3112 Vendredi Blanc

L’Ile de Samoa a marqué l’actualité : elle est passée sans transition du 30 décembre 2011 au 1er janvier 2012 et, habituée à être le dernier pays à célébrer la nouvelle année, a ouvert les festivités.

 Pour les Samoans, le vendredi 31 décembre a donc été transformé en journée blanche, purement et simplement rayée du calendrier. Samoa se trouve sur la mappemonde à 180° du méridien de Greenwich. Elle appartenait depuis 1892 à l’hémisphère Est ; elle vient de se tourner résolument vers l’Ouest. La raison en est que ses principaux partenaires commerciaux, en même temps que ses principales destinations d’émigration, sont l’Australie et la Nouvelle Zélande.

 Envions les Samoans. Les fonctionnaires insulaires ont été payés pour la journée du vendredi 31 décembre, bien qu’aucune minute de travail n’ait pu être fournie dans une journée qui n’a jamais existé. Envions aussi les Samoans pour la liberté que leur situation géographique leur confère d’être maîtres du temps, premier ou dernier pays à inaugurer la nouvelle année, capable selon les convenances de supprimer ou d’ajouter un jour au calendrier.

 On serait tenté de relever que le nouveau calendrier samoan illustre le basculement de la richesse et du pouvoir de l’Occident à l’Orient.  Ce serait vrai si l’on ajoutait que, vu de Samoa, l’Occident est à l’Est et l’Orient à l’Ouest !

 Photo « The Guardian » : feu d’artifice du nouvel an à Sydney

Chuks

Les Chuks sont des pays de l’Union Européenne non membres de la zone Euro : République Tchèque (Czech en anglais), Hongrie, Royaume Uni (UK en anglais) et Suède. David Cameron pensait prendre la tête d’un front non-Euro à Bruxelles. Après le sommet européen du 9 décembre, son pays se trouve isolé.

 « Je ne crois pas que David Cameron ait jamais été avec nous à la table », commentait Angela Merkel après que le premier ministre britannique ait mis son veto à une réforme du traité européen de Lisbonne.

 L’attitude de Cameron est à première vue surprenante : il prétendait monnayer son accord à une clause qui exonérerait la City de la régulation européenne. L’identification de l’intérêt majeur de la Grande Bretagne à celui de la City est choquante : les excès de la City ne sont-ils pas la cause de la grande récession de 2008 ? La City est manifestement un prétexte : amender le traité de Lisbonne avait pour but de renforcer la discipline budgétaire, ce que le gouvernement britannique ne pouvait qu’approuver ; il ne s’agissait pas de durcir la régulation financière européenne, et de fait celle-ci reste en place malgré le veto britannique.

 L’attitude de Cameron s’explique par des raisons de pure politique interne au parti conservateur. Il ne se sentait pas de force à imposer aux eurosceptiques Tory de voter en faveur du traité, et encore moins à gagner un référendum. Les accents churchilliens de Cameron, acclamé comme un héros par la droite de son parti, cachent avec peine son manque de courage et d’envergure politique. C’est attristant.

 Photo The Guardian : David Cameron et Angela Merkel au sommet européen de Bruxelles.

Illusion d’optique

Un sondage en ligne du monde.fr dénote une illusion d’optique chez beaucoup de Français, qui accordent à la politique nationale une importance démesurée.

 La question posée par l’édition électronique du Monde pour ses abonnés était ainsi formulée ; « pour vous, si la France perd son triple A, ce sera avant tout le résultat d’une crise qui dépasse et touche tous les pays d’Europe depuis 2008, ou bien de la politique économique menée par le gouvernement depuis 2007 ? » Les lecteurs du Monde répondent massivement que la responsabilité est celle du gouvernement français (59%) ; seulement 32% pensent que c’est la conséquence de la crise de l’Euro.

 Il est certain que la politique du « travailler plus pour gagner plus » est vite apparue pour ce qu’elle est : un gadget idéologique qui s’est retourné contre son auteur, qualifié de « président des riches ». De là à lui attribuer la responsabilité d’une crise qui a ses racines dans la politique de crédit immobilier facile aux Etats-Unis, l’accumulation d’excédents commerciaux et de réserves financières par la Chine et la faiblesse de la construction européenne, il y  un gouffre.

 J’avais été stupéfait de la réaction d’une lectrice de « transhumances » sur l’occupation de la City de Londres par les anticapitalistes : « espérons qu’en 2012 tout ça s’arrête. » Il y avait là, de manière exacerbée, l’idée que le sarkozysme est l’origine de tout mal et que l’élection présidentielle de l’an prochain peut remettre le monde d’aplomb. L’excès d’attentes à l’égard de cette élection est lourd de déceptions futures.

 Le dessin de Steve Bell dans The Guardian du 6 décembre vient corriger notre illusion d’optique. Nicolas Sarkozy semble un tout petit joujou dans les mains d’Angela Merkel. Pour faire bonne mesure, David Cameron, sous la forme habituelle du préservatif, est purement réduit à l’état d’accessoire !

 Illustration : l’accord Merkel – Sarkozy selon Steve Bell, The Guardian, 6 décembre 2011

Le sevrage, pas la crise

Il est habituel de parler de « la crise » comme un état prolongé de déséquilibre de l’économie. Le mot est inadapté. Nous sommes à l’aube d’une longue période de sevrage.

 Dans son étymologie grecque, « crise » signifie le processus de la décision entre des positions différentes ou antagoniques. Le mot a en français des quantités de sens. Je retiendrai celui qu’il a en médecine : la manifestation aigüe d’une maladie.

 Il est certain que la chute vertigineuse du produit national brut partout dans le monde au dernier trimestre 2008 et, plus récemment, l’envolée du taux d’intérêt des emprunts grecs et italiens, se présentent comme de brutales poussées de fièvre aigüe. L’analogie médicale est intéressante : la crise manifeste une maladie. Lorsque le chômage ronge comme un cancer des millions de gens pendant des années, ce n’est plus une « crise » : c’est une pathologie qui vient de loin et que l’aspirine des recettes anticrise ne peut juguler.

 Cette pathologie, c’est « l’alcoolisme » financier. Pendant des années, les pouvoirs publics des pays développés se sont attachés à favoriser l’endettement privé par une politique de taux d’intérêt bas, tout en cédant pour leur part à la facilité du recours à l’emprunt pour financer les déficits budgétaires. Pendant des années, cette politique a soutenu la croissance car l’arrivée sur le marché de centaines de millions de travailleurs dans les pays émergents et la révolution de l’Internet exerçaient une pression à la baisse des prix, que l’émission monétaire à robinets ouverts contrebalançait.

 Voilà, c’est fini. Les accédants américains à la propriété sont gavés de dettes, et l’endettement de la Grèce et de l’Italie dépasse le produit national d’une année. Nous sommes entrés dans une période de sevrage. Il faut réduire la dette, donc réduire la dépense publique, donc faire pression sur le pouvoir d’achat des ménages, mais cela à son tour réduit les recettes fiscales et fait du retour à l’équilibre une cible mouvante.

 Privés du levier fiscal, les pouvoirs publics ouvrent de nouveau le robinet monétaire, ce qu’on appelle « quantitative easing ». Bref, on traite le drogué à la méthadone en priant le ciel qu’il sera possible, un jour, de réduire les doses. Il est très possible que le gigantesque volume de dollars, de livres et d’euros que les banques centrales déversent sur l’économie provoquent une flambée inflationniste, qui réduirait la valeur réelle des actifs (les biens immobiliers, les marchandises) et ferait diminuer l’endettement. Mais l’expérience des années soixante dix (pour ne pas parler de la République de Weimar et de l’ascension du Nazisme) montre combien l’ivresse de l’inflation est, à hautes doses, nocive et dangereuse.

 Si les dirigeants politiques, d’Obama à Merkel et de Cameron à Sarkozy semblent si impuissants, c’est qu’ils sont confrontés à des cycles vicieux difficiles à enrayer : la crise de 2008 a été jugulée au prix d’un recours massif à l’endettement massif, le même qui provoque la crise de l’Euro. Les solutions disponibles sont connues : serrage de la ceinture, investissements ciblés sur des vecteurs de croissance et une dose d’inflation. Aucune, séparément, ne peut réussir. Leur juste dosage ne peut se faire que par tâtonnements, dans un processus transparent, géré à l’échelle internationale mais contrôlé démocratiquement. Ambitieux programme !

 Illustration : bouteille de Whisky Chivas, à la santé des lecteurs de « transhumances » !