Week-end à Berlin

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Pendant le week-end de l’Ascension, nous sommes partis à la découverte de Berlin. Ce séjour intense donnera lieu à plusieurs articles de « transhumances » dans les prochains jours.

Notre groupe familial de six personnes a plusieurs fois voyagé ensemble. Il y a un an, nous étions en Angleterre dans les Cotswolds. Cette année, nous nous sommes donné rendez-vous à Berlin. Nous avons plaisir à nous retrouver et rions souvent de bon cœur. Brigitte ayant observé que l’équipage de notre vol EasyJet rejoignait l’avion sur le tarmac de Luton en ordre dispersé et « au compte-gouttes », « compte-gouttes » devient le leitmotiv du séjour.

Le groupe se gère harmonieusement. Il se fractionne parfois entre plusieurs pôles d’intérêt lorsque les envies des uns et des autres s’avèrent inconciliables. Il sait cueillir au vol un moment d’intérêt partagé. Il avance habituellement d’un bon pas mais sait s’arrêter dans un bon restaurant douillet lorsque la pluie glaciale menace de gâcher le plaisir. Il s’enrichit de mille étonnements glanés par l’un ou l’autre comme autant de pierres précieuses.

Malgré la pluie et le vent, nous avons arpenté pendant des heures l’avenue Unter den Linden de la Porte de Brandebourg au Berliner Dome et au quartier de pêcheurs de Saint Nicolas, et la Friedrichstrasse de Gendarmenmarkt au Check Point Charlie. Nous avons visité des musées exceptionnels, comme la Gemäldegallerie et le musée de Pergame. Nous avons déjeuné à la bière brune dans une brasserie de choucroute et dîné à la mode vietnamienne et au goût italien. Nous nous sommes passionnés pour les photographies d’Helmut Newton et les collections d’art surréel de la Collection Scharf Gerstenberg. Nous avons vu passer d’étranges engins, dont un bar à bière mobile dont les consommateurs pédalent tout en buvant et en conversant au comptoir. Nous avons été témoins du devoir de mémoire honoré par le peuple allemand en tant de monuments et mémoriaux parsemés dans la ville. A la troisième tentative, quatre membres du groupe ont été assez patients pour accéder à l’intérieur du merveilleux dôme en verre du Reischstag.

Nous avons été conscients de vivre une profonde expérience humaine, artistique et intellectuelle, mais aussi de n’avoir découvert qu’une toute petite partie des merveilles que recèle cette grande capitale.

Photo « transhumances » : Berliner Dome et tour de la télévision, Berlin.

Essai sur la lucidité

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En contrepoint de l’essai sur la cécité, José Saramago publia en 2004 l’essai sur la lucidité, Ensaio sobre a Lucidez, qui offre une acerbe réflexion sur nos démocraties électives. Cette note de lecture date de 2004. 

Résumé de l’épisode précédent (Essai sur la cécité) : tous les habitants d’une ville sont frappés d’une brutale épidémie de cécité blanche. Les premiers atteints sont reclus dans un ancien asile isolé par l’armée. La femme du médecin ophtalmologiste qui les a traités est mystérieusement préservée du mal. Elle les aide à survivre dans cet enfer qu’est devenu l’asile, tue le chef de bande qui s’était assuré le monopole de la distribution des vivres et permet à la petite troupe de s’enfuir.

Quatre ans plus tard, aux yeux des Autorités, la population est de nouveau en proie à une forme de cécité blanche. 83% des électeurs de la capitale ont décidé de voter blanc, laissant le Parti De Droite, le Parti Du Centre et le Parti De Gauche sans légitimité. Face à cette insurrection légale mais à ses yeux illégitime, le Gouvernement ne tarde pas à prendre des mesures. Il décrète l’état de siège, mais le blocus de leur ville ne fait pas plier ceux qu’il stigmatise de « blancheux ». Il décide d’évacuer la cité et d’en faire, en l’absence de police, la proie de l’anarchie. Même la bombe qu’il fait placer dans le métro ne les ramène pas dans le droit chemin. Il décide de refouler aux frontières de la ville les « votants » et annonce le pillage de leurs maisons par les insurgés, mais les « blancheux » leur offrent aide et compassion.

Les initiatives du Gouvernement, décidées au sein de Conseils des Ministres houleux où s’expriment les conflits de pouvoir, ont des résultats désastreux et l’exposent au ridicule. L’évacuation de la ville a lieu à trois heures du matin avec un grand déploiement de force. Celui-ci s’avère inutile : la ville est déserte, et les citoyens ont bordé de luminaires les artères  qui mènent aux sorties de la ville. Le Président de la République fait larguer d’hélicoptère un appel à la raison, mais la pluie contrarie ce largage patriotique.

Il faut trouver un bouc émissaire. A la suite d’une dénonciation, le Ministre de l’Intérieur livre à la vindicte publique et fait assassiner la femme du médecin, coupable de n’avoir pas été aveuglée lors de l’épidémie de cécité blanche, et donc coupable naturelle pour l’épidémie de vote blanc. La morale de la fable semble être que la raison du plus fort est toujours la meilleure.

L’espérance existe pourtant. Elle prend le visage du Maire de la capitale, témoin direct de l’attentat du métro et sans aucun doute sur son auteur, qui se mêle à la masse anonyme des centaines de milliers de « blancheux » venus manifester en silence leur indignation et leur détermination. Elle prend aussi les traits du commissaire de police venu secrètement enquêter sur la femme du médecin et qui, loin d’identifier le coupable recherché, découvre une personne exceptionnelle. Lui aussi sera assassiné, mais aura livré aux journaux son témoignage qui, photocopié à des milliers d’exemplaires, permettra à la vérité de se frayer un chemin.

Essai sur la Lucidité est un livre dérangeant, parce que l’exercice du droit de vote reste l’un des attributs de la démocratie. Les longues files de votants en Afrique du Sud ou, plus récemment au Venezuela, attestent de ce qu’il s’agit d’un droit fondamental. L’apologie du vote en blanc est provocatrice. Il faut reconnaître toutefois que l’élection de George Bush décidée par la Cour Suprême, les dénis de justice à Guantanamo et Abou Ghraib, les mensonges d’Etat sur les armes de destruction massive ou l’attribution à ETA du massacre du 11 mars à Madrid nous incitent à une réflexion de fond sur l’avenir de la démocratie.

José Saramago nous raconte une magnifique histoire. Il le fait avec une précision clinique dans l’analyse des mécanismes de pouvoir et de décision, et décrit l’épidémie blanche avec un parfait humour noir.

Photo du film Blindness de Fernando Meirelles, 2008

Essai sur la cécité

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La crise financière et, plus récemment, celle de la dette de la Grèce, montrent à quel point opinion publique et gouvernements peuvent être aveugles. Le livre de José Saramago, Essai sur la cécité (Ensaio sobre a cegueira, 1995), constitue une fable magnifique.

Une voiture patiente à un feu rouge. Lorsqu’il passe au vert, elle ne démarre pas. Le conducteur vient d’être brutalement frappé de cécité blanche. De l’inconnu qui le ramène chez lui et lui vole sa voiture à l’ophtalmologue qu’il consulte, puis aux clients de ce dernier, l’épidémie se propage de manière vertigineuse et irrémédiable. Le premier groupe est enfermé en quarantaine dans un asile désaffecté. Nous ne connaîtrons pas leur identité. Il y a là le « premier aveugle » et sa femme, la jeune aux lunettes noires, l’enfant atteint de strabisme qui cherche sa maman, le vieux à l’œil bandé, le médecin ophtalmologue (seule spécialité dont pourrait bien se passer un aveugle), la femme du médecin.

Dans l’asile, la vie tourne vite au cauchemar. Les soldats tirent à vue, il faut enterrer les cadavres. La nourriture manque, les gens se soulagent dans les couloirs, le manque d’hygiène est total, l’air fétide et irrespirable. Un groupe de truands se constitue en bande et fait régner la terreur. Ils contrôlent l’accès à la nourriture et se font payer par une rafle générale de tout ce que les détenus avaient emmené avec eux, puis réclament que les femmes soient mises, par roulement, à leur disposition.

Dans cet enfer, se trouve un ange, la femme du médecin. Lorsqu’on a embarqué son mari pour la quarantaine, elle a simplement déclaré qu’elle était aveugle, elle aussi. Mystérieusement, elle n’est pas atteinte par la contagion, peut-être, dira-t-elle, parce qu’il fallait que quelqu’un voie de ses yeux l’abjection. Elle voit son mari coucher avec la jeune aux lunettes noires et son attitude est de miséricorde. Pour que le groupe d’enfermés puisse obtenir de la nourriture, elle se porte volontaire pour subir le viol des truands. Une femme meurt sous cette violence : elle se procure de l’eau, et le corps de la morte et de ces femmes humiliées n’a jamais été aussi propre. Pour venger l’outrage et sauver le groupe, elle plante des ciseaux dans la gorge du chef de bande, et plus tard mettra le feu au refuge des truands. Elle souffre de remords, aimerait parfois devenir elle-même aveugle, semblable aux autres.

L’incendie libère le groupe. Il découvre que les soldats sont partis, puis que la ville entière, couverte d’immondices, est parcourue de bandes d’aveugles en recherche d’un appartement à squatter pour la nuit et d’un peu de nourriture à grappiller. Dans ce désastre, la femme du médecin organise la survie. Face à la pénurie d’eau, elle profite d’une longue averse pour laver le linge sur le balcon de son appartement. La femme du premier aveugle et la jeune aux lunettes noires la rejoignent et les trois femmes, nues, se lavent dans la pluie et retrouvent, pour un instant, une pureté miraculeuse.

Le livre de José Saramago est écrit dans une prose scintillante, parfois d’une brutalité proche de l’obscénité, quelquefois  cruelle dans la dérision, souvent admirable de tendresse.

Cette parabole d’une humanité incapable de voir, et livrée à une anarchie sans espoir, trouve ces jours-ci sa correspondance dans l’actualité. Le journal Le Monde décrivait ainsi la situation de l’armée d’occupation américaine en Irak après l’invasion : « les rapports avec les Irakiens sont de plus en plus tendus. Très jeunes pour la plupart, dans l’incertitude de leur date de retour au pays, les soldats américains se considèrent dans un environnement a priori hostile et agissent en conséquence : pas de contacts avec la population hormis de rares exceptions ; patrouilles motorisées dans les rues des villes, le doigt constamment sur la détente, harnachés de lourds équipements qui, par 50ºC, ne les rend que plus nerveux. A mesure que se multiplient les attentats contre eux, ces militaires deviennent plus brutaux à l’égard de la population. Il n’est pratiquement pas de perquisition qui ne se fasse sans violences, au moins verbales, accentuant le sentiment d’humiliation des irakiens. »

Soldats, violences, anarchie, disparition des services publics, humiliation. La parabole de Saramago sur la cécité n’est pas loin. L’humanité a besoin d’anges qui voient. D’urgence.

Photo du film « Blindness » de Fernando Meirelles, 2008