Géopolitique de l’émotion

Le livre de Dominique Moïsi, « géopolitique de l’émotion est sous-titré « comment les cultures d’humiliation, de peur et d’espoir façonnent le monde ». Initialement publié en 2008, une nouvelle édition est sortie dans la collection Champs Actuel de Flammarion en 2011.

 L’objectif de Dominique Moïsi est d’interpréter les tensions et les dynamiques à l’œuvre dans les relations internationales à travers le prisme des émotions qui agitent les peuples. Il a choisi de se concentrer sur trois émotions primaires : l’espoir, l’humiliation et la peur. Il observe que toutes trois sont intimement liées à la notion de confiance. L’espoir est, dit-il, l’expression même de la confiance. L’humiliation est la confiance trahie de ceux qui ont perdu espoir dans le futur. La peur est l’absence de confiance. « Si l’on voulait résumer ces trois émotions en trois formules, on pourrait dire que l’espoir est celle qui dit « je veux le faire, je peux le faire et je vais le faire » ; l’humiliation celle qui murmure « je n’y arriverai jamais » et peut hurler « je peux aussi bien te détruire puisque je ne peux pas me joindre à toi ; et la peur celle qui s’exclame « Ô mon Dieu ! Le monde est à présent tellement dangereux ! Comment pourrai-je en être protégé ? »

 L’auteur tente ensuite de dessiner une « carte des émotions ». La chine et l’Inde sont clairement du côté de l’espoir, le monde arabe du côté de l’humiliation, l’Europe et les Etats-Unis du côté de la peur. Les émotions primaires sont mélangées en Russie, en Amérique latine et en Afrique.

 Dans quel sens le monde va-t-il évoluer à l’horizon 2025 ? Dominique Moïsi décrit deux scénarios, l’un angoissant dans lequel la montée de la peur et de l’humiliation conduit à la désintégration des instances actuelles de gouvernance mondiale, l’autre optimiste dans laquelle la peur et l’humiliation reculent et l’espoir partagé conduit à une dynamique dont tous les peuples sont gagnants.

 Ecrivant en 2008, l’auteur classait les Etats-Unis dans le camp des pays dominés par la peur. Il se demandait alors si Barak Obama pouvait faire revenir l’espoir dans son pays. La question reste ouverte quatre ans plus tard.

 En ce qui concerne l’Europe, il datait l’installation de la peur des lendemains de la chute du Mur de Berlin, de l’impuissance devant l’éclatement de la Yougoslavie et les violences ethniques sur une partie de notre continent. Pour l’avenir, il se dit favorable à l’’entrée de la Turquie dans l’Europe : elle insufflerait dans le vieux Continent une dose bienvenue de jeunesse et d’énergie. Il en appelle aussi à une vision plus ouverte de l’immigration : « pour échapper à la pauvreté, des milliers d’Africains risquent chaque mois leur vie dans des embarcations de fortune à bord desquelles ils bravent les dangers de la Mer méditerranée ou de l’Océan Atlantique, espérant atteindre qui les côtes andalouses, qui les Iles Canaries. Parmi ces héros anonymes se trouvent certainement des personnes les meilleures et les plus brillantes du contient, osant refuser un destin qui les a placées au mauvais endroit au mauvais moment. » La peur de l’Autre paralyse l’Europe. La peur est mauvaise conseillère…

Les Descendants

Le film « Les Descendants » nous montre George Clooney dans le rôle d’un homme au milieu de sa vie, dont le destin vacille.

 Matt King (George Clooney) est le descendant d’une grande famille d’Hawaï, propriétaires terriens depuis des générations. C’est de famille et de descendance qu’il s’agit. Elizabeth, la femme de Matt, est tombée dans un coma profond à la suite d’un accident de hors-bord. Le couple a deux filles, Alexandra (Shailene Woodley), 17 ans, et Scottie (Amara Miller), 10 ans. L’aînée est une adolescente révoltée qui se réfugie dans l’alcool et la drogue. Elle révèle à son père qu’Elizabeth avait un amant et était décidée à demander le divorce. Matt se sent coupable d’avoir privilégié son travail d’avocat à sa femme et ses filles, et il se rend compte du fossé qui s’est créé avec elles.

 Matt est le mandataire de la fiducie propriétaire, au nom de la famille, de la terre héritée des ancêtres. Un consensus s’est établi entre les cousins pour vendre cette terre à des promoteurs, ce qui rendra chacun d’entre eux millionnaire.

 Matt se sent intensément fragile et vulnérable. Avec ses filles, il part à la recherche de l’amant d’Elisabeth. Lorsqu’il parvient à le rencontrer, son objectif est tout sauf clair : s’agit-il de se venger de la tromperie en faisant s’effondrer le mariage de son rival, ou d’inciter ce dernier à rendre visite à Elizabeth sur son lit de mort, allant ainsi à la rencontre de ce qui aurait certainement été son désir intime ?

 Faut-il vendre le domaine ? Quand faut-il autoriser les médecins à débrancher les appareils qui maintiennent artificiellement Elizabeth en vie ? Comment renouer les fils avec Alexandra et Scottie ? Est-il possible de repartir, d’aller de l’avant malgré le deuil et les échecs d’avant le deuil ?

 Le film ne manque pas de qualités, mais je suis assez d’accord avec la critique de Peter Bradshaw dans The Guardian : « Les films précédents de Payne tournaient autour de ce qui arrive – aux hommes spécialement  – lorsque la fin de la vie est en vue, quand les buts et les aboutissements ne sont plus réalisables, et qu’il faut bien donner un sens à tout cela. Les Descendants porte en principe sur le même genre de choses, mais enveloppées dans une romantique couverture de confort ».

 La performance d’acteur de Clooney dans le rôle d’un homme déboussolé est très largement saluée, mais son image de superman rend sa crise existentielle finalement peu crédible, d’autant plus que tout autour de lui, y compris la toxicomanie de sa fille, semble fondre comme neige au soleil sous la chaleur de son amour paternel.

Un aspect intéressant du film est la découverte d’Hawaï comme un pays réel, habité par des gens qui ne sont pas en vacances. La bande sonore, composée de musiques hawaïennes, est belle.

 Photo du film « Les Descendants ».

Merci Pierre !

Ces dernières semaines, grâce à la biographie de Fiona Mac Carthy, je suis entré dans l’intimité du William Morris (1834 – 1896), à moins que ce soit lui qui soit entré dans la mienne. A mesure que je progressais dans la lecture, se surimposait l’image de Pierre Gambet (1926 – 1999).

 Physiquement, Pierre et William se ressemblaient : plutôt trapus, barbus, vêtus comme des ouvriers. Ils partageaient de profondes racines chrétiennes, un absolu respect pour le travail, et pour le travail bien fait, un attachement pour des lieux – le quartier londonien d’Hammersmith pour William, la vallée d’Allevard pour Pierre. Ils étaient tous deux hommes de l’établissement – la société des « arts & crafts » pour William, les pères maristes pour Pierre. Ils étaient tous deux engagés dans la révolte contre les injustices de la société industrielle et postindustrielle.

 Je reproduis ici le texte écrit le 3 octobre 1999, quelques semaines après la mort de Pierre, terrassé par un cancer.

 Pourquoi cet homme a-t-il laissé une empreinte si forte dans ma vie ? En quoi sa rencontre m’a-t-elle transformé d’une manière unique et décisive, comme elle a bouleversé tant d’amis connus et inconnus ?

 Pierre n’avait rien d’un héros ou d’un canonisable. Sa partialité à l’égard des pouvoirs établis,  Administration, Police, Episcopat, était légendaire. Son attachement aux habitudes et son intolérance aux désordres de la vie quotidienne faisaient de lui un camarade pas toujours commode. De même que les Pharisiens définissaient Jésus comme un mangeur et un buveur, Pierre se présentait comme un homme pétri de qualités et de défauts, simplement comme un homme.

 Il faut pourtant bien expliquer comment cet homme ordinaire nous est toujours, pas seulement aujourd’hui où nous pleurons sa disparition, apparu comme doté d’une envergure exceptionnelle. Je voudrais hasarder une hypothèse : ce qui rend le destin de Pierre à ce point unique, c’est qu’il a su vivre intensément l’existence d’un sédentaire identifié à un territoire, et celle, contradictoire, d’un nomade en transhumance d’un monde à l’autre.

 Pierre était un sédentaire. Il était fier de son origine familiale. Son père, son frère Bernard, Brigitte, ses neveux et nièces et les amis des neveux et nièces, ont toujours fait partie de son environnement proche. Il avait pour racines un christianisme de montagne, de feu et de vent. Il était enraciné dans un lieu, la Vallée d’Allevard, le Plan de la Vache, Fond de France. Il se lovait dans les maisons qu’il bâtissait de ses mains, faites de ciment, de poutres et de plomb. Il goûtait la vie de quartier, l’apprivoisement de voisins posés là par hasard, le premier apéritif pris ensemble, les deuils et les joies partagés. De Gentilly à Vaulx en Velin, il est resté militant politique, solidement ancré dans l’espérance, malgré les désillusions. Son attachement aux rites quotidiens le confirme. Pierre était « né quelque part », il revendiquait une filiation, une appartenance.

 La fascination et l’influence qu’exerçait ce « provincial » naissent du fait qu’il était aussi pleinement nomade que sédentaire. Ce n’est pas un hasard si l’un de ses rares voyages à l’étranger l’a porté au Sahara, parmi les Touaregs. Aiguillonné par la curiosité, il allait à la rencontre d’idées nouvelles, lisait, débattait, analysait, expliquait avec audace et clarté. D’une honnêteté intellectuelle peu commune, il ne taisait pas ses incertitudes, et faisait du doute l’autre versant d’une foi vécue comme un horizon jamais atteint. Rebelle, il était le confident d’hommes de pouvoir. Ouvrier, il aimait forger les concepts. Ami d’enseignants et de chercheurs, il aimait, au sein de sa communauté mariste, se laisser enseigner par ceux qui n’avaient ni pouvoir ni diplômes. Pierre était l’un de ces hommes que l’on attend ici, et que l’on trouve là, ailleurs, en un autre temps et un autre lieu.

 Pierre nous manque, bien sûr. Mais la trace qu’il laisse dans notre histoire est d’une netteté sans équivoque. Il nous reste maintenant le devoir de fidélité.

 Photo de Pierre Gambet.

William Morris, une vie pour notre temps

La biographie de William Morris (1834 – 1896) par Fiona Mac Carthy (William Morris, a life for our time, Faber & Faber 1994) se lit, malgré ses 680 pages, comme un roman.

 « Quand Morris était mourant un de ses médecins diagnostiqua sa maladie comme « étant simplement William Morris, et ayant accompli plus de travail que dix hommes ». Il était le plus grand artiste artisan de son époque. Il gérait une entreprise de décoration et de fabrication et tenait une boutique haut de gamme au centre de Londres. Morris était aussi un réformateur social passionné, l’un des premiers environnementalistes, un pionnier de l’éducation et un féministe en germe ; à cinquante ans, il « franchit la rivière de feu » pour devenir un socialiste révolutionnaire. A une époque de spécialisation de plus en plus étroite, la polyvalence de Morris est difficile à saisir ».

 C’est ainsi que Fiona Mac Carthy commence sa biographie. A la liste de ses talents et de ses incarnations successives, il faudrait ajouter ce pour quoi il fut salué à sa mort, à l’âge de 62 ans : il fut un écrivain prolifique, un poète renommé et un romancier talentueux. Le livre de Mac Carthy nous fait entrer dans l’intimité d’un homme extraordinaire. Fils d’un agent de change prospère, Morris put fréquenter l’université à Oxford, voyager en France à la découverte de l’art gothique, entrer en apprentissage chez un architecte, tenter de devenir peintre et finalement trouver sa voie dans les arts décoratifs sans vraiment devoir se soucier de ses fins de mois.

 Sa jeunesse est marquée par la fraternité des préraphaélites. Dante Gabriel Rossetti fut son ami, et aussi l’amant de sa femme Jane. Edward Burnes Jones fut l’ami de toute une vie, malgré le désaccord sur le socialisme, et sa femme Georgiana devint son amie intime. Les préraphaélites expriment une protestation face aux ravages de la révolution industrielle ; ils entendent revenir à la nature, aux héros chevaliers d’avant la Renaissance, aux femmes à la beauté sauvage, celle précisément de Jane Morris, le modèle favori de Rossetti. Tout au long de sa vie, Morris cherchera son inspiration dans un monde pur, inaltéré par la pollution physique et morale. Il voyagea en Islande, s’enthousiasma pour la vie simple de ses habitants et traduisit ses sagas.

 La vie de Morris est marquée par une activité frénétique. Dans sa période de prêcheur socialiste, il tue l’ennui des voyages d’un meeting à l’autre en traduisant Homère en vers anglais. Il passe des heures à teindre, tisser, calligraphier. Il écrit des poèmes, des essais, des conférences, des romans fantastiques. Il rencontre des amis, il voyage, il est militant et trésorier d’associations. Il gère son entreprise, Morris & Co, qui produit des vitraux, des meubles, des tissus et des papiers peints. Contrairement à ce que j’ai écrit dans une précédente chronique, l’entreprise n’avait rien d’une coopérative : elle était sa propriété privée et était managée d’une main de maître.

 L’humilité et l’obstination de Morris sont impressionnantes. Il passe des mois à apprendre des techniques de teinture ou d’imprimerie à l’ancienne, non dénaturées, et des mois encore à trouver les teintes ou les caractères qui lui conviennent. C’est un perfectionniste : il n’a de cesse que de parvenir à la matière, à la couleur et à la forme idéales, et devient la bête noire de ses fournisseurs, qui peinent à s’adapter à son standard de qualité.

 Morris est très vite devenu un militant, d’abord pour sauver des monuments anciens de la déréliction ou, pire encore pour lui, des restaurations sauvages. Il fut ensuite un personnage marquant du socialisme anglais, aux côtés notamment de la fille de Marx, Eleanor. Certains ont présenté son engagement révolutionnaire comme un moment d’égarement. Mac Carthy montre au contraire qu’il était dans la droite ligne de son rejet de la laideur et de l’avilissement de l’industrialisation capitaliste. Il manifestait sa foi dans un monde où chacun, femme et homme, pourra être producteur de beauté. Il n’excluait pas aussi un certain masochisme : Morris jouissait de l’âpreté d’un meeting un dimanche matin glacial, devant un auditoire clairsemé et sceptique, en concurrence avec le stand de l’armée du salut.

 Les passages les plus émouvants du livre sont consacrés à la vie privée de Morris. Comme d’autres préraphaélites, il avait épousé une femme d’extraction populaire, avec l’idée de l’éduquer. Mais Jane ne l’aima jamais vraiment. Dès l’âge de 29 ans, elle fut chroniquement malade, ne retrouvant brièvement la santé que lorsqu’elle fut l’amante de Rossetti, puis plus tard de Wilfrid Blunt. Jane et William eurent deux filles. Jenny, l’ainée, devint épileptique à l’adolescence et gravement handicapée. May, la seconde, fut l’assistante de son père, consacra sa vie à défendre sa mémoire et devint une référence des arts décoratifs en Grande Bretagne au début du vingtième siècle. Morris souffrit intimement de son incapacité à rendre sa femme heureuse et de la déchéance de Jenny. En bon Anglais victorien, il n’en parla jamais directement, mais s’employa convertir ses frustrations et ses peurs en poèmes vibrant d’émotion, en prêches pointant à un monde nouveau et en créations artistiques qui façonneront les intérieurs du Royaume bien après la mort de la Reine Victoria.

 « William Morris, une vie pour notre temps » est un livre magnifique, bien écrit, illustré de photos d’époque. Grâce à son auteure, cet homme est entré dans ma vie, plus d’un siècle après sa mort.