A Single Man

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Le premier film de Tom Ford, venu du monde de la mode, nous raconte la dernière journée d’un homme accablé par la mort accidentelle de son compagnon.

Los Angeles, 1962. Le Professeur George Falconer vit seul dans la grande maison projetée et construite par Tim, un jeune architecte qui a partagé sa vie pendant seize ans. Ecrasé par le désespoir, il a décidé que cette journée serait la dernière. Il l’a organisée dans les moindres détails : le dernier cours qu’il dispensera à l’Université et son plaidoyer pour les droits des minorités, le rangement de son bureau, l’achat de balles pour son revolver, le passage au coffre de la banque pour retirer de l’argent pour sa gouvernante, un message pour son unique amie, Charley (Julianne Moore), les vêtements impeccables dont il faudra le vêtir pour sa mise en terre.

Le suicide de George semble sous contrôle. Les horloges marquent le compte à rebours. Mais la vie s’acharne à lui faire signe : la bouche sensuelle d’une étudiante fumant une cigarette, un fox terrier affectueux, une petite fille habillée d’une robe d’un vert éclatant, un jeune prostitué au beau visage, et aussi son amie Charley qui lui dit combien, effroyablement seule, elle a besoin de lui… Il y a surtout Kenny, l’un de ses étudiants, qui comprend que George est en danger, et aussi qu’il s’agit d’un homme singulier qu’il lui faut d’urgence rencontrer.

La dernière journée de George Falconer sera bien la dernière. Mais il ne se donnera pas la mort. Il accueillera la vie.

Le film de Tom Ford est esthétiquement parfait, de la photo à la bande sonore. Il est aussi émouvant grâce à l’extraordinaire interprétation des acteurs, en particulier Colin Firth. L’ombre de « Mort à Venise » n’est pas loin.

Photo du film « A Single Man ».

Le Premier Fugueur

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Le Musée d’Art Contemporain de Bordeaux (CAPC) vient de présenter une exposition intitulée « le premier fugueur » de Johann Furåker, artiste né en 1978 qui vit à Malmö, en Suède.

Le CAPC occupe l’entrepôt Lainé, immense bâtisse de pierre de taille et de briques construit en 1824 dans le quartier bordelais des Chartrons pour stocker des marchandises du commerce colonial. Parmi les expositions actuellement présentées, celle de Johan Furåker est particulièrement intéressante.

Le « premier fugueur » est un bordelais, Albert Dadas. En 1887, il est hospitalisé dans un hôpital de sa ville. Il dit au psychiatre qu’il revient d’un long voyage et qu’il n’a qu’un désir, celui de repartir. Sous hypnose, il raconte que son voyage a duré un an, qu’il « parcourait parfois jusqu’à soixante kilomètres à pied en une journée, qu’il était allé du sud de la France à Moscou en passant par l’Autriche, la Turquie ou l’Algérie notamment, qu’il égarait ses papiers d’identité et pouvait ainsi errer dans une amnésie identitaire pour passer « librement » d’une détention à l’autre, d’un train à l’autre », dit le catalogue de l’exposition. « Albert Dadas est d’abord un fugueur. L’étude de son cas fait de lui un « touriste pathologique ». C’est le premier. Cette manière incontrôlable et obsessionnelle de voyager sans but apparent et avec des trous de mémoire quasi-insondables, est à l’origine de la fascination qu’exerce son histoire sur Johan Furåker. »

Furåker suit les traces de Dadas, dont le portrait, regard dans le vague, scande le parcours de l’exposition. Il utilise plusieurs techniques, de l’aquarelle à la peinture à l’huile, et s’inspire de plusieurs styles, d’un hyperréalisme presque photographique à des œuvres abstraites évoquant la confusion mentale du « touriste pathologique ». Les œuvres les plus remarquables sont des sites urbains baignés dans une couleur improbable, dont certains éléments sont peints dans un extrême détail, pendant que d’autres sont laissés opaques. Un tableau évoque ainsi la gare de Nice. Tout semble net comme dans une photographie. Mais les voitures taxi attelées sur le parvis de la gare sont dénuées de portes et de fenêtres, noires comme des corbillards.

Les sites visités par Dadas nous apparaissent comme en rêve, parfois identifiables mais pas toujours, souvent associés à des images de machines, l’autre grande obsession du dix-neuvième siècle, qui industrialisa le mouvement et inventa la mobilité de masse.

Illustration : Gare de Nice en 1890, Johan Furåker 2008. (www.johanfuraker.com)

Le Cimetière de Prague

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Le Cimetière de Prague d’Umberto Eco (Il Cimitero di Praga, Romanzo Bompiani, 2010), nous fait assister à la genèse, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle à Paris, de l’idée d’une « solution finale » à la « question juive ».

Des rabbins représentant les douze tribus d’Israël se rassemblent à la tombée de la nuit dans le cadre extravagant du cimetière juif de Prague. Ils mettent au point le plan par lequel ils entendent assujettir le monde entier en mettant la main sur la finance, l’éducation, les journaux et tous les lieux de pouvoir. Un témoin établit des procès verbaux de leurs délibérations, qu’il classifie et ordonne : des protocoles. Leur recueil est publié en 1905 en Russie sous le nom des « Protocoles des Sages de Sion ». En 1921, le London Times établira qu’il s’agit d’un faux, ce qui n’empêchera pas la publication de nouvelles éditions « authentiques » en de multiples langues. Hitler écrira dans Mein Kampf : « lorsque ce livre deviendra patrimoine commun de tout le peuple, on pourra considérer le péril juif comme éliminé ».

Comment cette invraisemblable fable a-t-il pu voir le jour ? Umberto Eco nous raconte l’histoire de l’Europe et de la France au dix-neuvième siècle, et en particulier la montée de l’anti-judaïsme et de l’anti-maçonnisme. Il nous prévient que les acteurs de cette histoire ont réellement existé et qu’ils ont effectivement fait et dit ce que le roman relate. La fiction se concentre sur un personnage, le Capitaine Simone Simonini, né à Turin d’une famille catholique et anti-sémite, éduqué par un précepteur jésuite. Agé de 77 ans en 1897, il rédige son journal et raconte son existence peu banale.

De son éducation jésuite, le Capitaine a gardé le goût des complots, le sens de la duplicité et de la manipulation, la primauté de la fin sur les moyens. De sa première expérience professionnelle auprès d’un notaire turinois véreux, il a conservé un talent inimitable pour produire de faux documents. Inhibé en présence des femmes, il aime la bonne chère et adore l’argent.

Ses talents de faussaire le font repérer par les services secrets du Roi du Piémont. A leur service, il infiltre les Carbonari, puis les Garibaldiens pendant la marche des « Mille » en Sicile. Devenu encombrant, il s’exile à Paris et collabore avec les services secrets de l’Empereur Napoléon III puis, après la défaite de 1870 et le massacre des Communards, ceux de la Troisième République. Il n’hésite pas à fomenter de faux attentats et à faire envoyer ses amis conjurés à la mort ou au bagne. C’est d’ailleurs une caractéristique de Simonini : il n’hésite pas à tuer ceux qui peuvent représenter un danger pour lui, quitte à déposer leur corps dans les égouts qui circulent sous son immeuble au Quartier Latin.

Pour Simonini, l’antisémitisme n’est pas seulement une haine ancienne, c’est une bonne affaire. Il gagnera beaucoup d’argent en fabriquant le faux bordereau qui accusera Alfred Dreyfus. Apres avoir enfourché le cheval de bataille de la dénonciation d’un complot mondial des Francs-maçons, il s’inspire de livres déjà publiés pour révéler au public un complot plus ambitieux encore, celui des Juifs. Le fonds de commerce potentiel est immense : les Catholiques s’en prennent au peuple déicide ; les socialistes à la finance juive. A Paris, la Libre Parole de Drumont en appelle déjà à une « solution finale ».

Simonini accumule les matériaux des Protocoles peu à peu, au long de dizaines d’années. Il avait d’abord imaginé le décor du cimetière de Prague pour un complot des Jésuites ; aux Francs Maçons, il impute les rites diaboliques ; à la presse catholique, il emprunte l’idée d’une conspiration mondiale pour imposer le pouvoir juif. En novembre 1898, il remet aux services secrets russes le document « authentique » qui deviendra l’une des plus grandes falsifications de l’histoire, avec de terribles conséquences.

On retrouve dans Le Cimetière de Prague le faisceau mêlé de faits historiques et de complots fantasmés qui avait fait le succès du Pendule de Foucault. Le drame du Cimetière de Prague, c’est que le complot nourri au dix-neuvième siècle par des esprits malades et des affairistes s’est transformé au vingtième siècle en Auschwitz et Treblinka.

La Turquie, puissance économique

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J’ai eu l’occasion d’expliquer pourquoi je suis favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne (Oui à la Turquie européenne ! – « transhumances » 10 avril 2010). L’évolution géopolitique autour de la Méditerranée et la montée en puissance économique de la Turquie me renforcent dans cette conviction : il faut accélérer les négociations en vue de son adhésion.

Le « Printemps Arabe » a souligné l’importance régionale de la Turquie. La « démocratie musulmane » qui y détient le pouvoir, un peu à l’image de la « démocratie chrétienne » dans d’autres pays européens, sert de modèle aux nouvelles élites tunisiennes ou égyptiennes. Le rééquilibrage des relations avec Israël au profit de la Palestine conférera à la Turquie un rôle de pivot lorsque les lignes bougeront.

Dans Le Monde du 19 avril, Guillaume Perrier écrit un article intitulé « Le Moyen-Orient, nouvelle terre de conquête d’une Turquie en forte croissance ».

« En 2001, frappée par une crise financière et monétaire, l’économie turque s’effondrait, maintenue à flot grâce à l’aide du Fonds monétaire international (FMI), écrit le journaliste. Dix ans plus tard, le tableau tranche radicalement. La Turquie s’est hissée au rang de 15e économie mondiale et a pris place au sein du G20. La croissance du produit intérieur brut (PIB) a atteint 8,9 % en 2010. Après un recul en 2009, imputable au ralentissement mondial, le pays a vite retrouvé le rythme soutenu (6,8 % de moyenne) qu’il suivait entre 2002 et 2008, périodes au cours de laquelle il a accompli de profondes transformations structurelles.

(…) Désormais supérieur à 6 900 euros annuels par habitant – 9 650 en parité de pouvoir d’achat (PPA) -, le PIB ouvre les horizons économiques de la Turquie. D’importantes transformations politiques et sociales ont accompagné cette croissance, faisant apparaître une véritable classe moyenne (45 % de la population), au sein d’une population urbanisée à 65 %. La forte consommation intérieure, dans un pays de 74 millions d’habitants dont la moyenne d’âge est de 28 ans, est un facteur essentiel du « miracle turc ». Le secteur de la construction, en hausse de 18 % en 2010, l’automobile ou les biens d’équipement électroménager dessinent des courbes ascendantes. (…) L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) constate une augmentation importante de la compétitivité après 2005. La productivité du travail est passée de 35 % de la moyenne de l’Union européenne en 1995, à 62 % en 2009, la Turquie dépassant même plusieurs pays membres.

L’article souligne la présence croissante des entreprises turques dans les pays de la Méditerranée. (…) Dans tout le Moyen-Orient, elles réalisent aéroports (Tripoli, Erbil, Le Caire, Tunis, Dubaï), autoroutes, ponts, pipelines… Les entreprises turques exportent du textile, des produits agroalimentaire, des meubles…

Pour accélérer son implantation dans les pays arabes, Ankara a assoupli les procédures de visas, conclu des accords de libre-échange avec le Maroc et la Tunisie, puis fin 2010, avec la Syrie, la Jordanie, le Liban. L’Irak pourrait les rejoindre dans un vaste « Schengen du Moyen-Orient », désiré par le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. »

Si certains dirigeants de l’Union Européenne persistaient dans leur ostracisme, ils priveraient l’Europe d’une source de dynamisme et aussi d’un facteur de stabilité pour les générations à venir.

Photo « The Guardian », le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan