Istanbul

 

Istanbul, photo "tranhumances"

J’ai eu l’occasion de passer plusieurs jours à Istanbul à l’occasion d’une réunion professionnelle.

 L’essentiel du temps de ces quatre jours s’est déroulé en vase clos dans le Pera Palace, un magnifique hôtel construit en 1892 et rénové récemment. Il est situé sur la colline qui fait face à la ville ancienne et le balcon de ma chambre ouvre sur la Corne d’Or, le Bosphore et les grandes mosquées. La chambre 101 a été laissée telle qu’elle était lorsque, pendant la première guerre mondiale, Atatürk en a fait son domicile : des journaux du lendemain de son décès en 1938 sont laissés ouverts pour rendre hommage au grand homme.

 Quelques impressions fugaces. Le panorama à couper le souffle de la Tour Galata, construite par les Génois comme tant d’autres en Méditerranée, en Corse par exemple. On se rend compte de l’immensité de la métropole, qui s’étend maintenant des deux côtés, européen et asiatique, du Bosphore et compte plus de 15 millions d’habitants. Sur le Bosphore, une myriade de ferries se croisent de près et transportent des milliers de banlieusards.

 La statue de Jean XXIII sur le parvis de l’église Saint Antoine. Il fut longtemps nonce à Istanbul et parlait couramment le turc.

 Le caractère totalement européen du quartier de Pera, avec ses rues piétonnes commerçantes tout à fait semblables à celles de Bruxelles ou de Barcelone, avec un tramway qui fait penser à « l’eléctrico » de Lisbonne. Mes collègues sont choqués par le nombre de femmes voilées qui y déambulent. Je ne suis pas sûr qu’il y en ait proportionnellement plus qu’à Knightsbridge. Trois étages du précieux musée de Pera sont consacrés à Francisco de Goya.

 Galata Mevlevihanesi, le lieu de culte des Derviches, disciples du mystique Mevlana Celaddin-i-Rumi. Contemporain de François d’Assise, celui-ci avait trois mots-clés : paix, amour, tolérance et acceptation.

 L’immensité et les sublimes proportions de Sainte Sophie, antique basilique byzantine dont la transformation en mosquée fait de ce lieu une sorte de Cordoue à l’envers. Et l’atmosphère spirituelle qui se dégage de la Mosquée Bleue, qui partage avec Sainte Sophie le même parvis.

 Le joyeux désordre dans la queue interminable pour enregistrer aux comptoirs de Turkish Airlines. Et le talent pour gérer l’anxiété des passagers et l’ordre des priorités : l’Orient est tout près !

Chatons dans le cimetière de Galata Mevlevihanesi. Photo "transhumances"

Bring up the Bodies

Hilary Mantel vient de publier “Bring up the Bodies” (Fourth Estate, 2012), le second tome de sa monumentale biographie romancée de Thomas Cromwell, le Chancelier du roi Henry VIII.

 “Transhumances” a publié le 2 janvier 2010 une note de lecture de Wolf Hall, le premier tome de l’œuvre d’Hilary Mantel, qui couvre la période de 1530 à 1535 : la disgrâce de Catherine d’Aragon, la bataille menée par le Roi et son Chancelier le Cardinal Wolsey pour faire annuler son mariage par le pape, le schisme d’avec le pape en raison de son refus d’accorder le divorce et l’ascension d’Anne Boleyn jusqu’à son couronnement comme reine d’Angleterre.

 Comme Wolf Hall, « Bring up the Bodies » est centré sur la personnalité de Thomas Cromwell, âgé d’environ 50 ans en 1535. Dans une cour royale où le rang de chacun est défini par l’ancienneté de son lignage, Cromwell est un intrus. Mais son histoire d’adolescent révolté et fugueur, son apprentissage rugueux de la vie au contact de soldats, d’ouvriers et de banquiers, sa volonté implacable en font un agent incontournable du pouvoir royal. En faisant déclarer Henry chef de l’Eglise en son royaume, le Chancelier a offert au roi la dissolution de son mariage avec Catherine, là où les manœuvres diplomatiques de son maître Wolsey au Vatican et à la Cour de France avaient échoué.

 Mais voici que le roi s’impatiente. Anne ne parvient pas à mettre au monde le fils qu’il attend. Sa forte personnalité l’agace. Le destin d’Anne bascule lorsque Catherine d’Aragon meurt d’un cancer et que, le jour de ses obsèques, elle fait une fausse couche. Thomas Cromwell comprend que le vent a tourné, qu’il est temps d’écarter Anne. Il faut être prudent, car se découvrir trop vite pourrait passer pour de la trahison. Cromwell parle avec Cranmer, l’Archevêque qui a déclaré la nullité du précédent mariage : « ils sont comme deux hommes qui avancent sur une fine couche de glace ; ils se penchent l’un vers l’autre, faisant de tout petits pas timides. Comme si cela pouvait servir quand cela commence à craquer de tous côtés ». Les deux hommes cherchent des prétextes pour faire annuler ce second mariage, pensent à faire entrer Anne dans un couvent, mais la reine n’est pas femme à se laisser faire ; elle a l’illusion qu’Henry ne la laissera pas tomber.

 C’est alors qu’un musicien à la Cour de la Reine se vante d’avoir fait l’amour avec elle. L’occasion est inespérée. Depuis longtemps, la coquette Anne a la réputation, vraie ou fausse, d’une femme volage. Cromwell obtient des aveux du musicien, lui extorque les noms d’autres courtisans censés avoir commis l’adultère avec la reine, qui se trouvent tous être des hommes avec qui il a un compte personnel à régler. Une procédure judiciaire se met en place, sous la ferme conduite de Cromwell : « nous ne sommes pas des prêtres. Nous ne voulons pas leur sorte de confession. Nous sommes des juristes. Nous voulons la vérité petit bout par petit bout, et seulement la part que nous pouvons utiliser. »

 Les hommes accusés se reconnaissent coupables, sans toutefois préciser de quoi. C’est qu’ils savent que, quoi qu’ils fassent, leur mort est inévitable. Le roi a un dernier pouvoir terrifiant : celui de décider s’ils vont mourir de la mort des traîtres, nus, suspendus par les pieds, émasculés et éviscérés, ou décapités à la hache. Anne Boleyn, quant à elle, échappera au châtiment des traitresses, le bûcher et sera décapitée à l’épée par un bourreau expert que le roi ira faire mander spécialement de l’enclave anglaise de Calais.

 Thomas Cromwell est un homme de pouvoir. Il n’hésite pas à se rendre dans la cuisine de son manoir pour recueillir les ragots qui se racontent en ville, vérifie lui-même la solidité de l’échafaud dressé pour la reine, utilise son immense fortune pour acheter des complicités et des silences. Il connait le mode d’emploi du roi : « vous pouvez discuter avec lui, mais il vous faire attention à comment et quand. Il vaut mieux que vous lui donniez raison sur chaque point jusqu’au point vital, et que vous vous posiez comme quelqu’un qui a besoin de conseil et d’instruction, plutôt que de maintenir une opinion fixée dès le départ et de lui laisser penser que vous savez mieux que lui. Soyez sinueux dans la discussion et laissez-le s’échapper ; ne l’enfermez pas dans un coin, ne le mettez pas dos au mur (…) Rappelez-vous que, plus que de recevoir des conseils sur son pouvoir, il veut qu’on lui dise qu’il a raison. (…) Vous pouvez être gai avec le roi, vous pouvez échanger une plaisanterie avec lui. Mais comme le disait Thomas More, c’est comme s’amuser avec un lion domestiqué. Vous caressez sa crinière et tirez ses oreilles, mais vous vous dites tout le temps ces griffes, ces griffes, ces griffes. »

 « Bring up the Bodies » était la phrase prononcée pour annoncer l’entrée des prévenus au prétoire. Il y a une ambiguïté dans cette phrase, « body » ayant en anglais un sens plus neutre que le français « corps » : elle pourrait se traduire par « faites entrer les individus ». Mais elle peut aussi s’entendre comme « faites monter (à l’échafaud) les corps (qui seront bientôt des cadavres) ».  

 « Bring the Bodies » est un roman palpitant, comme l’était « Wolf Hall », et peut-être plus, car l’action se déroule sur moins de douze mois alors que le précédent roman s’étendait sur cinq années. Il est écrit dans un anglais superbe. En voici un exemple. Mantel raconte la mort de Catherine d’Aragon, une forte femme que, comme Anne, Cromwell admirait. « At ten in the morning a priest anoints her, touching the holy oil to her eyelids and lips, her hands and feet. These lids will now seal and not reopen, she will neither look nor see. These lips have finished their prayers. These hands will sign no more papers. These feet have finished their journey. By noon her breathing is stertorous, she is labouring to her end. At two o’clock, light cast into her chamber by the fields of snow, she resigns from life”. “A dix heures du matin un prêtre l’oint, déposant l’huile sainte sur ses paupières et ses lèvres, sur ses mains et ses pieds. Ces paupières vont maintenant se fermer et ne pas rouvrir, elle ne regardera ou ne verra jamais plus. Ces lèvres ont fini leurs prières. Ces mains ne signeront plus de papiers. Ces pieds ont fini leur voyage. Vers midi, sa respiration est sonore, elle avance laborieusement vers sa fin. A deux heures, alors que les champs de neige diffusent leur lumière dans sa chambre, elle démissionne de la vie ».

Thomas Cromell par Holbein

Le scandale du LIBOR

 

Bob Diamond, patron démissionnaire de Barclays. Photo The Guardian

Le scandale du LIBOR vient d’entraîner la démission du tout puissant patron de la Banque Barclays, Bob Diamond.

 La Banque Barclays vient d’être condamnée à un total de 290 millions de sterlings d’amendes par l’autorité de régulation bancaire britannique FSA, le ministère américain de la Justice et la commission des marchés dérivés de marchandise. Il lui est reproché d’avoir systématiquement truqué le LIBOR (London Interbank Offered Rate) pendant les années 2005 à 2008. Son patron, l’Américain Bob Diamond, a été contraint à la démission.

L’enjeu est énorme : ce sont quelque 350 mille milliards de dollars de transactions financières qui sont indexées sur le LIBOR. Une déviation de quelques « points de base » (centièmes de pour cent) peut faire perdre des sommes énormes à un trader et les faire gagner à un autre. De 2005 à 2007, Barclays a cherché à ce que le LIBOR soit côté plus haut qu’il n’était constaté en réalité sur le marché de l’argent interbancaire, car cela permettait à la banque de vendre ses produits dérivés plus chers que leur valeur réelle. Des milliers de clients, en particuliers des petites entreprises, ont été victimes de l’arnaque. A partir de la faillite de Northern Rock en 2007, Barclays a voulu prouver que sa situation financière était solide : elle a tiré le LIBOR vers le bas en prétendant qu’elle empruntait à des taux inférieurs à ceux qu’elle rencontrait effectivement sur le marché.

 Comment cela est-il possible ? Le LIBOR est un indicateur construit par l’association britannique des banques (BBA) dans les années quatre-vingt. Il s’agit d’indiquer le plus fidèlement possible à quel taux les banques se prêtent entre elles de l’argent. Il y a un LIBOR pour chacune des dix devises prises en compte ; il y a quinze « maturités » (durée, de la journée à plusieurs années) pour chaque devise. Pour chaque sorte de LIBOR est constitué un panel de banques qui soumettent, chaque jour peu après 11 heures du matin, le taux auquel elles peuvent emprunter à des consœurs. Reuters, opérant pour le compte de BBA, écarte les 25% de cotations plus basses et plus élevées et calcule une moyenne pondérée des autres cotations. Les panélistes sont supposés soumettre les taux qu’ils observent sur le marché. Barclays a systématiquement soumis des taux qui avantageaient ses traders pendant les années fastes ou occultaient sa fragile situation de trésorerie pendant la crise.

 Le scandale du LIBOR a déclenché une tempête médiatique et politique en Grande Bretagne. Le Parti Travailliste réclame une commission d’enquête semblable à celle qui fait un remarquable travail sur les médias à la suite du scandale des écoutes par News of the World. Le Parti Conservateur, d’abord arc-bouté dans une position de refus, serait prêt à l’envisager si elle se concentrait sur la doctrine du contrôle « light touch » prônée et mise en œuvre par Tony Blair et Gordon Brown.

 La crise déclenchée par l’avidité et l’immoralité des banques dans les années quatre-vingt dix et deux mille n’en finit pas de provoquer des dégâts en termes de déficits publics et d’emplois détruits. L’opinion publique britannique est en train de divorcer de ses banques. Elle a exulté au « Diamond Jubilee » de sa souveraine ; elle voue aux gémonies Bob Diamond, l’archétype d’une arrogance financière qu’elle supporte de plus en plus difficilement.

A Rochetaillée, le premier musée de l’automobile

 

Voiture ancienne au musée Hneri Malartre. Photo "transhumances"

Le musée Henri Malartre à Rochetaillée sur Saône, au nord de Lyon, est le premier consacré en France à l’automobile.

 Le musée, fondé en 1959 par Henri Malartre, occupe un château en aplomb de la Saône, complété par un espace d’exposition plus moderne. On y découvre que Lyon, comme Coventry en Angleterre, fut un berceau de l’automobile. Au début du vingtième siècle, une centaine d’ateliers produisaient de manière artisanale des bicyclettes, des vélomoteurs et des voitures autotractées. Avec l’industrialisation de la production de véhicules, leur nombre diminua dramatiquement. Après la seconde guerre mondiale, il ne restait plus que Berliet, reconverti aux poids lourds.

 La collection permet de suivre l’évolution de l’automobile, née initialement comme un produit de luxe destiné à des originaux fortunés qui prétendaient mouvoir leur calèche à l’aide d’un moteur au lieu de chevaux. La voiture se dote peu à peu d’un habitacle fermé, puis recherche l’aérodynamisme. Elle se démocratise peu à peu avec la Ford T, la 2cv Citroën, la 4cv Renault.

 Il y a, dans la collection du musée Henri Malartre, des objets au design magnifique. On retiendra aussi quelques objets historiques tels que la calèche (non automobile) dans laquelle le président Sadi Carnot fut assassiné à Lyon le 25 juin 1894 et la voiture d’apparat d’Hitler saisie par la Division Leclerc à Berchtesgaden. Le musée présente actuellement une intéressante exposition sur l’histoire des cartes routières.