pris « nous contre les autres », Cameron et Osborne prennent un risque. Dans une récente conférence à Londres, Alain Minc prédisait, au scandale du public, l’entrée de la Grande Bretagne dans l’Euro. Il y a des arguments pour cela : la livre sterling est devenue une petite devise, qui pèserait peu sur les marchés si les spéculateurs l’attaquaient ; la position « dedans – dehors » du gouvernement britannique en Europe est dommageable aux intérêts du pays, puisqu’ils ne participent pas à certaines décisions cruciales en Europe et laissent la direction au binôme franco-allemand alors qu’un triangle incluant la Grande Bretagne aurait du sens.

 Au lieu de creuser les divisions, le Gouvernement britannique aurait peut-être intérêt, dans une perspective d’avenir, à laisser davantage ouverte ses options.

 Illustration : « Down to the Greenhouse », caricature de Chris Riddle, The Observer, 13 novembre 2011.