Qu’est-ce que le luxe ?

Arnaud Bamberger, directeur général de Cartier au Royaume-Uni, a donné récemment à la Chambre de Commerce Franco-Britannique un intéressant exposé sur le luxe.

 Wikipedia donne du luxe la définition suivante : « Le luxe (lat. luxus) est le mode de vie consistant à pratiquer des dépenses somptuaires et superflues, dans le but de s’entourer d’un raffinement fastueux ou par pur goût de l’ostentation, par opposition aux facteurs ne relevant que de la stricte nécessité. Par extension, le luxe désigne également tous les éléments et pratiques permettant de parvenir à ce niveau de vie. Cet aspect d’inutilité est si marquant qu’il est à la base de l’expression péjorative « C’est du luxe ! » qui condamne un investissement déraisonnable. »

 Arnaud Bamberger caractérise le luxe d’une manière différente. Le luxe, pour lui, est d’abord différentiation. Les consommateurs du luxe veulent montrer qu’ils sont différents des autres humains, qu’ils appartiennent à un club séparé de gens riches dont l’accès est difficile. Le luxe est aussi un trophée pour les élites : il s’agit de prouver aux autres et à soi-même que l’on a du succès, et c’est un talisman pour les temps difficiles. Le luxe est enfin une source de plaisir, par la beauté des objets qu’il propose.

 L’actif le plus important d’une maison comme Cartier, c’est sa marque. « We cannot do n’importe quoi ! », dit-il dans un délicieux franglais. D’un côté, la croissance d’une entreprise de luxe passe par le développement du marché de la « new money », des nouveaux riches, qu’ils soient situés au Proche Orient ou en Chine. C’est ce qui avait poussé Cartier à développer la gamme des « Must », les objets que tout parvenu devait posséder. Mais il ne faut pas se tromper sur la communication : celle-ci doit s’accorder exclusivement aux valeurs du « old money », le monde de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie historique. Elle doit faire envie à ceux qui n’en sont pas de s’acheter les symboles d’une noblesse de sang : l’art contemporain, le polo, les arts floraux.

 Personnellement je ne suis pas un client du luxe et je privilégie les valeurs de solidarité et de partage à celles d’élitisme et de différence. Mais la présentation d’une entreprise qui, dans son monde entre « old » et « new » money s’efforce de savoir ce qu’elle fait et d’agir en conséquence donne des indications sur le management d’entreprises et de projets dans toutes sortes de contextes.

 Illustration : Montre « Must » de Cartier, 1995.

We need to talk about Kevin

Le film de Lynne Ramsey, “we need to talk about Kevin”, qui parle de la situation de parents dont un enfant est un dangereux psychopathe, est profondément dérangeant.

 Eva (Tilda Swinton) était une auteur de livres de voyage réputée, une belle femme adorée par un gentil mari (John C. Reilly), la mère de deux beaux enfants élevés dans une banlieue chic du New Jersey. Elle vit maintenant seule, sous tranquillisants, dans une maison minable régulièrement aspergée de sang par un voisinage hostile. Elle trouve un petit travail dans une agence de voyage, mais un jour par semaine, elle va visiter Kevin (Erza Miller), son fils. Kevin est en prison pour avoir perpétré dans un collège un massacre analogue à celui de Colombine ou d’Utoya ; archer d’élite, il avait selon un plan prémédité assassiné son père et sa sœur, puis toute une classe de petites filles dans le gymnase où elles venaient danser.

 La cible réelle de l’attentat est Eva. Dès le berceau, la relation entre l’enfant et la mère sont pathologique. La cinéaste nous montre Eva arrêtant le berceau près d’un marteau-piqueur dont le bruit monstrueux couvre l’espace d’un instant les braillements du bambin. Enfant, Kevin imaginera mille manières de contrarier sa mère, de la faire souffrir et de la pousser à bout de nerfs. Adolescent, il cause un accident domestique qui entraîne pour sa petite sœur la perte d’un œil. « Il faut que nous parlions des enfants », répète Eva à son mari Franklin, mais nous ne les voyons parler ensemble que lorsque Franklin lui annonce leur séparation. Kevin entend la conversation. Franklin lui dit qu’il ne connait pas le contexte. « Je suis le contexte », répond Kevin, et il a raison : tout dérive de sa haine inexpiable pour sa mère.

 On est tenté de parler du caractère démoniaque de Kevin, glacial calculateur dénué d’humanité. Professeur à Cambridge, Simon Baron-Cohen s’oppose à cette interprétation : nul ne peut situer le « démon » dans le cerveau, mais on sait quelles sont les zones du cerveau qui s’activent lorsqu’une personne éprouve de l’empathie pour une autre. « Des psychopathes comme Kevin ont un degré zéro d’empathie affective (ils ne se préoccupent pas le moins du monde des sentiments de quelqu’un d’autre), mais ils ont une excellente empathie cognitive (ils sont capables de s’insinuer dans l’esprit de quelqu’un en se représentant la manière dont une personne pense, veut ou ressent ; ils sont capables de manipuler les autres par la tromperie).

 La vie d’Eva est maintenant complètement centrée autour de la personne de Kevin, dont elle entretient la chambre et qu’elle visite chaque semaine. Peut-être est-ce ce que Kevin recherchait. A la fin du film, dans le parloir glacial de la prison, il étreint sa mère, celle qu’il s’est toujours refusé à appeler « maman ».

 Le film est construit comme une mosaïque de courtes scènes relatives à des moments différents, aujourd’hui, la petite enfance de Kevin, son adolescence. Le spectateur suit la divagation de l’esprit d’Eva, qui cherche la clé du drame : en est-elle responsable ? La première scène nous montre Eva ballotée dans la foule lors d’une bataille de tomates dans une petite ville espagnole. Le rouge de sang est le fil rouge de ce film magnifique et troublant.

 Photo du film « we need to talk about Kevin ».

Le sevrage, pas la crise

Il est habituel de parler de « la crise » comme un état prolongé de déséquilibre de l’économie. Le mot est inadapté. Nous sommes à l’aube d’une longue période de sevrage.

 Dans son étymologie grecque, « crise » signifie le processus de la décision entre des positions différentes ou antagoniques. Le mot a en français des quantités de sens. Je retiendrai celui qu’il a en médecine : la manifestation aigüe d’une maladie.

 Il est certain que la chute vertigineuse du produit national brut partout dans le monde au dernier trimestre 2008 et, plus récemment, l’envolée du taux d’intérêt des emprunts grecs et italiens, se présentent comme de brutales poussées de fièvre aigüe. L’analogie médicale est intéressante : la crise manifeste une maladie. Lorsque le chômage ronge comme un cancer des millions de gens pendant des années, ce n’est plus une « crise » : c’est une pathologie qui vient de loin et que l’aspirine des recettes anticrise ne peut juguler.

 Cette pathologie, c’est « l’alcoolisme » financier. Pendant des années, les pouvoirs publics des pays développés se sont attachés à favoriser l’endettement privé par une politique de taux d’intérêt bas, tout en cédant pour leur part à la facilité du recours à l’emprunt pour financer les déficits budgétaires. Pendant des années, cette politique a soutenu la croissance car l’arrivée sur le marché de centaines de millions de travailleurs dans les pays émergents et la révolution de l’Internet exerçaient une pression à la baisse des prix, que l’émission monétaire à robinets ouverts contrebalançait.

 Voilà, c’est fini. Les accédants américains à la propriété sont gavés de dettes, et l’endettement de la Grèce et de l’Italie dépasse le produit national d’une année. Nous sommes entrés dans une période de sevrage. Il faut réduire la dette, donc réduire la dépense publique, donc faire pression sur le pouvoir d’achat des ménages, mais cela à son tour réduit les recettes fiscales et fait du retour à l’équilibre une cible mouvante.

 Privés du levier fiscal, les pouvoirs publics ouvrent de nouveau le robinet monétaire, ce qu’on appelle « quantitative easing ». Bref, on traite le drogué à la méthadone en priant le ciel qu’il sera possible, un jour, de réduire les doses. Il est très possible que le gigantesque volume de dollars, de livres et d’euros que les banques centrales déversent sur l’économie provoquent une flambée inflationniste, qui réduirait la valeur réelle des actifs (les biens immobiliers, les marchandises) et ferait diminuer l’endettement. Mais l’expérience des années soixante dix (pour ne pas parler de la République de Weimar et de l’ascension du Nazisme) montre combien l’ivresse de l’inflation est, à hautes doses, nocive et dangereuse.

 Si les dirigeants politiques, d’Obama à Merkel et de Cameron à Sarkozy semblent si impuissants, c’est qu’ils sont confrontés à des cycles vicieux difficiles à enrayer : la crise de 2008 a été jugulée au prix d’un recours massif à l’endettement massif, le même qui provoque la crise de l’Euro. Les solutions disponibles sont connues : serrage de la ceinture, investissements ciblés sur des vecteurs de croissance et une dose d’inflation. Aucune, séparément, ne peut réussir. Leur juste dosage ne peut se faire que par tâtonnements, dans un processus transparent, géré à l’échelle internationale mais contrôlé démocratiquement. Ambitieux programme !

 Illustration : bouteille de Whisky Chivas, à la santé des lecteurs de « transhumances » !