La force de Pâques

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Je suis sensible à la force des symboles de Pâques.

Ils nous parlent d’expériences humaines fondamentales : la traversée de la Mer Rouge après les années de servitude, le feu et la lumière après l’obscurité, l’arbre plein de sève après l’arbre mort de la croix, la résurrection après la mort.

Ils nous signalent une image de Dieu bouleversante : non pas Horloger, ou Juge, ou Seigneur. Mais un Dieu homme, et homme maltraité et torturé. Ils nous disent que Dieu, s’il existe, n’est pas immuable : il est transformation, mouvement, énergie, échange, amour. Transposé en langage philosophique par Hegel, cela signifie que Dieu est dialectique : l’idée éternelle a besoin de la matière périssable pour accéder à un stade supérieur de son être. Dieu est Trinité, et le seul péché qui ne peut être pardonné est le péché contre l’esprit.

Le Dieu que nous indiquent les symboles de Pâques est fondamentalement ennemi des religions, qui prétendent l’enfermer dans un dogme et dans des rites et qui, ce faisant, pèchent contre l’esprit. Le paradoxe est que la mémoire de Pâques nous est transmise par des organisations religieuses.

Est-il fatal que le souffle prophétique de l’événement pascal ne nous soit accessible que sous la forme d’un dogme ? Est-il fatal que l’extraordinaire histoire rapportée par les disciples de Jésus, interprétée non comme une vérité révélée mais comme un sommet parmi d’autres de la sagesse humaine, se dissolve dans l’oubli si elle n’est pas structurée par des prêtres et des théologiens comme un corps de doctrine ?

Illustration : cierge pascal, www.liturgiecatholique.fr

Le Nom des Gens

 

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Le nom des Gens, film de Michel Leclerc, est une réjouissante comédie où il est question de secrets de famille, de patronymes, de jospinisme et, naturellement, de sexe et d’amour.

Bahia Benmahmoud (magistralement interprétée par Sara Forestier) tient de sa mère un tempérament extraverti et de solides obsessions de gauche. Tout le monde croit que son prénom vient du Brésil, mais elle insiste sur son origine algérienne. Le secret de la famille, c’est l’abus de mineure perpétré par le professeur de piano de Bahia lorsqu’elle était petite fille. Il y a aussi la vocation artistique refoulée du père de Bahia, son incapacité à trouver le bonheur autrement qu’en se sacrifiant pour les autres.

Arthur Martin – pas celui des cuisines – (excellent Jacques Gamblin) est un introverti passionné par son métier de chercheur en biologie spécialiste de la grippe aviaire. Le secret de la famille d’Arthur, c’est la déportation et la mort à Auschwitz des parents de sa mère. On ne sait rien d’eux si ce n’est qu’ils étaient juifs et venaient de Grèce. Le nom de Martin est une couverture commode qui rend opaque l’histoire de la famille.

La vocation que s’est inventée Bahia, c’est d’offrir son corps aux « fachos » de manière à soigner leur âme. La durée du traitement, dit-elle, dépend de l’épaisseur de leur « connerie », une dizaine de jours pour un Front National, un simple après-midi pour un Modem, beaucoup plus longtemps pour un Islamiste fanatique. Sa relation avec Arthur est d’une autre nature. L’homme politique qu’Arthur adore est Lionel Jospin, il n’y a donc pas à le convertir. Bahia fera à Arthur un magnifique cadeau d’anniversaire : après une soirée à rebondissements avec les deux familles, c’est Lionel lui-même qui sonne à la porte !

Tout semble opposer Arthur, qui se camoufle derrière son nom franchouillard et Bahia, qui revendique fièrement son nom métèque, lui quadragénaire bourgeois et professionnel reconnu, elle adolescente attardée passant d’un petit boulot à l’autre. Dans le métro, elle avise deux vieillards qui s’approchent de la rame à tout petits pas alors que les portes se ferment. Elle ne supporte pas cette injustice, empêche la fermeture des portes, insulte le conducteur. Il la dévore du regard, frappé par le coup de foudre, et l’embrasse avec passion.

Le Nom des Gens emprunte à « Amélie Poulain » le style du récit tout en humour du passé des Martin et Benmahmoud, et à « Gainsbourg vie héroïque » les dialogues entre les personnages en des moments différents de leur vie. C’est un film tendre et drôle, un bon moment de cinéma.

Photo du film « le Nom des Gens ».

Referendum sur le mode de scrutin en Grande Bretagne

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Les Britanniques sont appelés le 5 mai à un referendum sur le mode de scrutin.

Bien que le referendum soit une rareté en Grande Bretagne, celui qui est convoqué pour le 5 mai n’a pas jusqu’à présent suscité l’enthousiasme. Le séisme au Japon et la guerre en Libye lui ont volé la vedette ; et le sujet lui-même est difficile à comprendre.

Le referendum est l’un des points du programme du gouvernement de coalition entre Conservateurs et Libéraux Démocrates sorti des urnes il y a un an. Les Libéraux Démocrates sont favorables au scrutin proportionnel, qui leur donnerait au Parlement une représentation bien plus forte. Comme première étape, ou comme moindre mal, ils proposent une reforme limitée du mode de scrutin actuel qui, selon une allégorie hippique, désigne comme vainqueur le premier qui passe le poteau.

Actuellement, les électeurs votent par circonscription en un tour de scrutin. Un député peut être élu avec 25% ou 30% des voix, dès lors que son poursuivant immédiat recueille moins de voix. Si le referendum sur l’Alternative Vote (AV) est adopté, les électeurs classeront les candidats par ordre de préférence. Si un candidat obtient plus de 50% des votes exprimés, il est élu. Si ce n’est pas le cas, le candidat arrivé en dernière position est éliminé, et les seconds choix attachés aux votes qu’il a recueillis sont ajoutés aux voix des autres candidats. Cette opération continue jusqu’à ce qu’un des candidats dépasse le seuil de 50% des voix.

On estime qu’à l’élection de 2010, environ 45 sièges auraient échappé à leur actuel titulaire, dont une bonne trentaine au profit des Libéraux Démocrates. Les grands perdants auraient été les Conservateurs, qui auraient perdu plus d’une vingtaine de sièges au profit des Libéraux Démocrates ou des Travaillistes.

Il faut bien reconnaître que, à l’échelle des 650 circonscriptions, un tel déplacement serait mineur et qu’il ne renforcerait que marginalement la position des Libéraux Démocrates. Ceux-ci estiment toutefois que le comportement des électeurs changerait. Dans la dialectique choisir / éliminer, le mode de scrutin actuel privilégie le second terme ; l’AV devrait inciter les électeurs à choisir plus qu’à éliminer. A terme, les Libéraux Démocrates y gagneraient. On peut même penser que d’autres mouvements, comme les Verts, représentés aujourd’hui par une seule députée, pourraient augmenter leur représentation. En revanche, le British National Party, homologue du Front National français, est hostile à la réforme, qui favoriserait des formations plus modérées. Le Parti Travailliste quant à lui est divisé sur le sujet : son leader, Ed Milliband, est favorable à la réforme alors que de nombreux députés de son parti s’y opposent.

L’AV est un sujet complexe. Beaucoup d’électeurs s’abstiendront. Certains voteront « oui » pour punir Cameron (Conservateur) de sa politique d’austérité, d’autres « non » pour punir Clegg (Liberal Democrate) de son alliance avec les Conservateurs. Pour ces raisons, l’issue du scrutin est incertaine.

Photo « The Guardian »

Action pour le Bonheur

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Le mouvement « Action pour le Bonheur » (Action for Happiness) a été lancé au Royaume Uni le 12 avril. Son directeur, Mark Williamson, explique son positionnement et son programme dans le quotidien The Guardian.

Fondé par des chercheurs en sciences sociales dont Richard Layard, professeur à la London School of Economics, Action for Happiness se présente comme un mouvement de masse pour le changement social. « Il se base sur une idée simple, qui est que si nous voulons une société plus heureuse, nous devons dans nos propres vies donner priorité à ce qui compte vraiment, y compris le bonheur de ceux qui nous entourent. »

Action for Happiness dénonce une société certes devenue plus prospère, mais aussi « de plus en plus concurrentielle et égoïste, avec une culture qui nous encourage à poursuivre la richesse, l’apparence, le statut et l’avoir au dessus de tout le reste. Dans les années soixante, 60% des adultes en Grande Bretagne disaient qu’ils croyaient qu’on peut faire confiance à la plupart des gens. Aujourd’hui le chiffre tourne autour de 30%. »  Il est urgent de combattre l’épidémie de solitude et d’isolement dont souffre le pays.

Le modèle du Mouvement est le Danemark. « Si la Grande Bretagne se hissait à son niveau,  2,5 millions de personnes de moins seraient malheureuses, et 5 millions de personnes de plus seraient très heureuses. » La recette : « des familles aimantes, des amitiés proches, une bonne conscience de soi-même, de forts liens communautaires, faire des choses pour les autres, rester actif  et avoir d’une certaine manière un but plus large pour sa vie. » Et pour y arriver, des actions pratiques telles que « trouver chaque jour des choses dont on est reconnaissant, même si elles sont petites ; essayer quelque chose de nouveau ou de différent ; et rechercher ce qui est bien dans les autres ».

Le mouvement affirme avoir une base scientifique, la science du bonheur. Il rejoint en ce sens les préoccupations de gouvernements, notamment ceux de Grande Bretagne et de France, qui veulent mesurer l’état de bonheur de la population. Transhumances avait évoqué ces projets le 9 janvier 2011 dans un article intitulé « bonheur national brut ».

Mark Williamson reconnaît que « à un moment où les familles et les communautés sont confrontées partout au Royaume Uni à des difficultés économiques, une sécurité de l’emploi incertaine et des coupes budgétaires sauvages, parler du bonheur peut sembler aller à contresens. » En effet, les critiques, tels John Grace, lui aussi dans The Guardian, estiment que ce n’est pas le moment : « dans une période de coupes budgétaires, je peux voir l’intérêt de se centrer sur les espaces de sa propre vie sur lesquels on peut exercer un certain contrôle. Mais cette poursuite du bonheur personnel est une distraction des causes réelles du malheur. Je suis prêt à parier que si les Danois sont si heureux, c’est qu’ils ont moins de pauvreté, moins d’inégalité et plus de mobilité sociale, et pas parce qu’ils méditent en plus grand nombre. Et la pauvreté, l’inégalité et la mobilité sociale peuvent être quantifiées. »

Dans le même sens, Simon Jenkins affirme que le bonheur a une forte dimension sociale et politique. Les gouvernements, dit-il, savent pertinemment ce qui rendrait les gens heureux, comme construire des hôpitaux à taille humaine au lieu de faire la course à la concentration et au gigantisme, ou abroger la loi sur les drogues de 1971 au lieu criminaliser les utilisateurs.

La science du bonheur en est encore à ses balbutiements. Happiness (bonheur) est un concept voisin de flourishing (épanouissement) et wellbeing (bien-être). Il est né pendant le Siècle des Lumières et est mentionné dans la Déclaration d’Indépendance américaine. Le droit au bonheur s’est imposé contre les religions, qui le reconnaissait dans l’autre monde mais le niait au monde des vivants. Action for Happiness associe bonheur et altruisme. Ce faisant, le Mouvement laïcise ce que les religions désignent par « charité ». En ce sens, il constitue une initiative bienvenue !

Photo « transhumances »