Bruges

110207_bruges.1297109510.JPG

Bruges, « la Venise du Nord », est une ville fluide enracinée dans son passé.

Bruges était du treizième au quinzième siècle une plateforme commerciale et financière de dimension internationale. La ville se situait à l’extrémité nord d’un axe marchand qui passait par la Bourgogne et menait à Florence.  L’ensablement du canal qui la reliait à la Mer du Nord la relégua au statut de ville fantôme jusqu’à ce que le tourisme lui redonnât vie au vingtième siècle.

De son passé glorieux, Bruges a hérité des monuments magnifiques qui, de beffroi en clochers, rivalisaient en hauteur, « uniques montagnes du plat pays » selon Jacques Brel. Bruges est une ville érigée, verticale, solide et opulente.

C’est aussi une ville fluide. Elle est entourée et traversée de canaux qui, contrairement à Venise, n’ont plus de vocation utilitaire, mais qui diffusent une impression de flottement. La circulation automobile y est presque absente. Les Brugeois se déplacent sur d’immenses bicyclettes qu’ils stationnent souvent sans antivol. La ville est propre, sûre, insouciante, comme légère.  Elle est silencieuse, résonnant seulement des carillons et du piétinement des chevaux attelés aux calèches sur les pavés.

Bruges vénère la relique du Précieux Sang du Christ. Ce culte sied cette ville liquide, habitée par la légende et encline au rêve et à l’imagination.

Photo « transhumances ».

Il est parti

110206_brambecque.1297253123.JPG

Au cours de la célébration de funérailles de mon cousin Jean-Louis, un poème de William Blake, « le Voilier », a été lu.

Jean-Louis est mort des suites d’un cancer au seuil de ses 64 ans. L’une de ses passions était la voile. Le poème de William Blake en était une évocation.

Je suis debout au bord de la plage.

Un voilier passe dans la brise du matin et part vers l’Océan.

Il est la beauté et la vie.

Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon.

Quelqu’un à mon côté dit « il est parti ».

Parti vers où ? Parti de mon regard, c’est tout.

 Son mât est toujours aussi haut.

Sa coque a toujours la force de porter sa charge humaine.

Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui.

Et, au moment où quelqu’un auprès de moi dit : « il est parti »,

Il y en a d’autres qui,

Le voyant poindre à l’horizon et venir vers eux,

S’exclament avec joie : « le voilà ».

Ce poème exprime la confiance en l’existence d’un au-delà, réaffirmée par le prêtre qui célébrait les funérailles, non sans un point d’interrogation. Il cita Bernanos : « la foi, c’est vingt quatre heures de doute dont une minute d’espérance. » Il  dit aussi que ce qui fait sens dans une vie, c’est de donner de l’amour. Il n’y a probablement pas besoin de croire en la vie éternelle pour croire en l’éternité de l’amour.

Après la cérémonie, une cinquantaine de membres de la famille, venus pour certains de loin, se sont retrouvés dans une salle paroissiale de la banlieue de Lille pour partager des canapés, des petits fours et un gobelet de vin ou de Pepsi-Cola. Jean-Louis est parti, mais c’est en son nom que nous avons parlé de vos vies, de nos passions et de nos proches. Nous faisions mine de regretter qu’il fallût un deuil pour nous rapprocher. En vérité, c’est l’absence de Jean-Louis qui rendait nécessaire notre rapprochement. Notre rencontre était le cadeau qu’il nous laissait, elle était l’hommage que nous lui rendions.

Photo : Putti pleurant, dans l’église baroque de Bambecque, Nord. 

Biutiful

110129_biutiful2.1296383156.jpg

Javier Bardem a été primé à Cannes et nominé aux Oscars pour son rôle dans le film Biutiful de Alejandro González Inárritu.

Dans le Barcelone souterrain et interlope, Uxbal vit de trafics illicites. Il sert d’intermédiaire entre des ateliers clandestins chinois, des dealers africains et des chefs de chantier avides de main d’œuvre sans statut. Il fréquente assidument les funérailles et transmet aux vivants, moyennant rétribution, les dernières paroles des défunts.

Uxbal est confronté à la mort de manière plus personnelle. Le cimetière où il est enterré son père va être rasé. On exhume le corps. Comme il a été embaumé, Uxbal demande à le voir. Il est confronté à un homme vingt ans plus jeune que lui, un père qu’il n’a jamais connu et qui n’a pas vieilli en même temps que lui.

Uxbal apprend qu’il a un cancer généralisé et qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre. Il tente de remettre sa vie en ordre. Mais sa vie est un désastre. Pour soulager des immigrés chinois vivant dans des conditions inhumaines, il leur fait apporter des chauffages au gaz, mais cette bonne intention provoque leur asphyxie et leur mort. Les africains vendeurs à la sauvette d’objets de contrefaçon sont arrêtés et déportés dans leur pays d’origine. Il accepte de cohabiter de nouveau avec son épouse Marambra (Maricel Alvarez), mais celle-ci, alcoolique et nymphomane, est violente à l’égard de leur jeune fils.  

Ses deux enfants, une fille au seuil de l’adolescence et un petit garçon, sont le vrai trésor d’Uxbal. Il tente de les protéger de la cruauté et du désespoir ambiants, de les encourager à découvrir le côté « biutiful » du monde, de rêver à la neige dans les Pyrénées toutes proches. Il espère qu’Ige (Diaryatou Daff), une sénégalaise qu’il a sauvée de la déportation et à qui il laisse des liasses de billets, les prendra en charge après sa mort. 

Biutiful est un film glauque et difficile, parce qu’il parle de réalités que nous ne voulons pas regarder, parce que le langage cinématographique d’Inárritu est cru et violent et parce que Bardem, dans le rôle d’un truand au cœur tendre au bout de sa vie, est pathétique et sublime.

Photo du film Biutiful.

Avons-nous vraiment besoin de la lune ?

110202_lune.1296674445.JPG

« Avons-nous vraiment besoin de la lune ? » Tel est le titre d’une émission de vulgarisation scientifique diffusée en « prime time » le 1er février par la chaîne britannique BBC2.

Maggie Adering Pockock est astronome. Elle dit avoir été subjuguée par la science après une scolarité difficile occupée à lutter contre la dyslexie. Son documentaire « avons-nous vraiment besoin de la lune » suit strictement les lois du genre en Grande Bretagne : elle nous sert personnellement de guide et nous emmène dans les endroits les plus variés, un fjord avec des effets de marée exceptionnels, un observatoire en Arizona, un laboratoire océanique ou tout simplement un manège pour enfants. Des effets spéciaux imaginent le choc de la terre et d’une planète de la taille de Mars il y a 4,5 milliards d’années, choc dont est née la lune, ou un clair de lune lorsque celle-ci, paraissant immense, gravitait à un quart de sa distance actuelle.

La vie sur terre est possible grâce à la lune. C’est son attraction qui maintient constante à 23 degrés l’inclinaison de la terre sur son axe, qui est à l’origine des saisons et rend habitable la majeure partie de la planète. Mais cette constance, qui existe à l’échelle du temps humain, ne se vérifie pas dans le temps géologique.

Une scientifique examine un fossile de corail vieux de 500 millions d’années. Des cercles permettent de repérer sa croissance année par année et jour par jour. On découvre qu’il y avait alors 400 jours dans l’année, ce qui signifie que les journées comptaient 21 heures.  Le frottement de l’énergie gravitationnelle de la lune avec celle de la terre ralentit, sur le très long terme, la vitesse de rotation de la planète.

Un télescope en Arizona bombarde au laser des réflecteurs installés sur la lune par la mission Apollo 17. Seule une fraction minime de la lumière émise revient à l’émetteur, mais cela suffit pour mesurer la distance de la terre à son satellite au millimètre près. La lune s’éloigne de nous de 3,78cm par an, car sa vitesse s’accélère en raison inverse du ralentissement de la rotation de la terre. A l’échelle humaine, c’est négligeable : tout juste ce que poussent les ongles d’un homme  en une année. A l’échelle cosmique, cela signifie que l’équilibre qui permet aujourd’hui le développement de la vie est instable.

Maggie Adering Pockock nous fait remarquer que la lune est 400 fois plus petite que le soleil et 400 fois plus éloignée, ce qui fait que leurs disques nous semblent de la même taille. Quand la lune se sera éloignée, le spectacle merveilleux de l’éclipse totale ne sera plus qu’un souvenir.

Photo « transhumances ».