Tony Blair comme pape Innocent X

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Le quotidien britannique The Guardian a publié le 15 décembre un dessin humoristique de Steve Bell inspiré des tableaux de Francis Bacon « études d’après le portrait du pape Innocent X par Velázquez ».

On y voit l’ancien Premier Ministre britannique en grand habit pontifical tenant dans la main une bulle disant « I lied in Good Faith », j’ai menti de bonne foi. La caricature se réfère à une interview donnée récemment à la BBC par Blair, qui doit être auditionné en janvier par la Commission parlementaire Chilcot, chargée d’enquêter sur la participation britannique à la guerre d’Irak.

Dans cette interview, Blair confessait qu’il aurait envahi l’Irak même en l’absence d’armes de destruction massive, et qu’il aurait trouvé un moyen de justifier la guerre auprès du parlement et du public.

Le dossier de la commission Chicot est accessible à http://guardian.co.uk/iraq-war-inquiriy.

 

Berlin Ramallah, d’un mur à l’autre

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L’allégresse de la célébration de la chute du mur de Berlin ne doit pas nous faire oublier que d’autres murs doivent tomber. Le mur de séparation d’Israël avec la Palestine est de ceux-là.

Vingt ans après la chute du mur de Berlin, de nombreux murs sont encore debout : celui qui sépare les deux Corée, celui qui court à la frontière des Etats-Unis et du Mexique, ou encore celui qui entoure les enclaves espagnoles au Maroc.  Le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie comme celui qui coupe du monde la Bande de Gaza méritent une attention spéciale, deux semaines après que l’Assemblée Générale des Nations Unies a approuvé le rapport Goldstone.

Le rapport de la Commission des Nations Unies pour établir les faits sur le conflit de Gaza (15 septembre 2008 – 3 avril 2009), présidée par le juge sud-africain Richard Goldstone, a été publié le 15 septembre 2009. Etabli selon une méthodologie d’investigation rigoureuse, il comporte plus de 500 pages. Il confirme ce que les articles de presse avaient déjà relaté : la disproportion des moyens utilisés par Israël avec les buts recherchés (1.400 morts du côté palestinien, 13 du côté israélien dont 4 sous le feu ami), la destruction systématique d’infrastructures civiles, le bombardement d’un hôpital, 3.354 maison totalement détruites, les bombes au phosphore, l’obstruction à l’acheminement de médicaments et de nourriture, l’usage de civils comme boucliers humains. Le rapport dénonce aussi le bombardement à la roquette par les forces du Hamas de villages israéliens. Il estime que de part et d’autre des crimes de guerre ont été commis, et peut-être aussi des crimes contre l’humanité. Il demande que les auteurs de ces crimes soient identifiés et punis.

Depuis le début, le Gouvernement israélien a fait obstruction aux travaux de la commission. Il n’a pas permis qu’elle interroge l’Autorité palestinienne, et pas même les victimes israéliennes de l’artillerie du Hamas. Il a persuadé les Etats-Unis de s’opposer au transfert du dossier au Conseil de Sécurité. Il livre une bataille médiatique pour discréditer la Commission et les organisations humanitaires qui appuient ses conclusions : les deux premiers sites Web référencés par le moteur de recherche yahoo.com sur le rapport Goldstone sont des outils de propagande israélienne.

Le mur de Berlin, comme celui de Corée aujourd’hui, avait pour but d’empêcher les citoyens de sortir. Le mur de Palestine empêche d’entrer. Il est largement approuvé par une population qui se sent assiégée. Mais plus que le mur de béton et de barbelés, c’est la muraille psychologique construite au long de dizaines d’années qui effraie. La conviction que c’est en humiliant en permanence l’adversaire dans l’espoir de lui inoculer une mentalité de vaincu, la certitude que l’intérêt national est au-dessus des lois internationales et de la simple humanité, la doctrine des faits accomplis sont un terrible venin.

Israël s’enorgueillit justement de sa démocratie. Mais la démocratie naquit en Grande Bretagne d’un désir de transparence. Les contribuables voulaient savoir où allait leur argent, et le pouvoir du Parlement se construisit sur le contrôle budgétaire. La démocratie peut-elle survivre si la raison d’Etat s’oppose à ce que des crimes soient investigués et punis ?

(Photo www.pbase.com/yalop/fence)

Le mur et l’aquarium

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Dans un article intitulé « l’Europe de l’Est, vingt ans après » (Le Monde, 9 novembre), Jacques Rupnik écrit : « Une partie des élites et les experts occidentaux doutaient de la possibilité de mener à bien simultanément le passage de la dictature à la démocratie et celui de l’économie étatisée au marché. On savait transformer un aquarium en soupe de poisson, mais on n’avait jamais fait l’inverse. L’avenir de l’Est, disait-on, risquait de ressembler au Sud plutôt qu’à l’Ouest. Pas plus que la vision euphorique de la démocratie européenne réinventée dans les retrouvailles européennes, le scénario catastrophe ne s’est réalisé. »

(Photo El País)

Francisco Ayala, témoin du siècle

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L’écrivain espagnol Francisco Ayala est mort le 3 novembre à l’âge de 103 ans, devenu un symbole de l’Espagne réconciliée.

Francisco de Paula Ayala García-Duarte était né à Grenade, comme Federico García Lorca, son aîné de huit ans. Comme lui, il s’engagea dans la défense de la République contre l’insurrection franquiste. Federico mourut sous les balles d’un peloton d’exécution au début de la  guerre civile. Francisco partit pour un long exil. Doté d’une impressionnante longévité, il participa en 2006 à une conférence internationale pour marquer son propre centenaire. Au-delà des clivages politiques et des plaies de l’histoire, il était devenu emblématique d’une Espagne moderne et pacifiée malgré les sirènes de l’intolérance.

Son livre « A propos de mes pas sur la terre » (De mis pasos en la tierra, Punto de Lectura 1996) raconte son itinéraire. Né en 1906 à Grenade, il étudie à Madrid mais, en avance sur son temps, décide de faire son « Erasmus » à Berlin. Ami du président républicain Azaña, il s’exile en Argentine, à Porto Rico et aux Etats Unis et revient pour la première fois en Espagne en 1960. Il porte sur les gens, les structures et les choses un regard distant et lucide, non exempt parfois de poésie. Voici quelques réflexions que j’ai particulièrement appréciées, parce qu’elles rejoignent mes propres expériences ou ma manière de voir.

Grenade. « Si tous les sens contribuent à percevoir un enchantement si subit – eau qui chante dans les vasques et les fontaines, arômes qui emplissent l’air, douceur et fraîcheur de la pierre – c’est peut-être l’ouïe qui nous livre la part la plus intime et la plus délicate de l’esprit grenadin ».

Venise. « Elle brille, nette, avec la plasticité et le luxe atroce de ses mausolées et ce n’est pas tant qu’elle soit morte elle-même : elle loge, avec une magnificence imposante, la mort en son sein. Dans « mort à Venise », Mann a bien perçu ce qu’il y a de mortel dans la beauté, sa séduction impossible, la chute de l’artiste dans la consolante et anhihilante attraction du parfait ».

Séville. « Pour moi, Séville est et a été depuis le commencement moins une réalité pratique qu’une expérience littéraire, poétique ».

Tourisme. « Un touriste, ce qu’il peut le plus haïr dans le monde, ce sont les touristes. Les touristes empêchent le touriste de profiter confortablement de ses vacances bien gagnées et méritées ».

Ayala ne croit pas qu’il soit possible de caractériser l’âme d’un peuple, ou alors il faut le faire avec modestie et en toute conscience du contexte historique. Il cite José Antonio Maravell : « l’image de l’Espagnol à la fin du seizième siècle se caractérise par des traits de réflexion, calcul, astuce, froideur. Par sa répétition et par la qualité de certains de ces auteurs, nous devons considérer ces représentations comme stéréotype de l’Espagnol à l’époque de la prépondérance politique de l’Espagne. Il est intéressant de noter que ce qui ressemble le plus à ce stéréotype est celui de la « Perfide Albion » au temps de son hégémonie ». Et Ayala ajoute : « ce qui s’y  oppose le plus, c’est l’image de l’Espagnol chérie par le Romantisme : passionnel, sans souci du lendemain, impulsif, spontané, image que les Espagnols eux-mêmes ont assumée en cherchant à s’identifier avec ce modèle ».

Et pour finir, le récit d’une expérience simple et touchante. « Nous fûmes victimes ces jours-là d’une de ces agressions qui, en raison de leur fréquence, ne sont même plus mentionnées par les journaux. Des manieurs de poignards habiles, décidés et impavides nous dépouillèrent en un instant de tout ce que nous portions sur nous, nous laissant stupéfaits et irrités. Nous non plus, n’étions pas à l’abri. Et ainsi, puisque c’était notre tour d’être protagonistes – ou mieux protagonistes passifs – d’un épisode chaque jour  tant de fois répété, mais qui ne nous avait jamais jusque là affecté personnellement, sa réalité se fit effective, provocant en nous un épuisement confus, sans doute disproportionné à sa cause. Bien que triviale, l’expérience avait été pour nous dévastatrice. »

(Photo tirée du quotidien El País)