Wunderkammer par Circa

 

La troupe australienne Circa a présenté au Barbican de Londres un spectacle intitulé Wunderkammer (le cabinet des curiosités en allemand).

 Emma McGovern, l’une des acrobates de Circa, danse avec la corde suspendue au centre de la scène. Elle virevolte, s’enroule, glisse, tourne sur elle-même dans un mouvement solaire soudain miraculeusement ralenti. La corde est instrument de mort mais aussi serpent sensuel caressant. Le corps est sans cesse entraîné par sa gravité, mais les mouvements de l’artiste la projettent dans cesse plus haut dans un vertige de grâce et d’énergie. Ce n’est pas tout. Lorsqu’Emma et la corde se séparent, elle ne touche pas terre. Elle marche, non sur le sol, mais sur les mains et les têtes de partenaires, prolongeant le sentiment d’irréalité. C’est un moment d’une stupéfiante beauté.

 Le cabinet des merveilles que propose Circa, sous la direction de Yaron Lifschitz, nous présente des numéros d’acrobatie d’une incroyable virtuosité. Les ingrédients sont ceux du cirque : le danger, la perfection du geste, la clownerie. Mais l’art du cirque est réinterprété dans une esthétique moderne où la musique, la chorégraphie, les lumières jouent un rôle capital. Il emprunte au cabaret, à la comédie musicale et même au strip-tease.

 Les sept artistes en scène sont exceptionnels. La division des sexes est apparente dans le vêtement et  le jeu de la séduction, mais il n’y a pas de concession au « sexe faible » : les femmes portent les hommes aussi bien que le contraire. Le « politiquement correct » se ressent aussi dans le casting : les artistes sont prodigieusement doués, mais ils n’ont pas été choisis selon la beauté de leur corps. Une acrobate porte un large tatouage sur le corps.

 Photo www.circa.org.au

Le Château Blanc

Orhan Pamuk, écrivain turc né à Istanbul en 1952, prix Nobel de littérature en 2006, a écrit Le Château Blanc en 1985 (The White Castle, sur Kindle). Dans ce roman foisonnant et troublant, il affronte le thème de l’identité.

 A Istanbul au dix septième siècle, un jeune universitaire italien réduit en esclavage à la suite de l’arraisonnement par les Turcs du navire sur lequel il voyageait est remarqué par le Pacha et offert par lui à un savant de quelques années son aîné, dont les compétences vont de la conception d’un feu d’artifice géant à l’interprétation des rêves.

 Nous ne connaîtrons ni le nom du maître, simplement désigné par la traduction du mot en turc, Hoja, ni celle de l’esclave. Ce n’est pas un hasard. L’esclave est immédiatement frappé par sa ressemblance physique avec le maître. Par force, il apprend sa langue et vit au rythme de ses passions et de ses phobies. De son côté, Hoja avale avec boulimie tout ce que l’esclave lui révèle sur son existence en Italie avant la servitude.

 Hoja méprise l’esclave, et ce dernier le repaie de sa haine. Leur conflit atteint son paroxysme lorsque la peste s’empare d’Istanbul. Le maître raille l’esclave pour sa couardise. Le jeune italien est terrorisé lorsqu’il voit apparaître sur la peau d’Hoja une purulence : piqure d’insecte, ou bubon ? La peste lie indissolublement le maître à l’esclave : si le premier est contaminé, le second doit mourir. Elle constitue aussi une opportunité qui va changer leur destin. L’esclave convainc Hoja de préconiser des mesures prophylactiques qui, acceptées par le Sultan et mises en œuvre énergiquement, lui permettront de prédire l’extinction de l’épidémie et d’obtenir le poste d’astrologue officiel.

 Le Sultan commande à Hoja une arme nouvelle, une sorte de grand insecte blindé crachant le feu et perforant les murailles des forteresses ennemies. L’engin est amené sous un château ennemi, un château blanc ivoire comme dans un rêve, mais il s’enlise misérablement dans la boue. S’il faut un responsable, c’est naturellement l’esclave que l’on exécutera. Mais Hoja se sent au bout de sa route. Il a échoué dans la mise au point d’une arme sans rivale, comme il n’a pas réussi à comprendre pourquoi il est qui il est et pourquoi les imbéciles, les autres, sont si stupides. Il se glisse dans l’identité de l’esclave et disparaît dans la brume pour renouer avec la vie qu’il n’a jamais eue, en Italie. L’esclave italien, quant à lui, mène la vie d’un notable turc à la cour du Sultan, se marie, a des enfants et se retire sur « ses » terres dans le fief attribué par le monarque à Hoja.

Lucian Freud fait l’actualité

 

Dans The Guardian du 23 juillet, le caricaturiste Martin Rowson imagine une rétrospective du peintre Lucian Freud, qui vient de mourir, illustrant les thèmes d’actualité.

 Lucian Freud vient de mourir chez lui à Londres à l’âge de 88 ans.

 Dans la « rétrospective » que lui offre Martin Rowson, figurent les thèmes qui font l’actualité de la Grande Bretagne en ce mois de juillet : Cameron confronté au « Hackgate » (le scandale des écoutes), le Chancelier Osborne faisant subir une cure d’amaigrissement au budget britannique et le duo Sarkozy Merkel réduit à la mendicité !

 Dessin de Martin Rowson.

La foi de l’Archevêque

 

Dans The Guardian Week-End du 9 juillet, David Hare livre une interview de Rowan Williams, l’Archevêque de Cantorbéry et primat de l’Eglise Anglicane depuis huit ans.

 J’ai consacré le 16 juin un article de « transhumances » à Rowan Williams sous le titre « L’Archevêque indigné ». Son incursion dans la politique britannique, reprochant aux Conservateurs de mener une politique radicale pour laquelle nul n’avait voté et aux Travaillistes leur incapacité à définir une alternative, m’avait impressionné. David Hare décrit Rowan Williams comme un « boxeur de Dieu » n’ayant pas peur de recevoir des coups et d’en donner. Au-delà du polémiste, il nous présente un homme de foi.

 « Il ne convient pas à Dieu de sauver son peuple par des arguments », disait Saint Ambroise cité par Williams. « Oh, voyez, dit ce dernier, l’argument a pour rôle de limiter la casse. Le nombre de gens qui acquièrent la foi par un argument est vraiment plutôt faible. Mais si les gens disent des choses stupides sur la foi chrétienne, alors cela aide de dire seulement « allons, ça ne marche pas ». Il y a un miasme de suppositions : d’abord, qu’on ne peut pas avoir une vision scientifique mondiale et une foi religieuse ; deuxièmement, qu’il y a un problème insoluble autour de Dieu et de la souffrance dans le monde ; et troisièmement que tous les chrétiens sont névrotiques au sujet du sexe. Mais ces arguments ont été recyclés et refourgués plus de fois que nous avons eu de diners chauds. Et je grogne intérieurement chaque fois que je tombe sur un nouveau livre sur les raisons pour lesquelles on ne devrait pas croire en Dieu ».

 « Ce qui change les gens, c’est l’extraordinaire sentiment que les choses se mettent ensemble(…) Faire sens n’est pas un grand système théorique, mais c’est d’une certaine manière pouvoir voir les connexions et – j’ai envie ici d’utiliser l’analogie musicale – entendre les harmonies. Il est possible que tout ne soit pas cohérent dans chaque détail, mais cette harmonie est assez présente pour penser « OK, je prends le risque de m’aligner avec cela ».

 Portrait de l’Archevêque Rowan par Spencer Murphy pour The Guardian Week-End.