Bonheur National Brut

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L’enquête d’opinion sur le degré d’optimisme ou de pessimisme parmi les nations me fait rebondir sur le débat relatif à la construction d’indices de bonheur ou de bien-être.

En 1972, l’ancien roi du Bouthan Jigme Singe Wangchuck avait fixé pour objectif à son pays l’augmentation du Bonheur National Brut au lieu du Produit National Brut. Cet objectif fut confirmé par le roi actuel en novembre 2008, lors de son couronnement.

Tout le monde reconnait les limites du « produit national brut », qui ne prend en compte que les services marchands (pas le travail domestique ou le volontariat) et inclut des dépenses (comme les dépenses militaires) qui ne contribuent pas immédiatement au sentiment de bien-être.

En Grande Bretagne, le Premier Ministre David Cameron a annoncé en novembre dernier le lancement d’un indice de bien-être, qui inclura des indices existants (notamment ceux qui contribuent à l’indice de développement humain, tels que l’espérance de vie ou l’éducation) et des mesures subjectives relatives à la psychologie et aux attitudes des citoyens. Les difficultés sont nombreuses : au lieu de suivre les mouvements volatils du sentiment des gens, ne vaudrait-il pas mieux mesurer tout simplement l’évolution de la santé mentale de la population ? Et, à supposer que l’on puisse construire un indice satisfaisant, comment peut-on y fonder des politiques : comment un gouvernement pourrait-il réagir à une soudaine diminution de 10 ou 20% de l’indice ?

Le rapport Stiglitz – Sen – Fitoussi

En France, d’intéressantes propositions ont été formulées par le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi remis en Septembre 2009 au président de la République. L’INSEE en rend compte dans un intéressant dossier intitulé « les recommandations du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi, quelques illustrations, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/ecofra10d.PDF. Il constitue une bonne synthèse des réflexions actuelles sur la mesure du bien-être et offre des points de comparaison avec d’autres pays.

Comment mesurer le sentiment de bien-être des individus ? Le rapport suggère de prendre en compte la présence de sentiments ou d’affects positifs, c’est-à-dire de flux d’émotions positives (comme le bonheur et la joie ou la sensation de vitalité et d’énergie) ressentis sur un intervalle de temps ; et aussi l’absence de sentiments ou d’affects négatifs, c’est-à-dire d’émotions négatives (comme la colère, la tristesse ou la dépression) sur un intervalle de temps.

Parmi les indices objectifs de la qualité de la vie, l’espérance de vie est importante. On sait qu’elle s’est considérablement accrue, jusqu’à atteindre 84 ans pour les femmes et 77 ans pour les hommes en France. Un autre concept tend à s’imposer, celui d’espérance de vie « en bonne santé » : 64 ans pour les femmes, 63 ans pour les hommes.

Le degré d’éducation, l’insécurité économique (chômage), les inégalités, le taux de pauvreté (pourcentage de personnes qui vivent avec moins de 60% du revenu médian), le « taux de victimisation » (pourcentage de citoyens victimes d’un crime ou d’un délit) contribuent aussi à la mesure de la qualité de la vie. La position de la France est enviable : le taux de pauvreté est plus bas que dans d’autres pays comparables, le taux d’inégalité a décru alors qu’il s’est accru ailleurs, le « taux de victimisation » est plus faible et en nette diminution.

Bonheur durable

 Enfin, le rapport s’attarde sur la « soutenabilité » économique et environnementale du bien-être : une chose est la qualité de la vie aujourd’hui, autre chose est celle que nous lèguerons aux générations à venir. Dans ce domaine, on peut mentionner l’Happy Planet Index, http://www.happyplanetindex.org/, qui révèle l’efficacité écologique avec laquelle le bien-être humain est produit. La France arrive dans ce classement au 71ième rang, le premier étant le Costa Rica, résultat surprenant quand on connait les dégâts produits par l’agriculture extensive dans ce pays. La carte d’Europe du bien-être éclogiquement soutenable est présentée ci-dessous.

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Illustration : caricature de Steve Bell dans The Guardian du 26 novembre. M. Bien-être Heureux (David Cameron) apporte la réalisation de soi.

La télévision de la nation

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Dans The Guardian du 21 décembre, Joe Moran se livre à une intéressante réflexion sur l’évolution de la télévision : la multiplication des chaînes a-t-elle eu raison du rôle de ciment de la nation que le petit écran a joué dans les années soixante-dix et quatre-vingts ?

Beaucoup de Britanniques regrettent le bon vieux temps où des millions de téléspectateurs regardaient en même temps les mêmes émissions sur les 4 seules chaînes disponibles. Ils communiaient dans une même ferveur, en particulier dans la période de Noël. Le Livre Guinness des Records relève ainsi 28.3 millions de téléspectateurs pour un show spécial en décembre 1977.

« L’ironie, écrit Joe Moran, est que dans l’environnement tiré par le marché créé par le Broadcasting Act de 1990, ceux qui regardaient la télévision le plus – les personnes âgées – furent les plus ignorés parce qu’ils attiraient le moins les annonceurs. Avec l’avènement du digital et de la télé à la demande dans les années 2000, on pensait que c’en serait fini de l’ère de la « consommation télévisuelle linéaire ». On personnaliserait désormais une soirée devant la télévision comme des consommateurs individuels atomisés.

Simplement, ce n’est pas ce qui s’est passé. Des événements télévisuels du samedi soir tels que X Factor (équivalent britannique de la Star Academy) ou Stictly Come Dancing (sans équivalent en France, concours de danse de salon où des célébrités sont associées en couple à un danseur professionnel) ont ressuscité le concept d’émissions en direct regardées par les familles. C’est vrai, le nombre de spectateurs est plus petit que dans les années 1970, mais le potentiel d’implication collective est plus grand. Twitter a permis à de vastes communautés virtuelles de discuter des émissions pendant leur diffusion.

(…) L’une des caractéristiques de  la télévision demeure qu’elle peut être vue par des foules de gens au même moment(…). Même si nos politiciens continuent à réciter le refrain du choix individuel, la popularité constante de la télévision de Noël indique qu’elle est faite pour durer. »

Photo The Guardian, 3 décembre 2010 : Pamela Stephenson et James Jordan dans Strictly Come Dancing

Pour l’économie britannique, un plan B ?

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Dans The Guardian du 16 décembre, le caricaturiste Steve Bell évoque le saut dans l’inconnu de l’économie britannique.

Le dessin montre le Premier Ministre David Cameron et le Chancelier de l’Echiquier George Osborne conjointement dans le rôle d’un cheval ailé s’élançant d’une falaise. « Un plan B ? Et pourquoi donc aurions-nous besoin d’un plan B ?», demande Cameron.

Le programme d’augmentation d’impôts et d’économies budgétaires bénéficie à ce jour d’un large soutien. Les britanniques sont effrayés par la hausse vertigineuse du déficit public et de l’endettement, et craignent que le pays s’engage dans une spirale négative à la grecque ou à l’irlandaise. Pourtant les premiers signes de résistance sont apparus avec les manifestations contre la hausse des droits d’inscription à l’université. Ils devraient s’intensifier : dans la fonction publique, 130.000 licenciements devraient être effectués avant avril, début de la nouvelle année fiscale. La TVA va passer de 17.5% à 20% en janvier, ce qui ponctionnera le pouvoir d’achat. On peut toutefois prévoir que le Gouvernement restera ferme sur l’application du programme, du moins si les choses ne dérapent pas.

Or, le consensus des économistes est que l’économie devrait croître de 1.6% à 2% en 2011. Leur optimisme est fondé sur la reprise des exportations dopées par la faiblesse de la livre, la capacité d’adaptation des entreprises britanniques, la renaissance du secteur financier. Pour eux, les choses ne devraient pas déraper. Le cheval ailé ne se lance pas du haut de la falaise, il n’y a pas lieu de penser à un plan B.

On est toutefois frappé par les contradictions qui tiraillent la société et l’économie britanniques aujourd’hui. Les exportations augmentent certes de 4%, mais les importations augmentent davantage et tirent l’inflation. Les pétrodollars s’engouffrent dans le marché immobilier londonien et tirent les prix vers le haut, mais partout ailleurs dans le pays les logements ne se vendent pas et les prix baissent. Les banques sont de nouveau profitables, grâce aux 200 milliards de livres prêtés chaque jour par la banque centrale ; mais les entreprises se plaignent de ce que le crédit est devenu rare et cher. Le taux d’intérêt directeur est à 0.5%, mais l’inflation est supérieure à 3%, ce qui est incompatible.

Le Gouvernement britannique applique un remède de cheval à un malade sous perfusion. Cela peut marcher, mais ce n’est pas certain. Penser à un plan B ne serait pas forcément une mauvaise idée !