Les cheveux de Ben Laden

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Le FBI a publié récemment un portrait robot de Ben Laden tel qu’il est supposé paraître à son âge actuel, 53 ans. Sa chevelure a été empruntée à un homme politique espagnol de gauche, Gaspar Llamazares Trigo.

Les experts américains du renseignement étaient confrontés à un redoutable défi : comment établir un portrait robot de Ben Laden, alors que ses dernières images connues datent de quelques années ? Un détail était spécialement ardu : la chevelure. Car même les images anciennes font défaut. L’homme ne se présente aux caméras que coiffé d’un keffieh ou d’un turban. Serait-il chauve ? Ou quelle serait sa coupe de cheveux ? Il fallait donner libre cours à l’imagination.

L’idée est semble-t-elle venue d’elle-même : chercher sur Internet la photo d’un homme du sud, né comme Ben Laden en 1957, brun et frisé comme lui, comme lui dans le camp ennemi. C’est ainsi que Gaspar Llamazares, représentant de la formation de gauche Izquierda Unida au Parlement espagnol, figure marquante de la résistance à la guerre d’Irak, fut choisi pour prêter à Ben Laden sa belle chevelure. Le succès fut tel que les as de l’Intelligence prêtèrent à un autre ténor d’El Qaida, Atiya Abd el Rahman, l’étincelante crinière de Gaspar.

L’affaire fait grand bruit outre Pyrénées où la Chambre des Députés vient de voter unanime une déclaration de soutien à Llamazares et de condamnation des manœuvres du FBI. Mais on est surtout consterné par l’amateurisme d’un service qui tient la sécurité des Etats-Unis entre ses mains. On s’imaginait ses agents utilisant un logiciel de « vieillissement » sophistiqué, et voici qu’ils se contentent de copier coller une tignasse espagnole. On croyait qu’ils appliquaient des techniques d’espionnage scientifiques, et voici que, puérils, ils jouent un tour de potache à un vieil adversaire politique.

(Photo El País. De droite à gauche photo de Gaspar Llamazares, portrait robot d’Atiya Abd el Rahman, portrait robot d’Osama Ben Laden).

Exécution en Chine

Un citoyen britannique a été exécuté en Chine aujourd’hui. C’est la première fois depuis cinquante ans que la peine de mort y est appliquée à un citoyen européen. Pourquoi ?

Avant d’aller plus avant, je précise que je suis un opposant inconditionnel à la peine de mort et que je n’ai aucune sympathie pour les régimes dictatoriaux où qu’ils soient. Je partage donc l’émotion suscitée par l’exécution d’Akmal Shaikh, d’autant plus qu’il ne semble pas que ses désordres psychologiques aient été pris en compte à son procès.

Ceci dit, je suis toujours embarrassé par le concert unanime de protestations occidentales face à des événements qui se déroulent hors d’Occident. Il manque parfois la prise de distance qui permet sinon d’excuser, du moins de comprendre des comportements qui trouvent leurs racines dans d’autres cultures.

Comment se fait-il donc que les autorités chinoises aient adopté ce comportement inflexible, maintenant et à l’égard d’un citoyen de Grande Bretagne ? La journaliste Helen Pidd, du quotidien The Guardian écrit dans l’édition du 29 décembre : « le trafic de drogue est l’un des crimes qui impliquent automatiquement une condamnation à mort. L’usage de drogue augmente. L’héroïne est une menace croissante, particulièrement dans le Xinjiang, près de la frontière ouest de la Chine avec l’Afghanistan.

Le commerce de l’héroïne a une connotation sombre pour la Chine. Le journal nationaliste « Global Times » a dit que le cas de Shaikh était sensible car il ramenait le souvenir noir de la guerre de l’opium déclenchée par les Britanniques il y a plus d’un siècle et qui entraîna le pays dans une longue période de cauchemar.

Un porte-parole de l’ambassade de Chine en Grande Bretagne a aussi souligné ce point : la Chine a un souvenir amer des problèmes de drogue dans l’histoire, et fait face à des situations difficiles en ce moment, qui menacent la stabilité sociale. »

Copenhague

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 Il y a une quinzaine de jours, les blogueurs du Monde furent invités à écrire ce que leur inspirait de sommet de Copenhague. Je n’eus pas envie d’ajouter quelques décibels au bruit médiatique. Après le fiasco, après la déception et la frustration, vient le temps de la réflexion.

Dans le quotidien britannique The Guardian, George Monbiot a publié le 22 décembre un article intitulé : « qui est à blâmer pour l’échec de Copenhague ? Barack Obama. Et vous ». Selon lui, un succès de la conférence de Copenhague aurait signifié pour le président américain l’obligation de livrer au Congrès la bataille de sa vie, avec peu de chances de l’emporter face aux lobbies de tout genre. Assembler autour de lui une coalition hétéroclite de pays en exerçant sur eux des pressions dignes d’un George Bush, mettre la Chine en accusation et, geste impardonnable, lui faire perdre la face, lui permettait d’éviter cette bataille et de rejeter la responsabilité de l’échec sur l’étranger. George Monbiot montre du doigt un second responsable, les citoyens, nous-mêmes : « le nombre de ceux qui sont passés à l’action fut pathétique. Des manifestations qui auraient du amener des millions de personnes dans les rues ont lutté pour en mobiliser quelques milliers. »

Dans ce qui s’est écrit ces derniers jours, je voudrais retenir quelques idées.

La première est que le sommet de Copenhague n’a pas été seulement négatif. Plus personne ne doute maintenant de la réalité du changement climatique et du fait qu’il s’agit d’un défi majeur pour les gouvernements du monde entier. La plaisanterie d’Hugo Chavéz, « si le climat avait été une banque, on l’aurait déjà sauvé ! » a du vrai. Il reste que la question du réchauffement est maintenant installée solidement au coeur des relations internationales. A cet égard, le cafouillage de la conférence a aussi quelque chose de positif : il faudra tenir compte d’une multitude de réalités différentes si l’on veut construire un accord où chaque pays gagne quelque chose.

La seconde est que chaque année perdue dans la recherche d’un traité contraignant, après la décennie perdue de Bush, contient en germe d’immenses dangers. L’insuffisante réduction de la consommation d’énergie fossile comme la raréfaction des ressources en eau vont exaspérer les conflits géopolitiques. Le monde va devenir plus dangereux à mesure que les températures s’élèveront. Les prix de biens essentiels comme le pétrole ou les céréales peuvent exploser et provoquer des ajustements brutaux et des craquements dans nos systèmes sociaux et politiques.

Troisième idée : si les Etats ont leur rôle à jour dans la lutte contre le réchauffement climatique, beaucoup d’actions sont déjà à l’oeuvre plus près des citoyens, dans les municipalités ou dans les régions, ou au contraire dans les fédérations d’Etats comme la Communauté Européenne. Même du temps de Bush, le gouverneur républicain de Californie faisait adopter des normes anti-pollution rigoureuses. L’appel de Corinne Lepage à la société civile va dans le même sens.

Enfin, il faut réinventer les négociations internationales. On a incriminé la mauvaise gestion danoise de la conférence, mais il faut se rappeler qu’une autre grande négociation, le Cycle de Doha de l’Organisation Mondiale du Commerce, patine elle aussi depuis des années. Comme le dit le coordinateur de la conférence de Copenhague Yvo de Boer, cité par Monbiot : « si l’une après l’autre les échéances ne sont pas respectées, nous finirons par devenir une sorte de petit orchestre sur le Titanic ».

Que faut-il faire ? Il faudra probablement dessiner un accord avant les grandes conférences entre les principaux responsables des phénomènes auxquels on veut s’attaquer, que ce soit les émissions de carbone ou les restrictions au commerce. Faute d’un schéma commun  mis au point à l’avance entre les Etats-Unis, l’Union Européenne, le Japon et la Chine, un accord entre 192 pays était hautement improbable. Il faudra aussi s’inspirer de ce qui a fait le succès de l’Union Européenne : une grande idée fondatrice, autrefois le désir d’éviter une troisième guerre mondiale sur le continent, maintenant celui de prévenir un désastre écologique ; mais surtout de sordides négociations de marchands de tapis qui n’ont rien de reluisant mais sont seules capables de garantir que chacun sort gagnant d’une manière ou d’une autre d’un compromis.

Les négociateurs de Copenhague avaient bien en tête la grande idée. Il faut maintenant retrouver, à l’échelle mondiale et sur le sujet du réchauffement planétaire, la délicieuse atmosphère glauque des négociations de Bruxelles, horloge arrêtée !

(Photo : The Guardian)