Métro transmanche

La communauté française de Londres est agitée par un ambitieux projet : le métro transmanche.

 L’idée part d’un constat : il y a davantage d’emplois dans la région d’Ashford,  dans le Kent, que dans la région de Calais. Il existe un tunnel reliant les deux régions, qui ne serait utilisé qu’à 50% de sa capacité. Plusieurs rames du TER Nord Pas de Calais seraient disponibles immédiatement pour un parcours Calais – Ashford. Il s’agirait donc de faire circuler une navette de TER entre Calais et Ashford pour acheminer des Français vivant dans le Pas de Calais vers leur travail dans le Kent, et les Anglais possédant une résidence sur la Côte d’Opale vers leur havre de paix.

 L’expression « métro transmanche » est donc par elle-même trompeuse : il s’agirait d’un train régional, la seule analogie avec le métro étant l’usage du tunnel. Lorsqu’on examine la faisabilité d’un tel projet, les obstacles s’accumulent. Qui prendrait en charge le coût d’utilisation de cette infrastructure coûteuse qu’est le tunnel ? Est-on certain qu’il reste 50% de capacité du tunnel aux heures de pointe ? Quel serait le temps de trajet, sachant qu’il est improbable que les mesures de sécurité dans la zone de Sangatte soient allégées ? Combien d’emplois seraient disponibles à Ashford pour des français résidant de l’autre côté de la Manche, et le nombre de voyageurs rendrait-il l’infrastructure justifiable, si ce n’est rentable ? Si des emplois sont vraiment à pouvoir, pourquoi ne pas frêter des autocars dès à présent et utiliser le « Shuttle » transmanche ?

 Le projet est porté uniquement par des Français. Ce n’est probablement pas un hasard. Il n’est pas sûr que les responsables économiques du Kent soient affamés de main d’œuvre immigrée de France. Mais il y a surtout une différence culturelle : s’enthousiasmer pour des grandes idées est une caractéristique de l’esprit français (ce goût de liberté aux peuples étrangers qui donnait le vertige, chantait Jean Ferrat). A un esprit anglais, le projet de métro transmanche semblera sans doute une distraction et une perte de temps.

 Photo : rame du TER Nord Pas de Calais, La Voix du Nord.

Cocktail à Londres

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Etre invité à un cocktail professionnel à Londres offre une plongée dans la culture anglaise. C’est étonnant et jouissif !

Andrew célèbre son quarantième anniversaire dans l’assurance-crédit. Il a invité les personnes avec qui il a travaillé pendant sa longue carrière, dans l’agence publique de garantie des exportations puis dans des sociétés de courtage, ainsi que des souscripteurs de risques dans des compagnies d’assurance et même des courtiers concurrents. C’est une nouvelle illustration de ce trait si fort de la culture professionnelle en Grande Bretagne : les personnes bougent facilement d’une entreprise à une autre et la communauté de métier est presque plus forte que le lien qui unit les salariés d’une même compagnie.

Les discours du président non-exécutif de la compagnie dirigée par Andrew, puis celui d’Andrew lui-même, sont des merveilles d’humour anglais où l’on pratique l’autodérision de manière d’autant plus outrancière qu’entre les lignes se lit une hagiographie en bonne et due forme.

C’est la participation du public qui frappe. Parfois, quelqu’un place une remarque en contrepoint du discours. Le plus souvent, le propos est accompagné d’onomatopées, « ah ! », « oh ! », semblable aux bruitages faits par les députés à la Chambre des Communes.

J’ai il y a quelques semaines évoqué les dernières paroles que Claire Rayner, la journaliste du cœur récemment décédée, aurait aimé prononcer : « dites à David Cameron que s’il étrangle mon cher NHS (le service national de santé) je reviendrai et le hanterai de mauvaise manière. » Quelques jours plus tard, un député travailliste impertinent profita des questions au Premier Ministre pour lui demander ce qu’il pensait du possible retour du fantôme de Claire. Pendant ce temps les « backbenchers » (députés de base) se livraient à cœur joie à des hululements dignes d’Halloween.

Les esprits chagrins décrieraient un comportement potache. Mais tout est tellement au second degré, dans le refus de se prendre au sérieux, qu’on éprouve un immense plaisir.

Au cours de la soirée, j’ai découvert qu’Andrew n’est pas seulement une figure du monde de l’assurance crédit britannique et européenne, mais un musicologue renommé, spécialiste du compositeur Elgar. Il ne faut décidément pas prendre au premier degré la légèreté du propos et l’autodérision !

Andrew a terminé par une blague, naturellement. Lorsque Gordon Brown inaugura le nouveau siège de Lehman Brothers il y a quelques années, il aurait dit : « ce que vous avez fait pour la City, je le ferai pour la Grande Bretagne ! » Andrew complimentait Gordon pour avoir accompli sa promesse !

Photo transhumances.

Agony Aunt

 

Le décès de Claire Rayner (1931 – 2010) bouleverse le Royaume-Uni. Journaliste du courrier du cœur, elle a aidé des milliers de personnes à surmonter leurs difficultés. Elle était aussi une militante.

Le métier de Claire Rayner était chroniqueuse du courrier du cœur. En anglais, « agony aunt », la tante à qui l’on confie ses tourments. Elle avait commencé comme infirmière en pédiatrie, écrivit des articles et des romans inspirés de son expérience hospitalière et franchit le pas du journalisme en 1962. Au sommet de son activité, travaillant à la fois pour des journaux et des chaînes de télévision, elle traitait 1000 lettres par semaine, s’engageait à répondre à chacune d’elles et employait six secrétaires, un assistant de recherche et un employé postal. « Chaque personne est fascinante, disait-elle. Je ne peux pas résister aux histoires d’autres personnes. Je lis beaucoup – des romans – j’aime les histoires. Les histoires des vies des gens ».

Claire n’avait peur de rien. Elle réussit à convaincre la rédaction en chef du Sun, le quotidien populaire à grand tirage, de s’intéresser aux problèmes des hommes. Sa rubrique sur l’éjaculation précoce, un sujet alors tabou, lui valut 18.000 lettres en une semaine !

Claire était impliquée dans des dizaines d’associations humanitaires. Athée et républicaine dans un pays où ces convictions ne sont guère populaires, elle les affirmait avec force. Atteinte d’un cancer, regardant la mort en face, elle avait souhaité que ses dernières paroles fussent : « Dites à David Cameron que s’il étrangle mon cher NHS (le service national de santé) je reviendrai et le hanterai de mauvaise manière. »  Des journalistes d’ITV remarquaient, le lendemain de son décès, que ce serait plaisant de la voir revenir.

Le mari de Claire a déclaré : « j’ai perdu ma meilleure amie et mon âme sœur. Je suis immensément fier d’elle ».

Ecrit d’après les articles de Suzie Hayman, John Plunkett et Roy Greenslade dans The Guardian du 13 octobre 2010. Photo de Claire Rayner dans sa maison d’Harrow en 2003, The Guardian.

Britanniques et Français en affaires

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La Chambre de Commerce Française en Grande Bretagne a organisé le 23 septembre un débat sur le thème des relations interculturelles de la France et de la Grande Bretagne dans le monde des affaires.

Peter Alfandary, vice-président de la Chambre de Commerce Française en Grande Bretagne a créé il y a un an un forum pour réfléchir aux différences entre les Britanniques et les Français dans l’approche des affaires. La première manifestation de ce forum fut un débat organisé à la Résidence de France entre Jean-François Decaux, président de Jean-Claude Decaux UK, et Tim Fischer, Country Manager de la Société Générale pour le Royaume Uni. D’un côté un Français installé depuis fort longtemps à Londres ; de l’autre un Britannique travaillant à Londres pour une entreprise française et marié à une Française.

Certaines différences tiennent au mode d’éducation. L’école en France peut être qualifiée de darwinienne : elle vise à sélectionner des individus à l’intelligence supérieure. En Grande Bretagne, on préfère l’encouragement au blâme, le travail en équipe à la concurrence des individus. Dans le monde du travail, un Britannique cherchera le compromis dans un esprit pragmatique ; un Français rédigera des notes lumineuses et s’arc-boutera sur des principes. Un Britannique jugera quelqu’un sur ses compétences et ses réalisations ; pour un Français, sortir premier de Polytechnique reste un avantage professionnel jusqu’à la retraite.

On souligne souvent le côté plus direct des Français, la réticence des Britanniques à exposer leurs sentiments, leur usage systématique de phrases atténuées, « je ne suis pas sûr d’être totalement d’accord avec vous » devant s’interpréter comme « vous avez radicalement tort » ! Les Français ne redouteront pas la confrontation personnelle, les Britanniques peuvent la considérer comme des attaques en dessous de la ceinture. L’humour et l’autodérision sont fréquemment utilisés par les Britanniques, ce qui en fait souvent des orateurs plus efficaces que les Français.

Dans la prise de décision, il semble que les Français aient besoin de plus de certitude que les Britanniques. Si ceux-ci ont un fort sentiment qu’une décision est juste, ils la prendront même s’ils n’ont pas toute l’information à leur disposition.

Les Britanniques semblent parfois obsédés par les seuls actionnaires (shareholders), alors que les Français ont tendance à considérer davantage l’ensemble des parties intéressées à la vie des entreprises, consommateurs inclus (stakeholders). J’avoue pourtant ne pas partager la conclusion selon laquelle la qualité du service serait supérieure en France.

Plusieurs fois dans le débat, l’influence américaine sur la culture des affaires en France comme en Grande Bretagne a été mentionnée, conduisant à une homogénéisation progressive des comportements. Une bonne question est de savoir si la présence massive d’immigrés des cinq continents en Grande Bretagne et dans une moindre mesure en France change aussi les comportements managériaux.

Le forum des relations interculturelles a publié un fascicule curieusement intitulé « lumière au bout du tunnel »  (light at the end of the tunnel) consacré à des réflexions pratiques sur les Français et les Britanniques dans les affaires.  Il passe en revue l’environnement des affaires ; les négociations, réunions et contrats ; le recrutement et la gestion des ressources humaines. Il contient plusieurs citations illustrant le propos. Je citerai celle-ci de Jean Monnet : « l’Anglais ne peut jamais être convaincu par des arguments, seulement par des faits ».

Site Internet de la Chambre de Commerce Française en Grande Bretagne : http://www.ccfgb.co.uk. Photo « transhumances ».