Et maintenant on va où ?

Le film de Nadine Labaki, « et maintenant on va où ? » est probablement le plus drôle et émouvant qu’il nous ait été donné de voir depuis des années.

 La salle 2 du multiplex UGC de Bruxelles est pleine, ce samedi soir, et il y a de l’ambiance. On parle français, néerlandais et arabe. Une publicité de Dexia, la banque franco-belge qui vient d’imploser, fait l’objet de quolibets. Le public rira à gorges déployées pendant le film et applaudira au générique final. 

Le cadre du film est un village du Proche Orient où les communautés musulmane et chrétienne coexistent harmonieusement, grâce à l’amitié de l’imam et du pope et malgré les provocations d’extrémistes qui aimeraient, ici comme ailleurs, mettre le feu aux poudres. Un jour, la mosquée est transformée en basse-cour ; un autre jour, le bénitier de l’église est rempli de sang. Le pire advient lorsque l’un des coursiers de l’épicerie du village est tué d’une balle perdue.

 Les femmes du village, musulmanes et chrétiennes, rivalisent d’ingéniosité pour empêcher les hommes de prendre les armes. Elles sabotent l’unique poste de télévision du village parce que le journal télévisé annonce des rixes religieuses dans un village voisin. Elles interceptent une troupe de danseuses du ventre pour faire perdre la tête à leurs maris. Elles enrichissent au haschich leurs boissons et leurs pâtisseries. Et, dernier coup fatal, elles changent de religion pour celle d’en face.

 Lorsque les hommes, suivis par tout le village, arrivent en procession au cimetière pour inhumer le jeune coursier abattu, ils trouvent d’un côté le carré musulman, de l’autre le carré chrétien. Désorientés, ils font demi tour et demandent aux femmes : « et maintenant, on va où ? »

 C’est un film formidable, où le spectateur balance sans arrêt des larmes de désespoir aux larmes de rire, une comédie absurde dont Charlie Chaplin n’aurait pas renié l’extravagance, un drame qui tourne parfois à la comédie musicale, un moment de bonheur interprété par des comédiens enthousiastes. Chapeau !

 Photo du film « et maintenant, où on va ? »

Family Business

Le Palace Theatre de Watford donne actuellement « Family Business », la nouvelle pièce de Julian Mitchell.

William, patron d’une entreprise de tourisme, réunit ses quatre enfants pour son anniversaire dans sa maison de campagne au Pays de Galles. Il s’agit aussi de fêter son rétablissement ; âgé de 67 ans, il a eu un sérieux accident de santé et songe à laisser les rênes de l’entreprise.

Les enfants ne peuvent êtres plus différents. Jane, l’ainée, nous est présentée comme une perruche sans cervelle, seulement capable de répéter ce que dit son mari banquier. Tom s’est lancé dans la création d’un paradis touristique en Polynésie mais est en train de faire faillite entre les mains d’un associé escroc. Kate est une jeune femme vive et jolie qui va sur la trentaine. Le plus jeune, Hugo, a embrassé la cause écologiste dans sa version dogmatique et considère le tourisme de masse comme une activité attentatoire à la planète et donc criminelle.

Les révélations pleuvent en cet après-midi de retrouvailles. William annonce qu’il va prendre sa retraite de l’entreprise famililiale et qu’il a une offre pour sa reprise ; il informe aussi ses enfants de ce qu’il a conclu un partenariat civil avec Solomon, l’homme d’origine africaine venu pour s’occuper de son épouse Valerie lorsqu’elle sombrait dans la démence et qui est resté à ses côtés après le décès de celle-ci. Tom annonce qu’il est père d’un petit garçon. Kate déclare qu’elle vient de trouver le grand amour en la personne d’un ami d’enfance, Milo.

Il est alors fatal qu’un douloureux secret de famille soit révélé : Kate ne peut pas épouser Milo car William n’est pas son père, et Valerie est aussi la mère de Milo. L’union de William et Valerie était un contrat. L’entreprise de tourisme qu’ils avaient fondée ensemble permettait à William de voyager et de mener dans l’anonymat ses relations homosexuelles ; elle permettait à Valerie de vivre une vie de femme libre, amante d’hommes mariés mais jamais dépendante ni entravée.

Le vrai maître de cette famille est Solomon. Il possède le mode d’emploi de chacun des protagonistes, de l’irascible William à l’effronté et fragile Hugo. Sa vie a été un cauchemar, survivant à un massacre ethnique, enfant soldat, envoyé dans un pensionnat religieux par le couple d’Anglais qui l’avait adopté. « J’étais comme une hirondelle avec une aile brisée. J’avais volé du Sahara à l’Angleterre, mais je ne pourrais pas revenir. J’avais eu trois familles, mais je les avais toutes perdues. Que pouvais-je faire ? Je pouvais être infirmier. Aller ici et là, partager le chez-moi d’autres gens pour un moment, devenir un « membre de la famille », mais jamais pour longtemps, et n’en avoir jamais à moi. Toujours vraiment sans abri (homeless). Avec le mal du pays (homesick). Non de l’Afrique. Mon Dieu non ! D’un endroit dont j’ai seulement rêvé. On peut voyager loin, en rêve. Longtemps. Mais maintenant, le l’ai trouvé. Je suis le chez-moi. »

C’est du bon théâtre, centré sur un lieu et un moment où la vie de personnes membres de ce qu’on appelle une famille va basculer.

Photo de la pièce « Family Business» au Place Theatre de Watford.

 

Elle balance beaucoup, apparemment

La phrase prononcée au téléphone entre deux protagonistes de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur a un goût de « tontons flingueurs ». Mais il y a en arrière-plan les victimes de l’attentat de Karachi et une autre victime collatérale : la démocratie.

 « Elle balance beaucoup apparemment, Hélène. » La phrase pourrait sortir telle quelle de la bouche des tontons flingueurs. Et l’affaire de Karachi a tous les ingrédients d’un film à la Lautner : les valises de billets de banque, les trahisons familiales, les pédigrées exotiques (du genre Duchesse Roxane de Syldavie), les haras et les yachts, la promiscuité des hommes politiques et des affairistes, les menaces et les vengeances, les conversations enregistrées, sans oublier la clé USB remplie, nous dit Paris-Match, de fichiers : numéros de comptes, noms de sociétés offshore, relevés fiscaux, photos, listes de biens non déclarés au fisc.

 Mais il ne s’agit pas d’un film. Les juges suspectent que des Français sont morts dans l’attentat de Karachi comme représailles d’un loupé dans le circuit de commissions qui, en partie, alimentaient la campagne présidentielle du candidat Balladur. Et même si les millions de Karachi n’ont pas permis son élection, la corruption porte une ombre sur notre démocratie.

 Photo du film « Les tontons flingueurs de Georges Lautner », 1963.

Steve Jobs, visionnaire obstiné

“Steve Jobs a changé la manière dont chacun de nous voit le monde”, a dit Barak Obama à l’annonce du décès du fondateur d’Apple.

 Cet homme est mort jeune, à 56 ans. Dans le bref temps de sa vie, il a pourtant apporté des innovations qui ont changé la vie des gens : l’ordinateur personnel convivial (Macintosh), le film d’animation, la manière d’acheter et d’écouter de la musique (iPod et iTunes), la façon de téléphoner (iPhone), la gestion des documents personnels sans papier (iPad).

 Son parti pris était de partir des besoins des consommateurs. Son génie, de partir de besoins qui n’existaient pas encore, mais que l’arrivée de produits puissamment innovants allait rendre évidents.

 « Cela a été un de mes mantras – focus et simplicité. Faire simple peut être plus difficile que faire  compliqué. Il faut travailler dur pour dépouiller sa pensée et la rendre simple. Mais cela vaut la peine à la fin parce qu’une fois qu’on y est, on peut déplacer des montagnes » (Steve Jobs, Business Week 1998).

 « Dans le vocabulaire de la plupart des gens, design veut dire vernis. C’est de la décoration intérieure. C’est le tissu des rideaux et du sofa. Mais pour moi, rien ne peut plus être éloigné du sens du mot design. Le design, c’est l’âme fondamentale de la création faite de main d’homme qui finit par s’exprimer dans les couches extérieures successives du produit ou du service » (Steve Jobs, Fortune Magazine 2000).

 « Me rappeler que je serai mort bientôt est la chose la plus importante que j’aie jamais rencontrée pour m’aider à faire les grands choix de la vie. Parce que presque tout, toute espérance extérieure, toute la fierté, toute peur d’embarras ou d’échec – ces choses ne tiennent tout simplement pas en face de la mort, laissant seulement ce qui est vraiment important. Se rappeler que l’on va mourir est la meilleure manière que je connaisse pour éviter le piège de penser que l’on a quelque chose à perdre. On est déjà nu. Il n’y a pas de raison de ne pas suivre son cœur. » (Steve Jobs, discours de Stanford, 2005).

 Cet homme était un visionnaire obstiné. Et aussi un grand homme.

 Photo « The Guardian ».