Totem, le Cirque du Soleil

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Comme chaque année, Le Cirque du Soleil occupe l’affiche du Royal Albert Hall en début d’année pendant plusieurs semaines. Le nom du spectacle présenté cette année est « Totem ».

A la base des spectacles du Cirque du Soleil se trouve toujours une mise en scène et une machinerie. Totem est construit autour d’un plateau circulaire surmonté d’une sorte de dôme constitué de tubes emboités qui ont l’apparence d’os de dinosaures. Dès la première scène, des acrobates exécutent un ballet dans les intervalles de la structure, s’élancent d’un trampoline, virevoltent en prenant appui sur ses montants. Leur habit de scène est étincelant de couleurs. Plus tard dans le spectacle, le dôme sert de baldaquin ou de fond de scène.

Au second plan, des images de vagues se brisant sur une grève ou de torrent se frayant un passage entre les rochers se projettent sur un plan incliné. Vers la fin du spectacle, on voit des nageurs glisser au fil de l’eau ; exactement au point où ils arrivent au bord du plan incliné émergent des nageurs identiques, mais en chair et en os. Le plan incliné joue un rôle important dans la circulation des acteurs : une passerelle articulée s’en détache parfois et se déploie jusqu’au plateau central ; de multiples trappes s’ouvrent opportunément.

Le Cirque du Soleil offre un spectacle totalement tridimensionnel, dans lequel les corps se jouent gracieusement de la pesanteur. Sans doute faut-il aussi ajouter une quatrième dimension, celle de la musique, omniprésente et résolument cosmopolite. Et aussi une cinquième, celle de la lumière et de la couleur.

Tout est chorégraphié. Les accessoiristes sont grimés en chimpanzés, en hommes préhistoriques ou en traders de la City ; les accessoires sont escamotés le temps d’une pitrerie ou d’un pas de danse, quand ils ne sont pas aspirés verticalement jusqu’à plusieurs dizaines de mètres du sol.

S’il ne faut retenir qu’un numéro de ce magnifique spectacle, je citerai celui d’un couple de trapézistes. Il ne s’agit pas d’athlètes voltigeant d’un trapèze à un autre. Ils partagent la même barre horizontale maintenue par deux cordes verticales, mais leur coexistence est plutôt violente. Ils se font face, s’entrelacent, se séparent, se lâchent et se rattrapent brusquement. En fusion, ils n’aspirent qu’à voler de leurs propres ailes ; éloignés de quelques centimètres, ils n’aspirent qu’à se rejoindre sans trêve. C’est une pure allégorie de la vie en couple, où le désir de l’autre est aussi violent que la soif d’exister par soi-même.

Photo The Guardian : Totem, spectacle du Cirque du Soleil au Royal Albert Hall.  

Le discours d’un roi

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Le film « The King’s speech » (le discours d’un roi) raconte la lutte du Roi George VI contre le bégaiement qui l’affligeait. Il est en tête du box-office au Royaume Uni, avec de bonnes chances que Tom Hooper, son metteur en scène et Colin Firth, l’acteur principale, obtiennent un Oscar.

En 1934, le Duc d’York (Colin Firth) est poussé par son formidable père, le Roi George V, à jouer un rôle public actif. Il faut prononcer des discours au micro devant des foules impressionnantes et se plier aux nouvelles exigences des allocutions radiophoniques. Le problème est que le Duc est paralysé par un dysfonctionnement de la parole. Son bégaiement embarrasse les citoyens et lui vaut la dérision de son frère David.

Elizabeth, la jeune épouse de George (et future Reine Mère, Helena Bonham Carter) arrange un rendez-vous avec un spécialiste de la parole, Lionel Logue (Geoffrey Rush). Lionel est atypique : il n’est pas Britannique mais sujet d’une colonie, l’Australie ; il se sent un comédien raté ; il n’a pas le titre de médecin, ayant appris son art en aidant avec succès des soldats victimes du souffle des explosions pendant la première guerre mondiale à sortir de la prison de leur mutisme.

Dans la famille royale, on ne se déboutonne pas et on ne parle surtout pas de sa vie privée. Lionel ne consent à soigner le Duc que sur un pied d’égalité. Ils seront Bertie (Albert est l’un des prénoms du Duc) et Lionel. Il comprend vite que la racine du problème de Bertie est son enfance malheureuse sous les yeux d’un père terrifiant. Il lui fait travailler sur son corps, hurler, se rouler par terre ; et il lui demande de se raconter. Le hiatus entre les cultures des deux hommes est source de multiples situations cocasses, et l’on rit souvent pendant les deux heures de la projection.

L’intention de David, devenu roi sous le nom d’Edward VIII en 1936, d’épouser une divorcée américaine, le contraint à l’abdication. A son corps défendant, « Bertie » est couronné sous le nom de George VI. Lionel devient son conseiller en communication, au grand dam des autorités, en particulier de l’archevêque. Il reste au nouveau roi à consentir vraiment à son nouveau rôle, à se penser comme un roi, à parler comme un roi.

Les périls montent. Le roi regarde en famille des actualités cinématographiques filmées à Nuremberg. Que dit Hitler demande sa fille Elizabeth ? Je ne sais pas ce qu’il dit, mais il le dit bien, répond son père. Le roi s’appuie sur l’amour que lui voue sa femme et sur l’amitié qui a grandi avec Lionel, malgré une brouille de plusieurs mois.

Le 1er septembre 1939, la Grande Bretagne déclare la guerre l’Allemagne. Le roi doit délivrer en direct une adresse radiophonique. Il est terrorisé. De l’autre côté du micro, Lionel l’encourage de la mimique et du geste comme un chef d’orchestre. Ils ont répété le texte écrit par le Gouvernement. Les silences du bègue reprenant sa respiration deviennent comme des pauses nécessaires dans un discours dramatique. George VI a gagné sa bataille contre le handicap, et par là même la crédibilité d’un chef de résistance dans la terrible période qui s’engage.

Photo du film « The King’s speech : Geoffrey Rush, Colin Frith et Helena Bonham Carter.

Mille neuf cent quatre vingt quatre

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« Mille neuf cent quatre vingt quatre » de George Orwell (1949, Penguin Books) est incontestablement l’un des plus grands romans du vingtième siècle.

En 1984, trois grandes puissances se partagent le monde. Oceania, qui inclut l’Amérique et les Iles britanniques, vit sous un impitoyable régime totalitaire. Les habitants vivent nuit et jour sous la surveillance d’écrans installés jusque dans leurs demeures, qui diffusent les messages du régime et espionnent les moindres faits et gestes susceptibles de dénoter le « crime de pensée ». Trois ministères jouent un rôle dominant : le Ministère de la Vérité, chargé de la falsification, le Ministère de l’Amour, responsable de la police et de la répression et le Ministère de l’Abondance, qui organise la famine. Une langue officielle, Newspeak, est élaborée ; elle remplacera progressivement l’anglais de tous les jours, qui s’appauvrira jusqu’à ne plus exprimer que l’idéologie du parti. Une guerre permanente alimente des campagnes de haine contre l’ennemi. Une figure mythique, Big Brother, est le père infaillible de la nation.

Le Parti détient la vérité. Des armées de fonctionnaires réécrivent en permanence l’histoire. Lorsqu’un personnage tombe en disgrâce, non seulement les photos sont retouchées, mais les journaux ou les livres qui le mentionnent sont révisés et réimprimés. Il n’existe pas de vérité objective : la vérité, c’est ce que le Parti décide qu’elle doit être. « La guerre est paix, la liberté est esclavage, l’ignorance est force » sont les slogans du Parti. Tout est relatif.

Winston Smith tente de toutes ses forces de faire émerger des souvenirs d’avant les guerres nucléaires et d’avant la révolution, un point d’appui qui lui permette d’échapper à la folie ambiante. Il trouvera mieux que des souvenirs : un amour intense, charnel, avec Julia, une jeune militante du Parti. Winston veut lutter contre l’immense mystification du Parti ; Julia entend simplement sauver sa peau, fanatique du Parti en dehors, libre à l’intérieur. Au prix d’une vie quasi-clandestine, ils gagnent des mois de bonheur.

Winston et Julia sont pris par la Police de la Pensée. Le Parti n’entend pas seulement arracher des aveux invraisemblables aux persécutés. Il s’estime supérieur aux Nazis et aux Staliniens en ce qu’il prétend les convertir, les vider de leur personnalité. Après des mois de tortures indicibles et de lavage de cerveau, Winston est jugé suffisamment « guéri » de ses idées malsaines pour être libéré. Dans un parc, il retrouve Julia. Ils s’avouent qu’ils se sont l’un et l’autre trahis dans l’enfer des caves du Ministère de l’Amour. Ils ne sont plus les mêmes personnes, ils sont devenus physiquement et psychiquement des étrangers l’un à l’autre.

« Pourquoi voulons-nous le pouvoir ? » demande à Winston O’Brien, son tortionnaire, un membre du cercle intérieur du Parti. Winston suggère que le Parti règne pour le bien de la masse ignorante. Et voici la réponse d’O’Brien. « Le Parti cherche le pouvoir entièrement pour lui-même. Nous ne sommes pas intéressés par le bien des autres ; nous ne nous intéressons qu’au pouvoir. Pas la richesse ou la luxure ou une longue vie ou le bonheur : seulement le pouvoir, le pur pouvoir. Ce que le pur pouvoir signifie, vous allez le comprendre. Nous sommes différents de toutes les oligarchies du passé, en ce que nous savons ce que nous faisons. Tous les autres, même ceux qui nous ressemblent, étaient des lâches et des hypocrites. Les Nazis allemands et les Communistes russes se rapprochèrent beaucoup de nos méthodes, mais ils n’eurent jamais le courage de reconnaître leurs propres motivations. Ils prétendaient, et peut-être même croyaient-ils, qu’ils avaient saisi le pouvoir sans le vouloir et pour un temps limité et qu’au coin de la rue se trouvait un paradis où tous les êtres humains seraient libres et égaux. Nous ne sommes pas comme cela. Nous savons que nul ne saisit le pouvoir avec l’intention de le rendre. Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution ; on fait la révolution pour établir la dictature. L’objet de la persécution est la persécution. L’objet du pouvoir est le pouvoir. Maintenant, commencez-vous à me comprendre ? »

Même lu 27 ans après la date fatidique, « 1984 » donne froid dans le dos. On pense à la longue liste des dictatures qui sévissent aujourd’hui jusqu’aux portes de l’Europe. On est renvoyé aux formes de contrôle social que se sont développées au cœur des démocraties. On se rappelle la capacité de dirigeants élus d’oublier leur mandat et d’exercer le pouvoir pour le pouvoir.

Illustration : dessin de Steve Bell dans The Guardian du 14 janvier 2011, inspiré par la suppression de 2000 emplois à ma mairie de Manchester.

Another Year

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Le film de Mike Leigh « Another Year » nous raconte quatre saisons de la vie d’un couple anglais de la classe moyenne et de leurs proches.

Tom (Jim Boradbent), ingénieur géologue, et son épouse Gerry (Ruth Sheen), psychologue dans un cabinet médical, vieillissent ensemble avec bonheur. Ils habitent une maison mitoyenne typique de la banlieue de Londres. Leur plaisir, c’est de cultiver un potager dans un jardin ouvrier à quelques kilomètres de là. Lorsqu’il pleut, ils partagent un sandwich et un thermos de thé sous un abri de planches.

Professionnellement, Gerry assiste des personnes en situation difficile. Dans les premières scènes du film, une femme vient consulter pour une insomnie chronique ; priée d’indiquer sur une échelle de 1 à 10 son niveau de satisfaction dans la vie, elle répond sans hésiter « 1 » !

Personnellement, Gerry et Tom ont la main sur le cœur. Ils accueillent volontiers Mary (Lesley Manville), une collègue de travail de Gerry. Elle a environ 45 ans, est divorcée et est terrorisée par la marche inexorable de l’horloge biologique. Elle n’arrive pas à construire avec un homme une relation stable et les actes simples de la vie, comme acheter une voiture d’occasion, tournent inévitablement au désastre. Mary s’accroche à Joe, le fils de ses amis ; lorsque Joe présente sa fiancée, Mary est catastrophée.

Il y a aussi Ken, que la proximité de la retraite plonge dans l’angoisse bien qu’il exerce un travail sans intérêt, et qu’il s’abime la santé dans la nourriture et l’alcool ; et Ronnie, le frère de Tom, sidéré par le décès de son épouse et l’échec de sa relation avec son fils révolté.

Le film est construit autour du potager au printemps, en été, en automne et en hiver. Au fil de l’année, la détresse de Mary s’aggrave. La dernière scène la montre longuement, hagarde à la table familiale de Tom et Gerry, alors que la conversation tourne autour de mirifiques destinations touristiques.

« Another Year » m’a touché. Il évoque de manière si juste l’Angleterre d’aujourd’hui que je me suis imaginé sentir l’odeur de la soupe et des toasts de Gerry et Tom ! Il me rappelle une époque où nous rêvions de communautés fraternelles dans lesquelles les exclus seraient accueillis à notre table. Le film est pessimiste : la charité de Gerry et Tom semble inopérante au mieux, condescendante au pire.

Photo du film « Another Year ».