Elle balance beaucoup, apparemment

La phrase prononcée au téléphone entre deux protagonistes de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur a un goût de « tontons flingueurs ». Mais il y a en arrière-plan les victimes de l’attentat de Karachi et une autre victime collatérale : la démocratie.

 « Elle balance beaucoup apparemment, Hélène. » La phrase pourrait sortir telle quelle de la bouche des tontons flingueurs. Et l’affaire de Karachi a tous les ingrédients d’un film à la Lautner : les valises de billets de banque, les trahisons familiales, les pédigrées exotiques (du genre Duchesse Roxane de Syldavie), les haras et les yachts, la promiscuité des hommes politiques et des affairistes, les menaces et les vengeances, les conversations enregistrées, sans oublier la clé USB remplie, nous dit Paris-Match, de fichiers : numéros de comptes, noms de sociétés offshore, relevés fiscaux, photos, listes de biens non déclarés au fisc.

 Mais il ne s’agit pas d’un film. Les juges suspectent que des Français sont morts dans l’attentat de Karachi comme représailles d’un loupé dans le circuit de commissions qui, en partie, alimentaient la campagne présidentielle du candidat Balladur. Et même si les millions de Karachi n’ont pas permis son élection, la corruption porte une ombre sur notre démocratie.

 Photo du film « Les tontons flingueurs de Georges Lautner », 1963.

Steve Jobs, visionnaire obstiné

“Steve Jobs a changé la manière dont chacun de nous voit le monde”, a dit Barak Obama à l’annonce du décès du fondateur d’Apple.

 Cet homme est mort jeune, à 56 ans. Dans le bref temps de sa vie, il a pourtant apporté des innovations qui ont changé la vie des gens : l’ordinateur personnel convivial (Macintosh), le film d’animation, la manière d’acheter et d’écouter de la musique (iPod et iTunes), la façon de téléphoner (iPhone), la gestion des documents personnels sans papier (iPad).

 Son parti pris était de partir des besoins des consommateurs. Son génie, de partir de besoins qui n’existaient pas encore, mais que l’arrivée de produits puissamment innovants allait rendre évidents.

 « Cela a été un de mes mantras – focus et simplicité. Faire simple peut être plus difficile que faire  compliqué. Il faut travailler dur pour dépouiller sa pensée et la rendre simple. Mais cela vaut la peine à la fin parce qu’une fois qu’on y est, on peut déplacer des montagnes » (Steve Jobs, Business Week 1998).

 « Dans le vocabulaire de la plupart des gens, design veut dire vernis. C’est de la décoration intérieure. C’est le tissu des rideaux et du sofa. Mais pour moi, rien ne peut plus être éloigné du sens du mot design. Le design, c’est l’âme fondamentale de la création faite de main d’homme qui finit par s’exprimer dans les couches extérieures successives du produit ou du service » (Steve Jobs, Fortune Magazine 2000).

 « Me rappeler que je serai mort bientôt est la chose la plus importante que j’aie jamais rencontrée pour m’aider à faire les grands choix de la vie. Parce que presque tout, toute espérance extérieure, toute la fierté, toute peur d’embarras ou d’échec – ces choses ne tiennent tout simplement pas en face de la mort, laissant seulement ce qui est vraiment important. Se rappeler que l’on va mourir est la meilleure manière que je connaisse pour éviter le piège de penser que l’on a quelque chose à perdre. On est déjà nu. Il n’y a pas de raison de ne pas suivre son cœur. » (Steve Jobs, discours de Stanford, 2005).

 Cet homme était un visionnaire obstiné. Et aussi un grand homme.

 Photo « The Guardian ».

Lignes de faille

Dans « Fault lines, how hidden fractures still threaten the world economy » (lignes de faille, comment des fractures cachées menacent encore l’économie mondiale, Princeton University Press, 2010), l’économiste Raghuram G. Rajan fournit une analyse stimulante de la crise financière de 2008 et préconise des solutions pour éviter sa répétition.

 Ancien économiste en chef du FMI lorsque Rodrigo Rato en était le directeur général, Raghuram Rajan aime l’ancienne désignation des sciences économiques comme « économie politique ». Il identifie trois failles qui, comme dans la tectonique des plaques, sont le point d’application de puissantes forces antagonistes susceptibles de causer dans le monde financier des tremblements de terre de forte intensité. Toutes sont liées à l’organisation sociale dans les pays industriels et dans les pays en développement.

 Trois lignes de faille

 La première faille se situe aux Etats-Unis. La hantise des Pouvoirs Publics est la propriété par chacun de son logement : donner aux pauvres accès au crédit immobilier est vu come un remède à la stagnation des revenus dans un contexte d’inégalité croissante. Stimuler la construction limite l’extension du chômage, alors que le filet de sécurité sur lequel peuvent compter les gens sans emploi est très mince. Pour cela, la Fed maintient artificiellement des taux d’intérêt bas et le gouvernement donne au secteur bancaire une garantie implicite qu’il viendra à la rescousse en cas de problème majeur. Il en résulte une distorsion de l’appréciation de l’appréciation des risques par les banques qui souscrivent avec enthousiasme la queue de la courbe de Gausse du risque, celle qui est constituée par des catastrophes majeures à très faible probabilité d’occurrence.

 La seconde faille est constituée par les déséquilibres commerciaux. De nombreux pays émergents, au premier rang desquels la Chine, imitent le chemin de croissance du Japon et de la Corée, fondé sur les exportations. Instruits par la crise monétaire de 1987, ils construisent des excédents de change colossaux. Ce sont eux qui, en dernier ressort, financent l’économie américaine, alimentent les bulles spéculatives et permettent aux consommateurs américains de vivre au-dessus de leurs moyens.

 La troisième faille se situe au point de rencontre entre les systèmes financiers « à distance » (at arm’s length) des pays industriels et ceux des pays en développement. Dans les premiers, le système financier est fondé sur la disponibilité de l’information sur les acteurs économiques et sur la stabilité du cadre juridique qui permet aux contrats de s’exécuter sans surprise. Dans les pays en développement, en revanche, la connaissance personnelle des débiteurs est le critère essentiel. Lorsque des banques des pays industriels prennent des risques dans les pays en développement en appliquant leurs propres critères, cela conduit souvent au désastre.

 Le recentrage de l’Etat

Raghuram Rajan propose que l’Etat cesse de s’immiscer dans le soutien à court terme de l’activité économique : les taux d’intérêt bas et les dépenses publiques non gagées sur des recettes correspondantes nourrissent les déficits et les bulles spéculatives, créent finalement peu d’emplois et agissent comme une drogue toxique. L’Etat devrait aussi faire savoir qu’il n’interviendra pas en cas de faillite des banques : son abstention rendra possible la détermination par le marché du juste prix du risque et évitera qu’au final le contribuable paie les pots cassés. En revanche, l’Etat devrait intervenir beaucoup plus activement dans la construction d’une protection sociale qui limiterait l’angoisse des travailleurs de perdre, en même temps que leur emploi, leur couverture maladie. Son action rendrait à nouveau crédible le récit américain sur l’ascension sociale de tous ceux qui ont la volonté et le talent.

 Il y a nombre d’idées intéressantes dans le livre de Rajan, telle cette recommandation au FMI : il est vain d’attendre que les Etats abandonnent leurs prérogatives et confient au FMI un rôle d’arbitre semblable à celui de l’Organisation Mondiale du Commerce (encore que la crise grecque semble démontrer que la désunion des Etats peut hisser la FMI au rôle de gendarme financier). Il préconise que le FMI joue le rôle d’un lobbyiste mondial, prêchant la bonne parole de la rigueur financière auprès des cercles influant la définition des politiques.

 Une curiosité linguistique est l’usage systématique du genre féminin au sens du neutre. Par exemple : « the broker who sells bonds issued by an electric power project rarely sees the electricity that is produced (…) She is merely a cog in a gigantic machine” (le courtier qui vend des obligations émises par un projet de centrale électrique voit rarement le courant qui est produit (…) Elle n’est qu’un rouage dans une machine gigantesque.)

La clé de Sarah, le film

Le film « Sarah’s key », la Clé de Sarah, réalisé par Gilles Paquet-Brenner en 2009, est sorti cet été sur les écrans britanniques.

 En français, le nom du film est « elle s’appelait Sarah ». Il suit de près le roman de Tatiana de Rosnay, dont « transhumances » avait rendu compte le 19 septembre 2009. Il donne un visage lumineux, celui de Kristin Scott Thomas, à Julia, cette journaliste américaine enquêtant sur la rafle du Vel’ d’hiv qui, par son acharnement pour la vérité, va dévoiler des secrets profondément enfouis dans deux familles. Sa propre belle famille a prétendu oublier que, lorsqu’ils occupèrent en 1942 un appartement confisqué à une famille juive déportée, ils avaient trouvé  le cadavre en décomposition d’un petit garçon dans un placard. Le mari américain de Sarah, qui avait enfermé son petit frère dans le placard pour le protéger de la rafle, avait caché à sa propre famille que sa femme était juive et qu’elle s’était suicidée sous le poids de la culpabilité.

 Le film exprime bien la culpabilité écrasante des personnages, qui prétendent épargner leurs proches en gardant le silence mais empoisonnent ainsi leur vie sans s’en rendre compte. Dans le Vel d’Hiv, sous une chaleur étouffante, dans la puanteur et l’angoisse, le père de Sarah reproche à sa petite fille d’avoir condamné son petit frère à une mort atroce, et Sarah ne supporte pas que son père ait laissé filer l’occasion de faire libérer le petit garçon par une jeune femme qui avait tenté, et finalement réussi, une évasion impossible.

 Le roman était magnifique. Le film est au diapason.

 Photo : Kristin Scott Thomas dans « Sarah’s key ».