Populaire

Romain Duris et Déborah François dans « Populaire »

Le film « Populaire » de Régis Roinsard est une honnête comédie qui joue sur la nostalgie de la France des Trente Glorieuses.

 En 1958, Rose Pamphyle (Déborah François) n’a qu’une ambition : quitter son village bas-normand et embrasser une carrière symbole de modernité : celle de secrétaire. Elle parvient à se faire embaucher par un agent d’assurances de Lisieux, Louis Echard (Romain Duris).

 Déprécié par son père, rongé par le remords d’avoir été le seul survivant de son groupe de résistants pendant la guerre, champion sportif inabouti, Louis a des revanches à prendre sur la vie. L’instrument en sera Rose, dactylographe hors pair capable de frapper à deux doigts des centaines de caractères à la minute. Louis se réinvente en agent et entraîneur de Rose dans une compétition sportive improbable : la vitesse de frappe dactylographique. Rose devra apprendre la frappe aveugle à dix doigts, suivre des cours de piano pour l’assouplissement des doigts, courir pour améliorer le souffle et l’endurance. Inévitablement, Louis et Rose s’éprennent l’un de l’autre. Leur amour sera-t-il un carburant pour la compétition, ou bien une fatale distraction ?

 On se retrouve plongé dans le délicieux passé de la Dyna Panhard et de la machine à écrire rose « la Populaire » de Japy. On est rassuré par la trame cousue de fil blanc de l’histoire : tout va de mieux en mieux, tout s’effondre, tout se termine bien grâce à un miraculeux coup de théâtre.

 En résumé, un film à voir en famille, sans lui demander plus de ce qu’il peut offrir.

La secrétaire modèle aux commandes de sa Populaire Japy

Reality

« Reality », film de Matteo Garrone, a reçu le prix du jury du festival de Cannes en 2012.

 Dès la première scène, le décor est planté. Un carrosse digne de celui de la Reine d’Angleterre s’achemine vers un château de la région de Naples. Des jeunes époux en descendent. Le clou de leur soirée de mariage sera l’intervention – très brève – d’Enzo, le vainqueur de la dernière édition de « Grande Fratello », l’équivalent italien du Loft. Enzo dit que c’est la plus belle mariée du monde et leur donne un conseil : « never give up », n’abandonnez jamais ! Ce sera d’ailleurs le clou d’autres mariages célébrés le même soir dans le même château avec des plus belles mariées du monde interchangeables et le même conseil : « never give up ».

 Le décor où vit la famille Ciotola est tout aussi théâtral. Il s’agit d’un palais napolitain délabré donnant sur une place dont tous les habitants se connaissent. Luciano (Aniello Arena) est père de famille : il a trois enfants et plusieurs oncles et tantes à charge. Il est le poissonnier de son quartier. Pour joindre les deux bouts, il gère une arnaque aux robots ménagers imaginée par sa femme, Maria (Loredana Simioli) ; il joue aussi occasionnellement le rôle d’un Drag Queen dans le palais des mariages.

 C’est là que Luciano fait la connaissance d’Enzo. Il se trouve que « Grande Fratello » organise à Naples un casting. Poussé par ses enfants, Luciano tente sa chance. Son bas-goût, son profil de prolétaire plaisent aux organisateurs. Il est convoqué à Rome. On lui laisse entendre qu’il a été sélectionné pour « entrer dans la maison ».

 La vie de Luciano bascule. Sûr de devenir célèbre et riche, il vend sa poissonnerie et adapte son comportement aux critères qu’il imagine que suivent les organisateurs de ce Reality Show. Il se croit épié par leurs espions. La télévision rend fou, dit-on. Luciano perd contact avec la réalité et sombre dans la paranoïa.

 Maria croit le remettre sur les rails grâce à la direction spirituelle d’un prêtre catholique. Mais lors d’une procession du vendredi saint au Colisée, Luciano s’échappe. Il rejoint Cinecittà et entre dans le saint du saint : la « maison » des « frères » du Grande Fratello. Il ricane, de satisfaction pour avoir réussi son effraction, ou de désespoir pour avoir ruiné sa vie pour un rêve vain.

 « Reality » est un excellent film, drôle et tragique, dans la droite ligne de Fellini. Le sujet qu’il aborde, le pouvoir de la télévision, est évidemment particulièrement pertinent au pays de Berlusconi. Mais la machine à produire des images vides gravées dans la tête des pauvres est un fléau universel.

Aniello Arena dans « Reality »

Main dans la main

« Main dans la main », le film de Valérie Donzelli avec Valérie Lemercier et Jérémie Elkaïm dans les rôles principaux, offre au spectateur un moment d’enchantement.

 Joachim Fox (Jérémie Elkaïm) vit à Commercy, il est vitrier, est un virtuose du skateboard, vit encore chez ses parents dans une nombreuse famille de style plutôt tribal. Hélène Marchal (Valérie Lemercier) est directrice de l’école de danse de l’Opéra Garnier. Plutôt revêche, elle vit seule et n’a guère de relations stables, si ce n’est sa confidente, Constance (Béatrice de Staël). Tout semble les opposer, y compris une quinzaine d’années de différence d’âge.

 Pourtant, lorsque le vitrier anonyme vient prendre les mesures des miroirs de la salle de répétition de la grande dame de la danse, un phénomène surnaturel se produit. Jérémie et Hélène se trouvent littéralement collés l’un à l’autre. Nulle attirance sexuelle à ce stade, seulement un coup de foudre au sens d’une décharge électrique et d’un puissant champ magnétique.

 En réalité, Joachim et Hélène ont plus en commun que ce qu’on voit au premier abord. Tous deux ont leur double, sa sœur Véro (Valérie Donzelli elle-même) pour Joachim, Constance pour Hélène. Joachim rêve de quitter la Meuse pour New-York, Hélène souffre des contraintes de la prison dorée de l’Opéra. Ils vont devoir gérer leur gémellité, qui suscite l’incompréhension et la jalousie de Véro et de Constance. Ils vont devoir apprendre à vivre l’un sans l’autre. Et puis, finalement, se découvrir amoureux.

 Le scénario est puissamment original, tellement énorme que l’on rit énormément. Il y a de grands moments de cinéma. Dans un recoin de l’Opéra Garnier, Joachim dit un poème à Hélène en langage des signes. « Où avez-vous appris cela, lui demande-t-elle ? » « Sur Internet ». « Pourquoi ? » « Parce que je trouve ça beau ».

 Le nouveau ministre convoque Hélène pour lui signifier son licenciement et l’informer que tous ses avantages lui sont retirés avec effet immédiat. Hélène rend immédiatement à l’Etat tout ce qui lui appartient, des bottes au chemisier et à la petite culotte, et couvre sa nudité d’un rideau arraché à la fenêtre du ministre.

 Oui, décidément, l’un des excellents films de 2012, particulièrement recommandable pour la période des fêtes.

Dans la maison

« Dans la maison », le dernier film de François Ozon, est un captivant thriller sans meurtre ni police, autour de la création littéraire.

 En ce jour de rentrée scolaire, Germain (Fabrice Lucchini) est un professeur plus déprimé que jamais. L’administration du lycée Gustave Flaubert a décidé d’imposer l’uniforme pour favoriser l’égalité entre les « apprenants » (le mot élève est banni). Les apprenants surpassent l’administration en ineptie : la première dissertation – « racontez votre week-end » – confirme la nullité générale. Il y a toutefois une exception : Claude (Ernst Umhauer), un élève discret au dernier rang de la classe, raconte son intrusion dans la maison d’un condisciple. Elevé dans des conditions difficiles par un père seul et handicapé, il entend voir de près la vie d’une famille « normale », celle que constituent Esther (Emmanuelle Seigner), son mari Raphaël et leur fils lui aussi prénommé Raphaël : « les Raphas », les appelle Claude. Il évoque « le parfum de femme de classe moyenne » qui se déprend de la maison des Raphas. Il conclut sa rédaction par un énigmatique « à suivre ».

 Germain est fasciné par Claude, certainement pour son talent littéraire qui ne demande qu’à être guidé pour éclore, peut-être aussi en raison d’une trouble attirance pour ce beau garçon à l’aspect androgyne, peut-être enfin parce qu’il représente le fils qu’il n’a jamais eu. D’autres textes suivent, dans lesquels Claude raconte son incrustation dans la famille normale, au motif d’aider son camarade dans ses devoirs de mathématiques. Germain partage la saga des Raphas avec Jeanne (Kristin Scott Thomas), sa femme, qui traverse un moment difficile : la galerie d’art moderne qu’elle gère est menacée de fermeture. De « à suivre » en « à suivre », Germain devient le coach de Claude. Pour que le roman des Raphas prenne de la densité littéraire, il faut provoquer les personnages, créer des situations qui les obligent à agir de manière spectaculaire. La fiction prend les commandes du réel. Germain va s’y brûler les ailes. Claude doit inventer une fin, et celle-ci ne peut être que tragique.

 Comme dans « huit femmes », un précédent film  de François Ozon, l’action se déroule pour l’essentiel dans le huis-clos d’une maison, ici celle des Raphas. Cette maison, pimpante, proprette, est parfois observée de l’extérieur comme un décor de théâtre ; celle qui l’anime de l’intérieur, Esther, est d’ailleurs décoratrice. Dans la dernière scène, Claude s’assied sur un banc aux côtés de Lucchini, défait par la vie, déchu de son travail et quitté par sa femme. Tous deux contemplent une façade d’immeuble, dont chaque appartement est éclairé. On croirait une ruche dont les alvéoles sont remplis du spectacle de la vie, tout prêt à surgir dans la fiction romanesque. On pense alors au « La vie mode d’emploi » de Georges Perec et son extraordinaire évocation de la vie des habitants d’un immeuble d’une rue imaginaire de Paris.

Dans la maison, Claude s’incurste chez les Raphas