Indian Palace

Le film de John Madden « Best Exotic Marigold Hotel » est une excellente comédie qui met aux prises un groupe de retraités aux prises avec la réalité indienne.

 Des retraités britanniques se laissent séduire par une publicité ventant l’ouverture à Jaipur du Best Exotic Marigold Hotel. Le directeur de l’hôtel, Sonny Kapur (Dev Patel) vise le marché britannique, un pays « où on n’aime pas les vieux ». S’il est entreprenant et beau parleur, Sonny n’est pas un manager. L’hôtel est loin d’être prêt à recevoir ses premiers pensionnaires.

 Il y a Evelyn (Judi Dench) dont le mari vient de mourir en ne lui laissant que des dettes ; Muriel (Maggie Smith), une femme pleine de préjugés qui décide toutefois d’aller en Inde subir une opération de la hanche à un tarif imbattable ; Graham (Tom Wilkinson), un juge homosexuel qui a connu comme étudiant en Inde l’amour de sa vie et a vécu sans cesse dans le remords d’avoir jeté l’opprobre sur son amant et sa famille. Il y a aussi une femme, et aussi un homme qui, malgré leur âge, cherchent une rencontre sexuelle. Et puis un couple écartelé entre la fascination de l’un pour l’Inde et la répulsion éprouvée par l’autre.

 La vie à Jaipur change en profondeur la vie des protagonistes. Evelyn, qui rend compte sur son blog des événements, cherche du travail. Elle devient « conseillère culturelle » d’un call centre où travaille l’amie de Sonny. Une excellente scène du film est celle où elle joue le rôle d’une retraitée anglaise recevant un appel du call centre.

 Généralement snobé par les critiques britanniques, le film de Madden est pourtant drôle, tonique et réjouissant. Il restitue l’ambiance de la vie en Inde telle que nous l’avons perçue il y a trois ans, précisément à Jaipur, sans forcer le trait. Il se termine en « happy end » général, car les protagonistes ont progressivement renoncé à leurs idées préconçues pour accepter l’imprévu. Il offre un salutaire bain d’optimisme.

 Photographie du film « Best Exotic Marigold Hotel » : Evelyn (Judi Dench) dans une rue de Jaipur.

Hajj, voyage au coeur de l’Islam

Le British Museum présente jusqu’au 15 avril une exposition intitulée « Hajj, a journey to the heart of Islam ».

 Il n’est pas facile de produire une exposition sur le pèlerinage à La Mecque, tant les susceptibilités sont à fleur de peau, tant du côté Musulman qu’Occidental. Les commissaires de l’exposition ont surmonté les obstacles. Elle dresse un portrait flatteur du cinquième pilier de l’Islam, mais ne censure pas par exemple le voyage incognito de l’explorateur Richard F. Burton à La Mecque en 1855 – malgré l’interdiction des non-musulmans dans ce lieu sacré – et elle donne un espace à de jeunes artistes qui expriment le Hajj selon les canons de l’art moderne (c’est le cas de Magnétisme, œuvre peinte en 2011 par Ahmed Mater).

 Lorsqu’ils se rendent à La Mecque, les pèlerins sont invités à un voyage au centre du monde (musulman) et à se recentrer eux-mêmes sur ce qui est essentiel. Ils ont au préalable remboursé leurs dettes et se sont mis en paix avec leurs proches. Ils se vêtent d’un vêtement blanc (irham), signifiant ainsi qu’il ne peut y avoir de différences en ce lieu et ce moment entre races ou conditions sociales. Ils se sentent membres de l’humanité, par l’intermédiaire du prophète Mohamed, d’Abraham et Ismaïl, constructeurs de la Kaaba, et d’Adam, qui apporta du Paradis une pierre blanche noircie par le péché des hommes.

 Parmi les découvertes de cette exposition, je citerais le pèlerinage du roi malien Mansa Musa en 1324 – 1325. Son voyage de Tombouctou à La Mecque par Ain Salah, Ghadames, Aujilla, Le Caire, Akaba et Médine fut spectaculaire : son convoi comportait 8.000 personnes dont 500 esclaves, marchant en tête chacun portant 2kg d’or. Les dépenses de Mansa Musa en Egypte furent si extravagantes que l’économie en fut déprimée pendant une dizaine d’années.

Près de trois millions de personnes ont fait le pèlerinage à La Mecque en 2011, dont 25.000 Britanniques et 23.000 Français. Les Indonésiens sont l’un des peuples les mieux représentés, avec pas moins de 250.000 pèlerins.

 Photo de l’exposition au British Museum : certificat de Hajj, 17ième – 18ième siècle. Au centre de l’image, la Kaaba.

Reasons to be cheerful

Le Palace Theatre de Watford vient de présenter une étonnante production du théâtre GRAEE : « reasons to be cheerful », des raisons pour être joyeux.

 Il s’agit d’une comédie musicale construite à partir de chansons du groupe punk  Blockheads et des son compositeur Ian Dury, mort en 2000 du cancer à l’âge de 58 ans. Un groupe d’amis d’un quartier populaire d’une ville anglaise rêve d’assister au « gig » (concert géant) des Blockheads, en compagnie du père de l’un d’eux, aveugle et paralysé, qui prétend que les Tories lui ont inoculé le cancer. Hélas, le concert se joue à guichets fermés. Avec la complicité de l’ex petite amie d’un jeune fortuné, la fine équipe s’empare de billets. Mais l’expédition s’achève sur une plage, après que la voiture est tombée en en panne. Le vieil homme renoue avec les sensations de ses vacances d’enfant, au même endroit.

 Les chansons de Ian Dury, écrites pour la plupart dans les années soixante dix et quatre vingt, ont une forte connotation sexuelle (Sex, drug and Rock n’ Roll, Hit me with your rhythm stick). Elles parlent de l’humiliation des handicapés (Spasticus Autisticus) et de celle de ceux qui ne trouvent pas leur place dans la société (What a waste). Le titre de la pièce est celui d’une des chansons à succès du groupe. La plus émouvante est probablement « my old man », où Dury évoque la figure de son père, chauffeur d’autobus puis de Rolls Royce, qu’il a à peine connu.

 La troupe nous offre deux heures de musique trépidante, jouée et dansée par des acteurs étourdissants. Ce qui est véritablement unique, c’est le casting. La plupart des acteurs sont handicapés. Le chanteur John Kelly, qui a une voix magnifique, se déplace en fauteuil roulant. Stephen Collins est malentendant. Nadia Albina n’a qu’un bras et ne cherche pas à cacher son moignon. GRAEE a fait de l’accessibilité du théâtre sa raison d’être. Quand on voit l’énergie et la joie de jouer des acteurs, on admire sa magnifique réussite.

 Ian Dury avait lui-même été victime de la polio pendant son enfance et était handicapé. Il avait soutenu le GRAEE dans ses premières années. Je n’aurais probablement pas connu ou apprécié ses chansons, avec leur rythme échevelé et un texte âpre bouillonnant en cascades, sans la comédie musicale de ce soir. C’est pour moi une découverte, émouvante et forte.

 Photo de « Reasons to be cheerful ».

Les invités de mon père

« Les invités de mon père », film d’Annie Le Ny, est une réjouissante comédie dans laquelle s’effondre l’image que les membres d’une famille ont les uns des autres.

 Lucien Paumelle (Michel Aumont), quatre-vingts ans, est une personnalité de la gauche et de la société civile. Résistant, médecin, militant pour l’avortement et maintenant pour les droits des sans-papiers, c’est un personnage respecté. Sa fille Babette (Karin Viard) s’est efforcée de suivre ses traces, médecin dans un dispensaire, militante, vivant en couple sans être mariée ; son fils Arnaud (Fabrice Luchini) s’est construit contre son père une vie bien rangée, avocat,  époux d’une femme aimant l’argent, père de deux enfants, portant sur la vie un regard désabusé.

 Lucien accueille chez lui une Moldave sans papiers et sa fille. Mais Tatiana (Veronica Novak) est une jeune femme superbe et ambitieuse. Pour assurer l’avenir de sa fille, elle est prête à tout, même à transformer son mariage blanc avec Lucien en mise à disposition de son corps contre la disposition de ses biens. Arnaud porte un regard amusé sur la transformation de son père de militant convaincu en amoureux déjanté d’une « pute » ; pour Babette, c’est l’image idéalisée de son père, et donc celle qu’elle se faisait d’elle-même, qui s’effondre.

 L’égarement de Lucien n’a plus de borne. Il convainc ses enfants à renoncer à leur héritage. Dans son cœur et son esprit, Tatiana les a totalement évincés. Il leur reste une solution : dénoncer le mariage blanc de leur père à la Préfecture, faire déporter Tatiana et sa fille.

On rit beaucoup au film d’Annie Le Ny. Mais le film glisse, doucement, de la farce à l’humour noir. Ce faisant, elle nous montre des personnes à la recherche de leur identité une fois que la respectabilité, fût-elle celle de la générosité militante, se fissure.

 Photo du film « Les invités de mon père », Michel Aumont et Karin Viard.