Les lendemains qui chantent des Travaillistes

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La couverture du programme du Parti Travailliste britannique pour les élections du 6 mai occasionne un choc : on se croirait retourné aux lendemains qui chantent de l’Union Soviétique et au grand bond en avant chinois.

Une famille avec deux jeunes enfants contemple le lever d’un immense soleil portant l’inscription « a future fair for all », un avenir juste pour tous. Ils ne sont pas représentés dans un quartier de bureaux, dans une zone industrielle ou au centre d’une ville, mais dans un paysage de campagne. La couverture du « manifeste » du Parti Travailliste nous prend à contre-pied. Si la connotation rustique peut faire penser à la « force tranquille » de Mitterrand en 1981, le style graphique est sans l’ombre d’un doute directement inspiré du réalisme socialiste, celui de l’Union Soviétique avant guerre, celui de Mao ensuite.

Les spécialistes de la communication du Parti Travailliste ne sont pas des novices. Ils ont certainement voulu ce style rétro. Pourquoi ? Pour paraphraser Paris Match, leur intention a sans doute été de contrebalancer le poids des mots par le choc de l’image. Les mots du programme parlent d’approfondir les réformes initiées par Tony Blair, en commençant par l’administration publique. Ils ont de quoi faire fuir l’électorat populaire – le Parti Socialiste en a fait l’expérience en France. Il faut donc fixer l’électorat populaire, pour éviter qu’il ne manifeste sa déception en donnant ses voix à l’extrême droite ou aux Conservateurs. L’utilisation de la bonne vieille imagerie communiste est une grosse ficelle, mais elle peut marcher. Le message qu’elle donne est en quelque sorte celui du Guépard : tout changer pour que rien ne change !

Photo : The Guardian, illustrant un article de Oliver Burkeman le 13 avril.

Elections en Grande Bretagne

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La Fondation Robert Schuman, qui se présente comme « The French think tank in Europe », vient de publier une étude remarquable sur les élections britanniques : http://www.robert-schuman.eu/oee.php?num=624.

« Le 6 avril, le Premier ministre, Gordon Brown (Parti travailliste, Labour) a officiellement annoncé la date des prochaines élections législatives au Royaume-Uni. « La Reine a accepté de dissoudre le Parlement et des élections législatives auront lieu le 6 mai » a déclaré le Chef du gouvernement après avoir rencontré, comme chaque mardi, Elizabeth II au Palais de Buckingham.
Ce sera la première bataille électorale es-qualité pour les leaders des 3 principaux partis politiques: David Cameron, qui dirige le Parti conservateur (Conservative) depuis décembre 2005, Gordon Brown, qui a succédé à Tony Blair à la tête du Labour le 24 juin 2007 (et le 27 juin comme Chef du gouvernement) et Nick Clegg, qui a été élu à la tête des Libéraux démocrates (Lib-Dem) en décembre 2007. Le dernier scrutin à avoir vu s’opposer trois nouveaux leaders est celui de 1979, que Margaret Thatcher avait emporté devant James Callaghan (Labour) et David Steel (Lib-Dem). Cette élection, quels qu’en soient les résultats, va donc se traduire par un profond renouvellement de la classe politique

A un mois du scrutin, l’écart s’est considérablement réduit entre les Travaillistes et les Conservateurs. Ces derniers ont longtemps été donnés gagnants (avec 20 points d’avance) par toutes les enquêtes d’opinion depuis l’automne 2007. Une victoire travailliste, jugée vraiment improbable il y a quelques semaines, ne paraît désormais plus complètement impossible. »

L’étude expose la situation d’un pays en plein désarroi, décrit le système politique britannique et pose trois questions : Le Parti Conservateur peut-il échouer ? Le Parti Travailliste peut-il remporter le scrutin ? Les Libéraux Démocrates décideront-ils du scrutin ?

Etant moi-même un observateur attentif de la Grande Bretagne, j’ai été impressionné par l’exhaustivité de l’information produite par cette étude et la qualité de l’analyse. Qu’est-ce qui m’a étonné ? D’une part, le fait que cette élection peut changer fortement le paysage politique britannique : les leaders des trois principaux partis ont accédé à leur poste après les dernières élections générales ; 150 députés ne se représentent pas, ce qui entraînera un fort renouvellement du personnel politique ; si les Travaillistes restent au pouvoir, surtout avec l’appoint des Libéraux Démocrates, ils ont promis un referendum sur le mode de scrutin. J’ai été aussi étonné du risque qu’entraînerait un « hung Parliament », un Parlement suspendu, sans majorité absolue : « ce scénario, banal dans de nombreuses démocraties européennes, s’avèrerait problématique au Royaume-Uni, pays où les partis politiques n’ont pas l’habitude de faire des compromis ou de travailler en coalition. Un tel scénario serait donc porteur d’un risque de paralysie du système. »

(Photo : Maison du Parlement a Londres, http://www.photopolis.co.uk/famousbuildings.htm)

Gordon Brown à Buckingham Palace

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Marina Hyde, journaliste du quotidien The Guardian a consacré une délicieuse chronique à la visite du Premier Ministre Gordon Brown à la Reine Elizabeth II le 6 avril à Buckingham Palace pour lui demander de bien vouloir dissoudre le Parlement :
http://www.guardian.co.uk/politics/2010/apr/06/marina-hyde-gordon-brown-queen-election

“Seuls les Britanniques peuvent combiner un monarque, un premier ministre, une élection et un palais de 775 pièces et, à partir d’un homme pressé sortant d’un parking, créer un événement dramatique et fastueux » (…)

« Que vient faire ici Gordon Brown, demande un touriste venu assister à la relève de la garde ? Bien sûr, il pourrait demander grâce pour quelques crimes passibles de décapitation ; mais aujourd’hui, il convoque une élection, c’est pourquoi il doit demander à la Reine qu’elle veuille bien dissoudre le Parlement. Pensez-vous qu’elle dira oui ? Si elle avait refusé la requête, cela aurait certainement animé la journée. Mais finalement, elle accepta « très gentiment », selon les paroles de Brown. Un soulagement pour le Premier Ministre, mais pour ces touristes électoraux occasionnels, dont la culture de l’Establishment britannique les conduirait logiquement à attendre qu’Helen Mirren apparaisse au balcon pour faire une annonce formelle, l’événement déçut par son opacité. »

Marina Hyde décrit le ballet d’hélicoptères, ceux de la télévision et celui de la Reine venue de Windsor. Elle évoque les milliers de photographies prises par des touristes dans l’espoir que l’un des clichés au moins cadre la « Brownmobile ». Elle mentionne une touriste espagnole déçue qu’Angela Merkel ne soit pas dans le véhicule. « Pardonnez-nous Madame, mais nous ne pouvons travailler qu’avec ce que nous avons. Ce que vous et les autres emporterez avec vous, c’est que vous étiez là lorsqu’un homme que vous étiez incapable de nommer a demandé à la Reine une grâce ou quelque chose comme cela. Et vous conviendrez que ce genre de souvenir n’a pas de prix. »

(Photo du film « The Queen », Helen Mirren dans le rôle d’Elizabeth II)

Libérez des prisonniers !

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Dans son numéro du 1er avril 2010, et sous la plume d’Amelia Hill, le président du comité des libérations conditionnelles d’Angleterre et du Pays de Galles, Sir David Latham, s’insurge contre la tendance générale à réclamer des peines plus longues.

La prise de position du « Chair of the Parole Board for England and Wales » fait suite à une violente campagne dans les tabloïds britanniques à la suite du retour en prison de Jon Venables, condamné alors qu’il était mineur pour le meurtre d’un petit garçon. Les journaux demandent des peines plus longues et s’opposent aux libérations conditionnelles.

« Nos taux de libération se sont réduits ces dernières années d’une manière dont on peut penser qu’il s’agit d’une réaction exagérée du public à la perspective de la récidive par des prisonniers libérés. En réalité, le taux de récidive sérieuse par des prisonniers libérés n’est que de 1 à 2 %, un niveau qui est resté stable depuis de nombreuses années. Le risque est que des cas difficiles, comme celui de Venables, finissent par produire de mauvaises lois (…)

La société doit se rendre compte de ce qu’on ne peut créer un monde sans risque. Ce que la société doit définir, c’est le niveau de risque qu’elle est prête à accepter. Je suis préoccupé parce que la société dans laquelle nous vivons devient trop réfractaire au risque (…) La conséquence est que l’on permet que de vraies injustices se produisent. A moins que la société se prépare à prendre une attitude plus sophistiquée à l’égard du risque posé par les prisonniers libérés sur parole, le système pénal continuera à incarcérer des personnes qui ne commettraient plus jamais de crimes si elles étaient libérées, pendant beaucoup plus d’années que leur condamnation par le tribunal. »

Il faut dire que la justice britannique pratique un système de « peines recommandées » qui peuvent être allongées par le juge d’application des peines. Un système dont rêvent beaucoup de conservateurs français ! Le 7 octobre 2009, The Guardian s’est ainsi fait l’écho du cas de Ben Gunn, qui avait tué un ami à l’âge de 14 ans. Ben est en prison depuis 30 ans maintenant, 20 ans de plus que la peine recommandée. Animateur d’un  syndicat de prisonnier qui vient d’obtenir de haute lutte le droit de vote pour les détenus, il est considéré comme asocial par l’administration pénitentiaire qui le maintient sous les verrous. Il tient un blog indirectement : interdit d’accès à Internet, il poste ses chroniques que tes amis chargent sur le Net : http://prisonerben.blogspot.com/.

(Illustration du Guardian : portrait de Ben Gunn par un codétenu)