William Morris à Two Temple Place

William Morris, le pic-vert, 1885

Un nouveau lieu d’exposition vient de s’ouvrir au public à Londres : Two Temple Place. Le premier artiste exposé est William Morris, proche des préraphaélites.

 Two Temple Place, situé tout près de la Fondation Courtauld en bordure de la Tamise à Londres, est l’hôtel particulier que le millionnaire William Waldorf Astor fit construire en 1895. L’édifice est aujourd’hui propriété d’une « charity » (organisation de bienfaisance), Bulldog Trust, dont la vocation est d’aider d’autres « charities » à sortir d’une mauvaise passe financière. Il est loué pour des soirées privées « posh » (chic). Pour la première fois le mois dernier il s’est ouvert au grand public pour une exposition intitulée « William Morris, Story, Memory, Myth ».

 Sévère à l’extérieur, l’édifice est d’un luxe somptueux à l’intérieur. La cage d’escalier est éclairée par une verrière dans l’esprit de l’art nouveau. Les bois rares triomphent dans les  bas reliefs, les sculptures et les frises. L’opulence est partout, qui réchauffe mais d’une certaine manière aussi, étouffe.

 

Two Temple Place

Pour sa première exposition publique, Bulldog Trust a profité de l’opportunité de la fermeture pour travaux de la William Morris Gallery de Walthamstow, au nord-est de Londres. Il y a là une certaine ironie : Waldorf Astor avait chargé un concurrent de Morris de l’aménagement de son palais ; Morris de son côté, dont les idées socialistes étaient bien arrêtées, n’aurait probablement pas accepté la commande.

 « La Carte et le Territoire » de Michel Houellebecq évoque le personnage de William Morris, artiste, fondateur d’une coopérative ouvrière qui fut un succès industriel, militant socialiste. L’exposition présente des tapisseries, des céramiques et des papiers peints inspirés de légendes médiévales que Morris avait patiemment recueillies.

 Londres est riche de musées et d’exposition. Two Temple Place vaut le déplacement.

Cameron en Cassandre

Le Premier Ministre britannique David Cameron et le Chancelier de l’Echiquier George Osborne multiplient les mises en garde : les Britanniques doivent se préparer au pire.

 Le caricaturiste Chris Riddle exprime bien leur position. Alors qu’une partie croissante de l’opinion demande une pause dans les coupes budgétaires afin de sauver la croissance, George Osborne affirme : « nous avons un plan B : rejeter la faute sur l’Europe ».

 La situation dans l’Eurozone est dangereuse, affirment Cameron et Osborne. Le pire peut arriver et il faut s’y préparer.

 Cette position a pour les leaders conservateurs plusieurs avantages. Elle les pose en politiciens clairvoyants et responsables. Il est certain que la situation demeure dangereuse : la cure d’austérité imposée à la Grèce et à l’Italie menace leur croissance, leurs recettes fiscales et leurs chances de réduire la dette publique. Nul ne sait où peut mener cette spirale infernale, et il faut s’y préparer.

 Ils exonèrent leur responsabilité de la stagnation, et peut-être de la récession à venir de l’économie britannique, en imputant la faute aux irresponsables du Continent.

 Ils donnent un gage à la majorité anti-européenne du Parti Conservateur : pas question de venir en aide aux autres Etats de l’Union Européenne, puisque le gouvernement britannique est blanc comme neige.

 Ils valident leur propre politique : puisque les investisseurs dictent leur volonté et défont les gouvernements, il est meilleur de prendre les devants et de s’imposer à soi-même une cure d’austérité au lieu de se la faire dicter par les marchés.

 Politiquement, c’est un bon calcul à court terme. Mais en renforçant un parti pris « nous contre les autres », Cameron et Osborne prennent un risque. Dans une récente conférence à Londres, Alain Minc prédisait, au scandale du public, l’entrée de la Grande Bretagne dans l’Euro. Il y a des arguments pour cela : la livre sterling est devenue une petite devise, qui pèserait peu sur les marchés si les spéculateurs l’attaquaient ; la position « dedans – dehors » du gouvernement britannique en Europe est dommageable aux intérêts du pays, puisqu’ils ne participent pas à certaines décisions cruciales en Europe et laissent la direction au binôme franco-allemand alors qu’un triangle incluant la Grande Bretagne aurait du sens.

 Au lieu de creuser les divisions, le Gouvernement britannique aurait peut-être intérêt, dans une perspective d’avenir, à laisser davantage ouverte ses options.

 Illustration : « Down to the Greenhouse », caricature de Chris Riddle, The Observer, 13 novembre 2011.

Vanessa et Virginia

Vanessa and Virginia, de Susan Sellers (Two Ravens Press, 2008) raconte l’attachement passionnel et la rivalité destructrice de Vanessa et Virginia Stephen, devenues par leur mariage Vanessa Bell (1879 – 1961) et Virginia Woolf (1882 – 1941).

 « Transhumances » a consacré une chronique à Charleston, la maison de campagne du groupe de Bloomsbury, ce groupe d’amis intellectuels de haute volée qui incluait, outre les deux soeurs, le peintre Duncan Grant, l’économiste John Maynard Keynes ou le critique d’art Roger Fry. Susan Sellers nous fait pénétrer dans l’intimité du groupe de Bloomsbury. Son roman est écrit à la première personne par Vanessa Bell, qui fut en effet la cheville ouvrière du groupe jusqu’à sa mort. Il est centré sur la relation entre les deux sœurs, sur la supériorité que Virginia faisait souvent cruellement peser sur sa sœur et sur l’appui qu’elle mendiait auprès d’elle lorsque rôdait la dépression.

 Soutien de famille après la mort de sa mère, la belle et mélancolique Julia Stephen, Vanessa prend son envol après le décès de son père et celui de son jeune frère Thoby. Elle devient une femme et une artiste libre, épanouie dans son art et dans son corps de femme.  Elle épouse un écrivain, Clive Bell, dont elle a deux garçons, Julian et Quentin. L’infidélité de Clive, qui a une affaire avec Virginia entre autres maîtresses, crée peu à peu un vide qu’elle comble par une relation intense avec Duncan Grant, avec qui elle partage la passion de la peinture. Duncan est un homosexuel affirmé, mais sera le père du troisième enfant de Vanessa, Angelica. Comme le mariage de Vanessa et de Clive n’a jamais été dissous, Angelica sera réputée enfant de Clive. Elle ne saura la vérité sur sa filiation qu’à l’âge adulte.

 La rivalité de Vanessa et Virginia s’insinue jusque dans le scénario de leur mort. Une nuit, accablée de désespoir par l’éloignement de Duncan, Vanessa pénètre dans les eaux froides de la rivière Ouse, près de Charleston et de Lewes. Au dernier moment, elle se débat et regagne la rive. Virginia lui fait jurer de ne pas recommencer. Quelques années plus tard, Vanessa, écrasée de douleur par la mort de son fils Julian sur le front républicain de la guerre civile espagnole, dit à Virginia qu’elle ne peut plus continuer dans la vie et qu’elle s’estime dégagée de son serment. Le lendemain, Virginia descend dans la rivière Ouse les poches pleines de pierres. Elle a volé à Vanessa jusqu’à son suicide. Vanessa, aînée de trois ans de Virginia, lui survivra vingt ans.

 Le roman de Susan Sellers est constitué d’une multitude de tableaux de la vie des deux sœurs, qui ensemble constituent un portrait vivant de deux personnalités formidables. Si le livre fait parler Vanessa la peintre et non Virginia l’écrivaine, ce n’est pas par hasard. Sellers voit l’histoire de sœurs Stephen avec un regard de peintre. Elle s’attarde longuement sur la technique picturale de Vanessa. Celle-ci peint un artiste debout et une femme agenouillée travaillant à ses côtés. « Comme je m’écarte de la toile pour inspecter mon travail, je remarque quelque chose d’extraordinaire. Malgré mon intention de mettre l’artiste au premier plan, c’est le fond rayé et la luminosité de la femme agenouillée qui attirent l’œil. J’étudie ma peinture plus attentivement. Alors que l’artiste est sombre, plombé, la femme irradie la vie. Elle est dans son élément quand elle peint. Les tons de son chemisier, l’éclat orange sur sa bottine sont en harmonie avec la vibrante toile de fond. Je me rends compte de ce que j’ai fait quelque chose de rare. J’ai peint une femme qui est heureuse. »

 Illustration : portrait de Virginia Woolf par Vanessa Bell, 1912, National Portrait Gallery

Commissaire Européen

Le Commissaire Européen Michel Barnier a récemment rencontré des dirigeants de compagnies d’assurance britanniques.

  La rencontre ne s’annonçait pas facile : la Commission européenne travaille au renforcement des obligations des compagnies d’assurance en termes de fonds propres (projet « Solvency II »), mais celles-ci considèrent que le projet va trop loin.

 Le Commissaire Barnier délivre en bon anglais la partie protocolaire de son message, mais passe au français lorsqu’on entre dans une discussion technique dont chaque terme doit être mesuré au millimètre près. Il parle d’une voix chaude et un peu chuintante. Curieusement, chaque phrase est ponctuée d’un « hein », dont il est difficile de savoir s’il s’apparente au « han » du bûcheron ou du joueur de tennis après un coup de hache ou de raquette ou au « n’est-ce pas ? » de celui qui cherche l’approbation.

 Michel Barnier revendique hautement sa qualité d’homme politique. Il ne se positionne pas comme le chef d’une administration, mais comme le responsable d’un projet qui consiste à rendre le système financier européen plus sûr tout en respectant sa diversité.

 Les mesures de sécurité qui accompagnent son déplacement, la stricte contrainte de temps de la rencontre, le fait qu’il s’exprime dans une langue étrangère, l’abondant usage de la première personne (« je veux que… »), tout cela érige une barrière entre le Commissaire Barnier et l’assistance. Pourtant, le fait qu’il parle de manière compétente des sujets quotidiens de son auditoire et son insistante disposition au dialogue en font un acteur du marché londonien de l’assurance.

 Photo de Michel Barnier, Commission Européenne