Surréalisme libyen

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Les surréalistes, porteurs entre les deux guerres d’images hyperboliques, auraient sans nul doute trouvé une source d’inspiration dans le Colonel Kadhafi.

L’image a fait le tour du monde. Pour démentir le ministre britannique des affaires étrangères qui, le 21 février, le disait en fuite au Venezuela, le Colonel Kadhafi se fait filmer pendant 22 secondes devant son domicile à bord d’un véhicule, armé d’un parapluie.

De quelle sorte de véhicule s’agissait-il ? Un engin agricole ? La cabine d’une pelleteuse ? Une papamobile ?

De quelle sorte de parapluie s’agissait-il ? Un parapluie bulgare à la pointe venimeuse, comme pour rappeler l’épisode des infirmières ? Un accessoire de théâtre ?

Le Colonel Kadhafi est un personnage surréaliste, onirique, version cauchemar.

Photo Le Monde. 

Huffington Post

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 Le succès du Huffington Post, journal d’information politique on-line vendu pour 315 millions de dollars à AOL, illustre les défis qu’affronte la presse.

Dans son premier éditorial comme directeur du Monde, Erik Israelewicz écrit « dans notre métier, l’information, la révolution portée par le numérique n’en finit pas de modifier la donne. L’expérience, parmi d’autres, du Huffington Post, aux Etats-Unis, nous oblige à repenser notre journal, à nous situer dans une culture multimédia. Là-bas, en moins de cinq ans, ce site d’information politique en ligne, créé ex-nihilo, s’est imposé comme un véritable journal de référence, venant concurrencer las plus grands quotidiens du pays. Il vient d’être racheté par AOL, un fournisseur d’accès à Internet, pour un prix deux fois supérieur à celui payé par les nouveaux propriétaires du Monde. »

Dans The Guardian du 16 février, Hadley Freeman raconte l’aventure du Huffington Post et de sa fondatrice, Arianna Huffington. Arianna naquit Stassinopoulos en 1950. Elle quitta la Grèce pour suivre des études à Cambridge. Extravertie, extraordinairement douée pour les relations publiques, elle fit preuve dès cette époque des qualités entrepreneuriales qui allaient faire son succès. Elle épousa un journaliste britannique dont elle divorça dix ans plus tard. Elle s’installa alors à New York et épousa en 1986 Michael Huffington, un millionnaire républicain dont elle eut deux filles avant de divorcer onze ans plus tard. Politiquement, elle évolua vers la gauche et se présenta contre Arnold Schwarzenegger en tant que candidate indépendante comme Gouverneur de Californie en 2003. C’est alors qu’elle lança, en 2005, le Huffington Post.

Le Huffpo, comme l’appelle ses fans, est d’orientation libérale. Il devient le baume  au cœur de millions d’Américains exaspérés par le néo-conservatisme des années Bush. Pourtant, son public ne se définit pas par ses opinions politiques : « les lecteurs sont bien éduqués, appartiennent à un ménage à haut revenu et utilisent le dernier cri de la technologie », dit un collaborateur d’Arianna. Le journal connaît un succès vertigineux, puisque après seulement six ans il compte 26 millions de visiteurs par mois et 200 journalistes payés.

La mention de « journalistes payés » est importante, car le secret du Huffington Post est de devoir une grande partie de ses contenus à 9.000 bloggeurs enregistrés. Dans le Los Angeles Times, Tim Rutten compara récemment le « business model » du journal à « une galère ramée par des esclaves et commandée par des pirates ». Il ajouta que l’accord avec AOL « allait pousser plus de journalistes plus profondément dans le secteur à bas salaires qui se développe tragiquement dans note économie de plus en plus brutale ».

L’achat du Huffington Post par AOL va enrichir Arianna, mais va aussi la propulser au rang d’éditrice en chef de tous les sites Web d’AOL. « Ce moment, dit-elle, va être pour le Huffpost pareil à descendre d’un train rapide et monter dans un jet supersonique… 1+1 = 11. »

L’avenir sera-t-il aussi rose ? Les lecteurs accepteront-ils le recentrage annoncé de la ligne éditoriale de libérale à centriste ? Et les bloggeurs, satisfaits d’apporter leur contribution au « peloton », à la  « communauté éditoriale » que représentait le Huffpost, accepteront-ils de continuer à ramer gratuitement ?

Au cours des dernières années, Le Monde a rendu sa version électronique plus interactive, alors que la version papier traditionnelle est restée produite presque exclusivement par les journalistes. On comprend la fascination d’Erik Israelewicz pour le modèle du Huffington Post. S’achemine-t-on vers un modèle où Le Monde électronique sera le journal de référence, largement produit par la communauté des bloggeurs, et où la version papier en sera en quelque sorte le prolongement, offrant mise en perspective et réflexion en profondeur. ?

Photo « The Guardian » : Arianna Huffington.

Pacte de compétitivité

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  Le « pacte de compétitivité » annoncé le 5 février par la Chancelière allemande et le Président français ne semble pas avoir eu l’écho qu’il méritait.

Profitant d’un sommet européen sur les questions de l’énergie, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont annoncé qu’ils allaient promouvoir ensemble un « pacte de compétitivité » entre les Etats membres de l’Eurozone. Ce pacte implique en particulier la recherche d’une harmonisation des politiques publiques dans le domaine de l’âge de la retraite (Les Allemands parlent de 67 ans), de l’impôt sur les sociétés (la fin du dumping irlandais), des salaires du secteur public (plus d’échelle mobile, comme en Belgique), des systèmes de sécurité sociale et des prestations sociales, de la reconnaissance des diplômes. La Constitution de chaque pays fixerait un plafond à l’endettement public. Un mécanisme robuste serait mis en place pour résoudre les crises financières.

A l’avenir, les pays membres de la zone Euro seront plus intégrés que ceux qui en sont absents. C’est une rupture dans la dynamique de la construction européenne, le début d’une Europe à deux vitesses qui prend acte de la réticence britannique à aller de l’avant. José Manuel Barroso s’en est ému à jute titre.

Pour la Chancelière allemande, il s’agit de prouver à ses électeurs que la contribution allemande au sauvetage de pays en difficulté ne se fera pas sana garantie ni contrepartie : leur refinancement se fera à condition que leur gouvernance soit compatible avec celle de l’Allemagne.

Le Président français s’adresse lui aussi à ses électeurs. Son programme pour l’élection de 2012 est tout tracé : c’est le pacte de compétitivité ! Il prépare un piège pour l’opposition de gauche : mon programme est celui de l’Europe unie, le refuser c’est se mettre au ban des nations qui ont adopté l’Euro. La gauche risque de voler en éclats, comme cela s’est déjà produit lors du referendum sur la constitution européenne. Elle doit au plus vite prendre la mesure du danger et définir sa riposte.

L’Euro est-il bon pour l’Europe ? La réponse est positive. Ce n’est pas pour rien que l’Estonie vient de l’adopter. Lorsque la majeure partie des exportations est destinée aux pays voisins, être exempt de l’aléa monétaire donne aux exportateurs une visibilité et une sécurité inappréciables. A l’échelon mondial, l’Euro est de plus en plus monnaie de réserve : c’est bon pour l’Europe, c’est bon pour la stabilité financière internationale.

Faut-il une convergence des politiques économiques des pays de l’Eurozone ? La réponse est moins nette. Si l’on considère les Etats de la zone Euro qui posent problème actuellement, deux d’entre eux, le Portugal et la Grèce, souffrent d’un Etat archaïque : le supplément de gouvernance imposé par le pacte de compétitivité est une réponse adaptée. En revanche, l’Irlande et l’Espagne affichaient des finances publiques saines, mais leurs banques ont trop prêté sans prendre garde aux risques ; l’application du pacte de stabilité n’aurait sans doute pas évité la crise dans laquelle ils se débattent. Si on ajoute dans le tableau de grands pays comme la France et l’Italie, il est certain que l’accumulation de déficits dans les années de croissance au lieu de se désendetter a constitué une erreur historique ; l’application du pacte de compétitivité aurait pu l’empêcher. Globalement, les ajustements qui ne peuvent pas se faire par la dévaluation doivent se faire par des changements des variables réelles de l’économie, production, prix, investissements, emploi. Le pacte de compétitivité vise à coordonner ces ajustements de manière à ce qu’ils soient moins brutaux et laissent sa chance à la croissance.

Si l’on adhère au principe du pacte de compétitivité, le définir ouvre un vaste champ de travail. Il faudrait d’abord y injecter ce qui manque : une vraie politique industrielle, de développement des compétences et d’encouragement à l’innovation. Les fonds européens existent ; sans doute faut-il les réorienter et diversifier leur financement. Il faut aussi éviter l’hégémonie du « moins » : moins de prestations sociales, moins de sécurité sociale, moins d’années de retraite etc.  Il est certain que des sacrifices doivent être consentis. Mais pourquoi ne pas prendre comme modèle ce qui marche le mieux dans l’ensemble des pays ? Il est certainement possible alors d’améliorer le service aux citoyens en limitant les taxes dont ils doivent s’acquitter.

Nous nous acheminons vers une bataille politique pour ou contre le pacte de compétitivité. Puisse le débat se déplacer vers le contenu du pacte et vers son objectif : comment faire pour que l’Europe retrouve le chemin d’une croissance durable, écologiquement saine et créatrice d’emplois ?

Photo The Guardian : Angela Merkel et Nicolas Sarkozy

Dégage !

   

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La langue française a fourni un slogan de la révolution égyptienne du 11 février : « dégage ! »

Sur la Place Tahrir du Caire, les manifestants ont demandé le départ du Président Moubarak. L’un de leurs slogans venait de Tunisie : après « Ben Ali, dégage ! », ce fut « Moubarak, dégage ! ». Le pays de la Bastille et des Droits Humains a ainsi fourni une contribution linguistique, même involontaire, à ce qui restera comme la révolution du 11 février. Nous sommes ici pour y rester, disaient les manifestants ; c’est à lui de partir.

Le 10 février au soir, je suis resté fasciné par le spectacle que présentait la chaîne Al Jazeera. Dans la moitié gauche de l’écran, le Président Moubarak annonçait à ses fils et ses filles égyptiens l’intention de se maintenir au pouvoir pour ne pas plier aux pressions de l’étranger et pour garantir une transition pacifique. Dans la moitié droite, une marée humaine passait de la jubilation d’une démission annoncée à la consternation puis à la colère. Le fossé entre le dirigeant et son peuple sautait aux yeux.

Les révolutions sont toujours lourdes d’incertitudes. Mais le spectacle d’un peuple tout entier se libérant de ses chaînes est émouvant et beau.

Photo « The Guardian ».