Dégage !

   

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La langue française a fourni un slogan de la révolution égyptienne du 11 février : « dégage ! »

Sur la Place Tahrir du Caire, les manifestants ont demandé le départ du Président Moubarak. L’un de leurs slogans venait de Tunisie : après « Ben Ali, dégage ! », ce fut « Moubarak, dégage ! ». Le pays de la Bastille et des Droits Humains a ainsi fourni une contribution linguistique, même involontaire, à ce qui restera comme la révolution du 11 février. Nous sommes ici pour y rester, disaient les manifestants ; c’est à lui de partir.

Le 10 février au soir, je suis resté fasciné par le spectacle que présentait la chaîne Al Jazeera. Dans la moitié gauche de l’écran, le Président Moubarak annonçait à ses fils et ses filles égyptiens l’intention de se maintenir au pouvoir pour ne pas plier aux pressions de l’étranger et pour garantir une transition pacifique. Dans la moitié droite, une marée humaine passait de la jubilation d’une démission annoncée à la consternation puis à la colère. Le fossé entre le dirigeant et son peuple sautait aux yeux.

Les révolutions sont toujours lourdes d’incertitudes. Mais le spectacle d’un peuple tout entier se libérant de ses chaînes est émouvant et beau.

Photo « The Guardian ».

Le Peintre de Batailles

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A la suite de l’article The Painter sur Turner, « transhumances » lit le roman d’Artur Pérez Reverte, El Pintor de Batallas (Alfagarra 2006).

« Il nous reste peu de temps », avait dit Olvido Ferrara à Andrés Faulques au soir de leur première rencontre dans la pinacothèque de Mexico. En un sens, le temps est le sujet principal du roman de Pérez Reverte.

Faulques était photographe reporter de guerre ; Olvido (prénom féminin dérivé de Notre Dame de l’Oubli), avait été modèle puis photographe Glamour. Pendant trois ans, elle le suivit de champ de bataille en champ de bataille. Elle disait de lui qu’il « était son passeport pour le réel, là où les choses ne peuvent être embellies par la stupidité, la rhétorique ou l’argent ». Lui sentait que cette jeune femme magnifique et désenchantée ne lui appartenait pas et que s’approchait inéluctablement le moment où elle le quitterait. Elle l’avait quitté, en effet, déchiquetée par une mine sur une route des Balkans en pleine guerre de Bosnie. Un Croate fut témoin de la mort d’Olvido. Il s’appelait Ivo Markovic. Quelques jours plus tôt, Faulques avait tiré de lui une photo parmi une colonne de soldats vaincus et épuisés. Cette photo publiée par les journaux du monde entier avait symbolisé la guerre de Yougoslavie et Markovic avait payé son involontaire célébrité de mois de prison et de tortures. Libéré, il avait appris que sa femme et leur jeune fils avaient été sauvagement assassinés.

Dix ans après la mort d’Olvido et la photo de Markovic, Faulques peint une fresque de batailles sur la paroi intérieure circulaire d’une tour de guet au bord de la Méditerranée. Il a été un photographe exceptionnel. Olvido lui disait : « j’aime comment tu te meus avec cette prudence de renard, préfocalisant, préparant mentalement la photo que tu vas faire avant de la tenter ». Mais il cherche maintenant quelque chose de plus dans la peinture. Il entend mettre en évidence les lois qui, sous l’apparence du hasard et du chaos, gouvernent le destin tragique des hommes et des peuples.

Faulques reçoit la visite de Markovic. Celui-ci lui annonce son intention de le tuer, mais non sans avoir auparavant compris la vision du peintre-photographe sur sa propre histoire. Entre Markovic et Faulques commence une série de dialogues dont la fresque, les guerres de Bosnie, du Liban ou de Sierra Leone et le souvenir d’Olvido Ferrara constituent la toile de fond.

Il reste peu de temps pour que la fresque soit achevée et que Faulques focalise correctement  l’image de sa vie.

Illustration : la Bataille de Trafalgar par Joseph Mallord William Turner, 1822, Tate Britain.

Frères Musulmans

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L’opinion française est partagée  sur la question de la légalisation de la Confrérie des Frères Musulmans en Egypte.

Il y a quelques jours, le sondage en ligne du Monde soumettait aux lecteurs la question suivante : « En Egypte, estimez-vous que l’idée de rendre légale la Confrérie des Frères Musulmans, interdite par les pouvoirs publics depuis 1954, serait à l’heure actuelle indispensable, nécessaire, inutile ou dangereuse ? »

Je me suis empressé de répondre que je la crois indispensable. Je me suis trouvé minoritaire. Au total, 43,2% des lecteurs consultés considérait cette légalisation dangereuse et 4,9% inutile ; 34,2% des lecteurs la considérait nécessaire ; seuls 11,7% partageaient mon avis.

La crainte du péril islamique n’est pas nouvelle. En 1992 déjà, j’avais considéré comme une catastrophe l’interruption du processus électoral par l’armée algérienne pour prévenir l’accession au pouvoir du Front Islamique du Salut ; je craignais la guerre civile, qui en effet s’est produite. Beaucoup de mes amis pensaient au contraire qu’il fallait sauver les Algériens même contre leur gré ; qu’on entrait dans la république islamique par les urnes, mais qu’on ne sortait jamais d’une théocratie ; qu’un régime islamique imposerait une effroyable régression sociale, surtout aux femmes ; qu’un gouvernement islamique compliquerait encore davantage l’inextricable situation entre Israël et Palestine ; qu’un tel gouvernement serait incontrôlable et menacerait l’approvisionnement des pays avancés en gaz et en pétrole.

Les mêmes arguments sont avancés aujourd’hui en Egypte. Un régime autoritaire est jugé comme un moindre mal, on voudrait simplement qu’il utilise moins systématiquement la torture et la répression, qu’il traite les questions sécuritaires avec plus de professionnalisme et moins de brutalité. On demande à la société civile, qui vit à l’heure d’Internet et sait ce qui se passe dans le monde, d’être patiente, de tolérer la corruption, d’accepter le bayon. On lui vante la démocratie, mais on lui refuse le droit de s’affranchir de ses tyrans.

Les révolutions ne sont jamais pures, elles charrient avec elles le meilleur et le pire, mais elles enfantent l’avenir des peuples. Les prévenir sous la chape de plomb de régimes étouffants génère l’amertume, la frustration et finalement l’extrémisme religieux. Il faut d’urgence faire entrer dans le jeu politique toutes les forces vives de la société civile. Rendre légale la Confrérie des Frères Musulmans, interdite par les pouvoirs publics égyptiens en 1954, est décidément indispensable.

Photo The Guardian : un manifestant blessé lit le Coran Place Tahrir, au Caire.

Rafael

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L’écrivain portugais Manuel Alegre s’est présenté à l’élection présidentielle portugaise le 23 janvier dernier au nom du Parti Socialiste et du bloc des gauches. Il a obtenu un score décevant, moins de 20%. Son livre Rafael, publié à Lisbonne en 2004 aux Editions Dom Quixote, raconte son itinéraire personnel de manière romancée. C’est aussi un témoignage sur l’histoire du Portugal avant la Révolution des Oeillets.

« L’exil est un pays sévère ». Cette phrase de Victor Hugo est placée en exergue de l’autobiographie de Manuel Alegre, écrite à la première et à la troisième personne, qui couvre la période 1961 – 1974.

En 1961, l’auteur a 25 ans. Il est étudiant à l’Université de Coimbra et est mobilisé pour l’Angola. Il participe à une mutinerie, fait six mois de forteresse à Luanda et, de retour au Portugal, doit s’exiler en 1964. Il vivra 11 ans entre Paris, Genève et Alger jusqu’à ce que la Révolution des Œillets lui permette de retourner au pays.

Le récit de Manuel Alegre peut se lire sous le registre historique, comme une chronique de la gauche portugaise et européenne dans les années soixante et soixante-dix : la rupture entre l’Union Soviétique et la Chine, Cuba, l’Algérie de Ben Bella et Boumediene, Mai 68, le Coup de Prague, les guerres coloniales portugaises, le Général Delgado, le Mouvement des Forces Armées et la Révolution des Œillets.

Il peut se lire sous le registre poétique. Les vers des poètes sont la voix des prisonniers et des exilés :

« Não posso viver comigo,

Não posso fugir de min »

(« Je ne peux vivre avec moi-même, je ne peux fuir de moi-même », Sá de Miranda).

« Empieza el llanto de la guitarra

Es inútil callarla

Es imposible callarla ».

(« Commence le pleur de la guitare, il est inutile de la taire, il est impossible de la taire », Federico Garcia Lorca)

Pour Rafael, dont la vie a été envahie par l’Histoire, une expression caractérise Mai 68 : « la poésie est dans la rue ».

Le livre d’Alegre contient des pages magnifiques sur l’exil.  « En cette fin d’après-midi, ceux qui passent près de toi vont quelque part, il n’y a que toi qui n’aie pas de place, ni de nom, ni de papier, tu ne sais pas exactement où tu es, où dormir, on a envie de mourir quand on est si seul et désemparé dans une grande ville à l’heure où les gens rentrent chez eux. Je est un Autre, cet autre est toi, l’étranger, moi-même qui n’a déjà plus de moi, tu as perdu ta patrie, tu as perdu ton nom, tu es en train de te perdre à l’intérieur de toi-même ». Arrivant à Paris, Rafael laisse sa valise dans un hôtel rue Cujas et n’ira jamais la récupérer. Cette valise est une métaphore de son âme, de cette part cachée de soi-même pour toujours perdue à l’étranger.

A El Biar, Manuel Maria, patriarche de cette tribu à demi perdue dans le désert, reçoit les émigrés pour fêter Noël. Sa femme Clotilde réussit à cuisiner un Bacalao. Même ceux des colonies viennent tremper le pain dans l’huile. Au-delà du sourire, il y a d’autres tables dans d’autres maisons avec des chaises vides. D’une certaine manière, ils sont tous assis où ils ne sont pas, présents – absents. Et comme chaque année Rafael formule ce vœu : l’an prochain au Portugal !

Manuel Alegre évoque ses relations amoureuses. Fatima vient à Paris pour perdre sa virginité dans un vertigineux week-end, puis disparaît. Julia n’accepte pas de se reconnaître femme de quelqu’un et déclare son amour par la médiation d’une langue étrangère : « ti voglio bene ». Elle entre dans la vie de Rafael et en sort, d’objet de passion elle devient seulement référence. Rafael rencontre Clara, envoyée par Julia. Le jour même de leur première rencontre, elle décide de le suivre dans son exil à Alger.

L’auteur nous fait rencontrer des personnages hors du commun. Jorge Fontes, « accusé de toutes les déviations, mais fidèle à ses convictions, résistant non seulement au fascisme, peut-être le plus facile, mais aussi aux calomnies ». Manuel Maria, donnant une leçon de flegme au policier qui l’escorte dans un avion dont un moteur est en panne. Fernão Mendes Pinto, expulsé du PC mais convaincu que nul ne peut l’expulser de ses idées communistes. Henrique Taraves de Romariz, aristocrate qui fait la révolution au Portugal après avoir participé à la Guerre Civile espagnole du côté des Républicains, pour des raisons esthétiques : parce que le fascisme est laid.

Enfin, le Camarade, un homme élégant et réservé. Tout en lui est maîtrise de soi. Il étudie discrètement ses interlocuteurs, et cherche à lire dans les autres sans jamais se révéler. Même dans les moments les plus décontractés, il ne baisse jamais la garde. Il ne permet jamais que l’émotion se superpose à l’autodiscipline par laquelle il a modelé la statue de soi-même. Le Camarade finit par approuver l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques.

Photo « transhumances », Lisbonne.