Vivre au Paradis

Dans le cadre d’un partenariat avec le Réseau aquitain d’histoire et mémoire de l’immigration, le Musée d’Aquitaine a proposé la projection du film « Vivre au Paradis » de Bourlem Guerdjou (1997).

 En 1960, Lakhdar (Roschdy Zem), ouvrier algérien travaillant dans le bâtiment, a le projet de faire venir sa femme et ses deux enfants qui vivent dans une oasis saharienne. Malgré tous ses efforts pour rendre habitable la baraque qu’il habite dans le bidonville de Nanterre, le choc pour Nora (Fadila Belkebla) est douloureux. Elle s’attendait à une vie facile, avec l’électricité, l’eau courante, de l’espace. Lakhdar va tout faire pour lui décrocher le paradis, un vrai appartement dans Paris. Il fera des heures supplémentaires. Il n’hésitera pas non plus à arnaquer un ami qui, lui aussi, veut faire venir sa famille du bled.

 Lakhdar et Nora suivent une trajectoire opposée. Lakhdar s’entête dans sa recherche d’un paradis individuel, et considère la lutte pour l’indépendance comme une perte de temps. Nora au contraire s’intègre peu à peu aux solidarités de femmes dans le bidonville ; plus, même, elle participe à l’action clandestine du FLN à l’instigation de sa représentante dans le bidonville, Aicha. Nora ne serait pas loin de penser que le paradis n’est pas dans un appartement isolé avec tout le confort, mais dans la communauté humaine unie par le massacre du 17 octobre 1961, heureuse de célébrer un mariage traditionnel, transportée de joie par la proclamation de l’indépendance, le 3 juillet 1962.

 « Vivre au Paradis » est un beau film, magnifiquement joué par Zem et Belkebla, sur la base d’un scénario solide inspiré du livre de Brahim Benaïcha, avec de splendides prises de vue.

 Le Musée d’Aquitaine proposait aussi un film documentaire réalisé à l’occasion de l’exposition « Vies d’exil » à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont « transhumances » a rendu compte. Le débat avec la réalisatrice Florence Gaillard, souligna les affrontements au sein de la communauté algérienne pendant la guerre, qui se traduisirent pars près de 4.000 morts dans des règlements de compte. L’Algérie ne s’est peut-être pas tout à fait réconciliée avec ce passé-là.

Lahhdar, Nora et leurs enfants dans le bidonville de Nanterre

L’artiste et son modèle

« L’artiste et son modèle », film de Fernando Trueba, offre une envoûtante méditation sur le processus de création artistique.

 Pendant l’été 1943, le sculpteur Marc Cros (Jean Rochefort) vit avec sa femme et ancien modèle Léa (Claudia Cardinale) dans un village de la Catalogne française. Depuis le début de la guerre, son inspiration s’est tarie. Léa repère dans le village une jolie jeune femme, réfugiée du franquisme, Mercé (Aida Folch). En échange du gîte et du couvert, que le sculpteur lui accorde dans la bergerie qui lui sert d’atelier, elle consent à devenir son modèle.

 Mercé vient de la campagne. Elle n’a aucune idée de ce qu’une œuvre d’art signifie. Elle rit parfois à gorge déployée, quitte la pause pour se baigner dans la rivière, bouge lorsque le sculpteur la voudrait strictement immobile. Marc Cros ne trouve pas l’inspiration, multiplie les croquis, les déchire et recommence avec d’autres poses. C’est une posture de Mercé désespérée de ce travail inabouti qui lui fait enfin trouver l’idée créatrice qu’il va pouvoir élaborer.

 Le sculpteur est fasciné par la perfection du corps de son modèle, qu’il dévore des yeux, dont il contemple les courbes et le grain de la peau, et dont il touche les épaules comme pour les façonner. Il sent qu’il tient l’occasion de réaliser, à l’hiver de sa vie, l’œuvre de création définitive, lui qui croit que Dieu a créé Ève, et non Adam, parce qu’il avait besoin d’absolue beauté.

 Le film est tourné en noir et blanc, ce qui convient bien à une apologie des volumes et des formes. Il est presque silencieux, sans musique, avec comme bande sonore de rares paroles, le vent dans les arbres, le frottement des outils sur le plâtre, quelques coups de feu. Ce qui le rend captivant, c’est, comme le suggère le titre, la relation chargée d’érotisme sublimé qui s’établit entre la lumineuse Aida Folch et un Jean Rochefort magnifique dans son angoisse créatrice, sur le fil du rasoir entre le désir charnel et l’œuvre d’art.

 Le film de Fernando Trueba a des points communs avec le « Renoir » de Gilles Bourdos : les deux films montrent un artiste qui, par la magie de l’irruption d’une superbe jeune femme, retrouve à la fin de sa vie l’inspiration créatrice. L’un et l’autre évoquent la tension entre le désir de l’artiste de faire abstraction du contexte de guerre pour se consacrer à son art, et l’implication de ses proches dans les événements. La participation de Mercé, la nuit, à des activités de résistance, est peu crédible, au contraire des déchirements entre Auguste et Jean Renoir sur l’engagement militaire de ce dernier, dans le film de Bourdos. Fernando Trueba aurait peut-être pu omettre ce volet de son film et rester focalisé sur ce qui en est le véritable objet : une méditation sur l’art.

Marc Cros montre à Mercé ce qu’il considère comme le plus beau dessin du monde : une esquisse au fusain de Rembrandt représentant les premiers pas d’un jeune enfant. Le sculpteur fait partager à son modèle, et à nous spectateurs, son émotion et guide nos pas sur le chemin de la création artistique. C’est ce que réussit, sobrement mais magnifiquement, le film de Fernando Trueba.

Aida Folch et Jean Rochefort dans « l’artiste et son modèle »

Au bout du conte

« Au bout du conte », film réalisé par Agnès Jaoui sur la base d’un scénario écrit avec Jean-Pierre Bacri, est une comédie un peu grinçante sur les rêves et le destin d’hommes et de femmes ordinaires.

 Pierre (Jean-Pierre Bacri) ne croit pas aux médiums. Il reste qu’il s’approche dangereusement de la date qu’une voyante a désignée il y a longtemps comme celle de sa mort. Il n’y croit pas, mais sa vie est de plus en plus pourrie par le doute.

 Laura (Agathe Bonitzer) voit en rêve un Prince Charmant l’emmener vers le bonheur. C’est en effet le bonheur qu’elle, fille de bonne famille un peu déprimée, connait brièvement avec Sandro (Arthur Dupont), un jeune musicien désargenté mais talentueux. Hélas, elle ne résistera pas aux avances d’un ténébreux Don Juan, Maxime (Benjamin Biolay), et perdra son amour.

 Marianne (Agnès Jaoui) a perdu l’amour de sa vie. Elle vient de se séparer de son mari, mais découvre qu’elle ne sait rien faire seule, conduire, entrer le mot de passe de son ordinateur ou mettre en route le chauffe-eau.

 Tous ces personnages croient aux contes de fée, mais ils savent bien que la vraie vie est différente, qu’elle passe par des ruptures, des souffrances et aussi des épisodes de félicité.

 Il y a des scènes drôles dans « au bout du conte », comme celle où Bacri, moniteur d’auto-école, tente de donner confiance en elle à son élève Jaoui. Il y a aussi des scènes émouvantes, comme celle où Pierre pleure dans les bras de son fils Sandro, avec qui il n’a jamais su avoir de vraie communication. Ou bien lorsque Laura rencontre Sandro après avoir été plaquée par Maxime. On croit qu’elle va trouver les mots pour renouer ; mais elle ne trouve pas les mots, balbutie, prononce une phrase insignifiante et tourne le dos, définitivement meurtrie.

 Les personnages sont en permanent déséquilibre. S’ils penchent trop vers le conte de fée, ils savent qu’ils se brûleront les ailes ; s’ils s’abandonnent au cynisme, ils perdent leur âme. Ils entendent vivre pleinement le grand amour, mais sont convaincus que la fidélité est impossible.

 C’est un film inventif,  tendre et drôle, qui capture bien l’esprit de l’époque.

Arthur Dupont et Agathe Bonitzer dans « au bout du conte »

La balade de Lucie

Sandrine Bonnaire dans « la balade de Lucie »

France 2 vient de diffuser « la balade de Lucie », un téléfilm réalisé par Sandrine Ray avec Sandrine Bonnaire dans le rôle principal.

 Dans son blog du Parisien, Jim Pariser note que le titre du film est inspiré de la chanson de Marianne Faithfull, the ballad of Lucy Jordan. Elle évoque une femme de trente sept ans qui vit dans une chambre blanche dans une banlieue blanche. Lucy Jordan rêve à des milliers d’amants mais se rend compte qu’elle ne traversera jamais Paris dans une voiture de sport, un vent tiède lui soufflant dans les cheveux Ses maris et ses enfants la retiennent à la maison.

 Comme la Lucy de Faithfull, Lucie Dupré (Sandrine Bonnaire) vit dans un cocon avec son mari qui la couve et la couvre de cadeaux et deux garçons. Lorsque son mari est arrêté et emprisonné pour abus de confiance, lorsque l’huissier vient saisir les meubles, le monde de Lucie s’effondre. Elle part pour Lyon où l’attend sa mère (Mylène Demongeot) et une autre prison dorée, une grande maison bourgeoise servie par une domestique. Lucie s’évade et s’enfuit vers le point d’ancrage de sa vie : la plage d’Aquitaine où, enfant, elle jouait avec sa grand-mère adorée. Une course de vitesse s’engage : à leur tour, ses garçons se sont lancés sur ses traces ; un avis de recherche est lancé. Il lui faut trouver d’urgence du travail et un logement. Elle doit en quelques semaines réinventer sa vie.

 Le personnage de Lucie est complexe : elle est meurtrie, hostile à l’égard de sa mère, affectueuse envers ses enfants et même de son mari, cynique à l’endroit des hommes qu’elle rencontre, y compris ceux qui lui tendent la main. C’est l’interprétation de Sandrine Bonnaire qui donne au film une certaine profondeur. L’immense plage sableuse de l’Atlantique est le point d’ancrage de Lucie, mais aussi la colonne vertébrale du film.

 « La balade de Lucie » est loin d’être un grand film. L’histoire est peu crédible et les personnages, hormis ceux de Lucie et de ses garçons, stéréotypés. Mais le portrait d’une femme cherchant à prendre son destin en mains a été opportunément diffusé deux jours avant la journée de la femme. Et le choix du Pyla comme lieu de vie rêvé ne peut qu’enchanter l’Aquitain d’adoption que je suis devenu.