Le Shard

Le Shard, immeuble de 310 mètres de hauteur sur la rive droite de la Tamise, s’affiche déjà comme un monument emblématique de Londres.

 Le Shard (dont le nom signifie éclat de verre) vient d’être inauguré par Hamad bin Jassim bin Jabr Al Thani, premier ministre du Qatar, l’Etat qui en a financé la construction. Le promoteur, Irvine Sellar et l’architecte, Renzo Piano (celui du Centre Georges Pompidou) participaient à l’événement.

 L’hebdomadaire culturel « Time Out » souligne que le Shard, une tour de verre de 310 mètres d’altitude, a déjà pris sa place parmi les icônes de la ville de Londres : la tour de Londres, Big Ben, les Maisons du Parlement, la Cathédrale St Paul et, plus récemment, le bâtiment des Lloyds (1986), le théâtre du Globe (1997), le Gherkin (2003) ou encore le stade de Wembley (2007), sans parler encore du ArcelorMittal Orbit, la sculpture monumentale d’Anish Kapoor et Cecil Balmont près du Stade Olympique.

 Dans le Sunday Times du 1 juillet, le pittoresque maire de Londres Boris Johnson se réjouit de pouvoir observer les Froggies (mangeurs de grenouille) du sommet du Shard (en réalité, la vue ne porte pas jusqu’à Calais). Il faut dire, souligne l’hebdomadaire conservateur, que le maire de Londres n’aime rien tant que se payer une bonne tranche de « frogbashing » (fête à la grenouille). Il cite un article de Johnson dans un journal l’an dernier : « Il arrive que nous soyons tous prêts à lire comment nos cousins continentaux sont une bande de Strauss-Khans dont la bouche pue l’ail et qui manifestent un intérêt suspect pour le structuralisme et les films sordides. » Dans le même article, il relevait qu’à voir le nombre de Britanniques qui passent leurs vacances en France et s’installent en Dordogne, on mesurait combien ils admiraient et aimaient secrètement les Français.

 Le Shard va être multifonctionnel. On y trouvera un hôtel de luxe, des logements, des bureaux et une plateforme d’observation offrant un panorama unique sur la ville.  Il est le nouveau symbole d’une ville d’un dynamisme impressionnant.

En arrière plan de Southwark Cathedral, le Shard. Photo "transhumances"

Bring up the Bodies

Hilary Mantel vient de publier “Bring up the Bodies” (Fourth Estate, 2012), le second tome de sa monumentale biographie romancée de Thomas Cromwell, le Chancelier du roi Henry VIII.

 “Transhumances” a publié le 2 janvier 2010 une note de lecture de Wolf Hall, le premier tome de l’œuvre d’Hilary Mantel, qui couvre la période de 1530 à 1535 : la disgrâce de Catherine d’Aragon, la bataille menée par le Roi et son Chancelier le Cardinal Wolsey pour faire annuler son mariage par le pape, le schisme d’avec le pape en raison de son refus d’accorder le divorce et l’ascension d’Anne Boleyn jusqu’à son couronnement comme reine d’Angleterre.

 Comme Wolf Hall, « Bring up the Bodies » est centré sur la personnalité de Thomas Cromwell, âgé d’environ 50 ans en 1535. Dans une cour royale où le rang de chacun est défini par l’ancienneté de son lignage, Cromwell est un intrus. Mais son histoire d’adolescent révolté et fugueur, son apprentissage rugueux de la vie au contact de soldats, d’ouvriers et de banquiers, sa volonté implacable en font un agent incontournable du pouvoir royal. En faisant déclarer Henry chef de l’Eglise en son royaume, le Chancelier a offert au roi la dissolution de son mariage avec Catherine, là où les manœuvres diplomatiques de son maître Wolsey au Vatican et à la Cour de France avaient échoué.

 Mais voici que le roi s’impatiente. Anne ne parvient pas à mettre au monde le fils qu’il attend. Sa forte personnalité l’agace. Le destin d’Anne bascule lorsque Catherine d’Aragon meurt d’un cancer et que, le jour de ses obsèques, elle fait une fausse couche. Thomas Cromwell comprend que le vent a tourné, qu’il est temps d’écarter Anne. Il faut être prudent, car se découvrir trop vite pourrait passer pour de la trahison. Cromwell parle avec Cranmer, l’Archevêque qui a déclaré la nullité du précédent mariage : « ils sont comme deux hommes qui avancent sur une fine couche de glace ; ils se penchent l’un vers l’autre, faisant de tout petits pas timides. Comme si cela pouvait servir quand cela commence à craquer de tous côtés ». Les deux hommes cherchent des prétextes pour faire annuler ce second mariage, pensent à faire entrer Anne dans un couvent, mais la reine n’est pas femme à se laisser faire ; elle a l’illusion qu’Henry ne la laissera pas tomber.

 C’est alors qu’un musicien à la Cour de la Reine se vante d’avoir fait l’amour avec elle. L’occasion est inespérée. Depuis longtemps, la coquette Anne a la réputation, vraie ou fausse, d’une femme volage. Cromwell obtient des aveux du musicien, lui extorque les noms d’autres courtisans censés avoir commis l’adultère avec la reine, qui se trouvent tous être des hommes avec qui il a un compte personnel à régler. Une procédure judiciaire se met en place, sous la ferme conduite de Cromwell : « nous ne sommes pas des prêtres. Nous ne voulons pas leur sorte de confession. Nous sommes des juristes. Nous voulons la vérité petit bout par petit bout, et seulement la part que nous pouvons utiliser. »

 Les hommes accusés se reconnaissent coupables, sans toutefois préciser de quoi. C’est qu’ils savent que, quoi qu’ils fassent, leur mort est inévitable. Le roi a un dernier pouvoir terrifiant : celui de décider s’ils vont mourir de la mort des traîtres, nus, suspendus par les pieds, émasculés et éviscérés, ou décapités à la hache. Anne Boleyn, quant à elle, échappera au châtiment des traitresses, le bûcher et sera décapitée à l’épée par un bourreau expert que le roi ira faire mander spécialement de l’enclave anglaise de Calais.

 Thomas Cromwell est un homme de pouvoir. Il n’hésite pas à se rendre dans la cuisine de son manoir pour recueillir les ragots qui se racontent en ville, vérifie lui-même la solidité de l’échafaud dressé pour la reine, utilise son immense fortune pour acheter des complicités et des silences. Il connait le mode d’emploi du roi : « vous pouvez discuter avec lui, mais il vous faire attention à comment et quand. Il vaut mieux que vous lui donniez raison sur chaque point jusqu’au point vital, et que vous vous posiez comme quelqu’un qui a besoin de conseil et d’instruction, plutôt que de maintenir une opinion fixée dès le départ et de lui laisser penser que vous savez mieux que lui. Soyez sinueux dans la discussion et laissez-le s’échapper ; ne l’enfermez pas dans un coin, ne le mettez pas dos au mur (…) Rappelez-vous que, plus que de recevoir des conseils sur son pouvoir, il veut qu’on lui dise qu’il a raison. (…) Vous pouvez être gai avec le roi, vous pouvez échanger une plaisanterie avec lui. Mais comme le disait Thomas More, c’est comme s’amuser avec un lion domestiqué. Vous caressez sa crinière et tirez ses oreilles, mais vous vous dites tout le temps ces griffes, ces griffes, ces griffes. »

 « Bring up the Bodies » était la phrase prononcée pour annoncer l’entrée des prévenus au prétoire. Il y a une ambiguïté dans cette phrase, « body » ayant en anglais un sens plus neutre que le français « corps » : elle pourrait se traduire par « faites entrer les individus ». Mais elle peut aussi s’entendre comme « faites monter (à l’échafaud) les corps (qui seront bientôt des cadavres) ».  

 « Bring the Bodies » est un roman palpitant, comme l’était « Wolf Hall », et peut-être plus, car l’action se déroule sur moins de douze mois alors que le précédent roman s’étendait sur cinq années. Il est écrit dans un anglais superbe. En voici un exemple. Mantel raconte la mort de Catherine d’Aragon, une forte femme que, comme Anne, Cromwell admirait. « At ten in the morning a priest anoints her, touching the holy oil to her eyelids and lips, her hands and feet. These lids will now seal and not reopen, she will neither look nor see. These lips have finished their prayers. These hands will sign no more papers. These feet have finished their journey. By noon her breathing is stertorous, she is labouring to her end. At two o’clock, light cast into her chamber by the fields of snow, she resigns from life”. “A dix heures du matin un prêtre l’oint, déposant l’huile sainte sur ses paupières et ses lèvres, sur ses mains et ses pieds. Ces paupières vont maintenant se fermer et ne pas rouvrir, elle ne regardera ou ne verra jamais plus. Ces lèvres ont fini leurs prières. Ces mains ne signeront plus de papiers. Ces pieds ont fini leur voyage. Vers midi, sa respiration est sonore, elle avance laborieusement vers sa fin. A deux heures, alors que les champs de neige diffusent leur lumière dans sa chambre, elle démissionne de la vie ».

Thomas Cromell par Holbein

The Real Thing

 

Geral Kyd (Henry) et Marianne Oldham (Annie) dans The Real Thing

Le Palace Theatre de Watford vient de présenter une pièce écrite par Tom Stoppard en 1982, « The Real Thing ».

 Tom Stoppard, né en 1937 en Moravie et émigré eux ans plus tard dans les possessions de l’Empire Britannique pour fuir les persécutions nazies, est un dramaturge connu en Grande Bretagne. Il a en particulier coécrit le scénario du film Shakespeare in Love.

 Dans « The Real Thing » (la Réalité), c’est aussi un dramaturge, Henry, qui s’efforce de vivre sa vie de la manière la plus honnête, ou la plus romantique, possible. Le premier acte nous montre la rupture avec sa première femme, Charlotte, qui le trompait effrontément, et le début de sa relation avec Annie. Dans le second acte, Annie à son tour confesse une relation extraconjugale mais jure à Henry son amour, non exclusif.

 Quelle est la réalité de l’amour d’un homme et d’une femme ? Annie comme Charlotte est comédienne. La première scène est « une pièce dans la pièce », Charlotte jouant le rôle de l’infidèle ; plus tard, dans le deuxième acte, nous verrons aussi Annie répétant un dialogue avec un homme qui est aussi son amant. Ce jeu de miroir entre les personnages eux-mêmes et les personnages jouant comme comédiens, brouille la carte des relations. « Are you all right ? » – « est-ce que tu vas bien ? » revient comme un refrain obsessionnel : jouent-ils à l’amour ? Aiment-ils vraiment ?

 Annie milite pour la libération d’un militant, Brodie. Celui-ci écrit des textes politiques que Henry juge dénués de talent. Il compare le métier du dramaturge à une batte de cricket : elle est capable de projeter une balle à des centaines de mètres avec une accélération formidable. Le mauvais écrivain est celui qui se sert d’une batte comme d’un vulgaire morceau de bois.

La Mackintosh House à Glasgow

 

Le salon de Mackintosh House. Photo Hunterian Art Gallery.

La ville de Glasgow, comme Manchester ou Birmingham, est née de la révolution industrielle. Son urbanisme en damier et ses édifices victoriens ne sont pas particulièrement esthétiques. Mais la ville tente de se réinventer belle. Elle s’appuie pour cela sur une icône de l’Art Nouveau, Charles Rennie Mackintosh et son épouse Margaret Macdonald.

 Il n’y a pas vraiment de quartier ancien à Glasgow. La Cathédrale était certainement au centre de la petite ville moyenâgeuse. C’est aujourd’hui un très beau témoignage de l’art gothique, illuminé de vitraux installés ces dernières années. Mais elle semble toute petite à côté de l’immense hôpital victorien qui la jouxte. Elle est dominée par une colline nécropole à la gloire des commerçants et industriels qui firent la fortune de la ville au dix-neuvième siècle, comme Colin Dunlop, décédé en 1837. Elle est aujourd’hui située à près de 2 km de George Square, qui marque le centre de la ville moderne.

 Au nord-ouest de Glasgow, on traverse un quartier très résidentiel puis un joli parc, on passe non loin du Helvingrove Museum et l’on parvient à l’Université. Celle-ci abrite, dans un bâtiment moderne, la Hunterian Art Gallery, actuellement fermée pour réaménagement, à l’exception de la Mackintosh House.

 La maison de l’architecte, designer et artiste Charles Rennie Mackintosh (1868 – 1928) et de son épouse Margaret Macdonald Mackintosh (1864 – 1933), artiste et designer, est actuellement accolée à la Hunterian. En réalité, elle se situait du vivant des artistes à quelques centaines de mètres plus loin. Ce que nous voyons aujourd’hui est une reconstruction de certaines pièces dans leurs dimensions d’origine et leur agencement initial, décorées avec du mobilier et selon le design des deux artistes.

 La maison est petite, mais chaque pièce constitue un éblouissement. Le salon, blanc avec des touches de couleurs, est inondé de lumière. La salle à manger est plus sombre, meublée avec des chaises de bois obscur dotées d’un dossier tout en hauteur. Des rayures donnent de la profondeur à la chambre à coucher, dont les murs et le plafond sont animés de bandes parallèles. Le spectateur reste saisi par l’harmonie de l’ensemble, la créativité, le sens de la retenue dans une évocation tout en nuances.

 Mackintosh et Macdonald sont associés à l’Art Nouveau. Il y a du vrai : certains de leurs posters font penser à Alfons Mucha, certaines de leurs peintures à Gustav Klimt. Mais on est loin de l’effusion végétale de Horta à Bruxelles, Gaudi à Barcelone, ou encore Vallin, Gallé, Majorelle ou Gruber à Nancy. L’esthétique de Mackintosh et Macdonald est plus abstraite, elle se fonde largement sur des formes à angle droit ; elle est aussi plus modeste, laissant de grands espaces vides de décoration, riches seulement d’une peinture à plat soigneusement posée dans un délicat antagonisme ou une subtile complémentarité avec d’autres surfaces.

 Plusieurs bâtiments de Glasgow ont été dessinés par Charles Mackintosh avant que la chute des commandes liée à la première guerre mondiale le pousse à la faillite et à l’exil, d’abord à Londres, puis en France à Port Vendres. La Glasgow School of Arts est de ceux-là. Nous n’avons pu visiter l’intérieur, car l’Ecole était occupée par des étudiants en examen. Mais la façade est intéressante par ses proportions harmonieuses et par l’usage, toujours en petite touche, de la ferronnerie, pour animer les volumes.

Façade de la Glasgow Scool of Arts par C. R. Mackintosh. Photo "transhumances"