Au Sud de Grenade

A quelques semaines de quitter la Grande Bretagne, j’ai eu envie de relire le récit qu’un Britannique, Gerald Brenan, faisait de son séjour de plusieurs années dans mon précédent pays d’adoption, l’Espagne.

 Né en 1894, Gerald Brenan n’était pas un personnage banal. Fils de militaire, né à Malte et grandi en Afrique du Sud et en Inde, il préféra marcher à travers l’Europe plutôt que d’entrer à l’Université. Il fut mobilisé et envoyé sur les fronts de la première guerre mondiale. C’est là qu’il rencontra Ralph Partridge qui lui fit rencontrer le groupe de Bloomsbury, bien connu désormais des fidèles lecteurs de « transhumances ».

 En 1919, il se mit à la recherche d’un lieu tranquille et bon marché où il pourrait dévorer les livres que son refus de l’université et la vie des tranchées ne lui avaient pas permis de lire, et où il pourrait, à son tour, devenir écrivain. Il finit par louer une maison à Yegen, dans l’Alpujarra, sur le flanc sud de la Sierra Nevada, en Andalousie. Il y vécut six ou sept ans entre 1920 et 1934, avec de fréquents séjours de plusieurs mois en Grande Bretagne. Il s’établit ensuite avec sa femme dans la région de Malaga, où il décéda en 1987.

 « South to Granada », Au Sud de Grenade, fut écrit en 1957, plus de vingt ans après qu’il eût définitivement quitté Yegen, et après le séisme sociologique de la Guerre Civile. C’est un livre étonnant dans lequel l’auteur raconte ses rencontres, les anecdotes auxquelles il fut mêlé ou que l’on lui avait rapportées, ses observations sur la vie économique, les croyances et les coutumes du peuple dont il a partagé la vie. C’est aussi un livre de botanique, d’archéologie et d’ethnologie. Ce qui fait le lien, c’est l’incroyable curiosité de Brenan, l’énergie qui le poussait à parcourir à pied des dizaines de kilomètres sur des chemins de montagne pour visiter un site, son appétit pour rencontrer les personnes, en commençant par les plus pauvres et les plus frustres. On a dit de lui qu’il était un homme de la Renaissance, et c’est en effet le mot qui le caractérise le mieux.

 

Gerald Brennan peint par Dora Carrington

Brenan décrit un monde qui n’existe plus. Dans les années 1920, aucune route ne parvenait à Yegen. On y accédait à pied ou à dos de mulet. Etant à flanc de montagne, les champs étaient bien irrigués et de multiples plantes étaient cultivées. Les échanges monétaires étaient réduits au minimum et les habitants ne ressentaient nul besoin d’apprendre à lire ou à écrire. « Les historiens, si de telles eaux stagnantes les intéressent, noteront que la seconde décennie du vingtième siècle a marqué la complète destruction des arts et coutumes paysannes en Europe du Sud. Les teintures allemandes remplacèrent les teintures minérales en poterie ; les costumes locaux, les habitudes locales, les danses du pays disparurent. L’uniformité s’installa ».

 Il jette un regard aigu sur les relations sociales entre dominants et dominés : « l’homme riche ou puissant a besoin de clients dévoués à ses intérêts ; le pauvre a besoin d’un protecteur, et c’est pourquoi se construit une multitude de petits clans, qui tiennent ensemble par le besoin d’une défense mutuelle contre les dangers et les aspérités de la vie espagnole. Puisque c’est un pays dans lequel les motifs de pur intérêt personnel n’attirent pas grand respect, le groupe doit être soudé autant que possible par des  liens moraux et religieux, c’est-à-dire par des mariages croisés, des parrainages, des relations extra-maritales et des amitiés personnelles. C’est ainsi que les obligations mutuelles gagnent une certaine sainteté. »

 Il jette parfois un regard amusé sur le tempérament espagnol : « de toutes les inventions du dix-neuvième siècle, la lumière électrique fut peut-être la seule à être réellement bien accueillie par les Espagnols, parce qu’elle leur permettait de faire quelque chose dont ils avaient toujours eu envie : transformer la nuit en jour ».  Et Brenan, qui a écrit un livre sur la nuit obscure de Saint Jean de la Croix, commente une scène où des enfants trainent avec une corde un chien qui s’était brisé les pattes, alors que les adultes les regardent silencieusement. « Un mystérieux changement survient chez certains Espagnols en présence de la mort et de la souffrance. Ces choses semblent leur soutirer une profonde approbation, comme si leurs propres instincts de mort avaient été lâchés et qu’on y satisfaisait par procuration. »

 Ce que raconte Brenan de l’histoire de l’Alpujarra est inattendu. On y apprend que les Phéniciens y avaient créé des comptoirs et que le mot Espagne vient probablement du mot « sapan », qui désignait le lapin. On y découvre que dès la plus haute antiquité, la région était riche de ses mines d’or, d’argent et d’étain ; qu’au Moyen âge Almeria était une capitale industrielle et produisait de la soie pour l’Europe entière, une sorte de Manchester avant la lettre. On y assiste à des déplacements de population qui auraient fait pâlir d’envie Milosevic : musulmans chassés de Séville reconquise par les chrétiens vers le royaume maure de Grenade ; déportation des musulmans convertis vers la Galice et les Asturies après l’écrasement de la révolte de 1568 ; installation de  12.542 familles des Asturies et de Galice dans 259 villages, alors que 400 autres furent laissés à l’abandon.

 Brenan rend compte de la visite d’amis anglais à Yegen. Son récit de la visite du poète Lytton Strachey est étonnant. Il décrit l’homme comme un timide qui avait organisé sa vie de manière à ne jamais être contraint à faire quoi que ce soit qu’il trouvât difficile. On imagine la torture que fut pour lui le voyage à dos de mule et les conditions rudes d’hébergement dans l’Alpujarra. Pour Brenan aussi, cette visite fut accompagnée de souffrances : Strachey était accompagné de Dora Carrington, qui fut l’amante du reclus de Yegen, maintenant fiancée à Ralph Partridge, son ami intime depuis les tranchées de la Somme.

 J’ai retrouvé dans Au Sud de Grenade certaines personnalités que j’ai appris à connaître et apprécier pendant mon séjour en Grande Bretagne. Augustus John vint peindre à Yegen, mais pendant son séjour Brenan était en Angleterre. C’est surtout la visite de Virginia et Leonard Woolf qui marqua Brenan. Il évoque une belle femme à la voix envoûtante, confiante dans son propre pouvoir d’attraction, enthousiaste à l’idée de se trouver dans un pays aussi beau et reculé. En revanche, Brenan est plus critique à l’égard du groupe de Bloomsbury. Il décrit leurs conversations comme un concert symphonique où chacun jouait sa partie avec virtuosité ; mais il critique leur splendide isolement, leur indifférence du monde réel, et finalement leur appartenance à un passé en train de disparaître.

 Après avoir visité Yegen en 2003, nous avions vu le film « Al Sur de Granada » de Fernando Colomo avec Verónica Sánchez, Matthew Goode et Guillermo Toledo. C’est une aimable comédie qui emprunte davantage à l’autobiographie de Brenan qu’au livre éponyme. Le jeune anglais intellectuel à la recherche d’un lieu tranquille pour le travail de l’esprit tombe follement amoureux d’une jeune fille pauvre à la beauté farouche. Du moins le film nous transporte-t-il dans cette splendide région qu’est l’Alpujarra.

Etonnantes églises de Bristol

 

Nef de St Mary Recliffe. Photo "transhumances"

Plusieurs églises de Bristol méritent d’être visitées. Je décris ici mes étonnements à St Mary Redcliffe, dans la cathédrale et à l’église de Tous les Saints de Clifton.

 La plus jolie et la plus harmonieuse des églises de Bristol est probablement St Mary Redcliffe, dont le Guide Vert nous dit que « son architecture est une véritable encyclopédie du gothique anglais, évoluant du style « Early English » 12ième – 13ième siècle) au Decorated puis au Perpendicular (14ième siècle).  Les vitraux originaux ont été largement détruits pendant la guerre et remplacés par des œuvres contemporaines pleines de lumière. Mon étonnement à St Mary Redcliffe est une statue en bois polychrome de la Reine Elizabeth I, près des fonds baptismaux.

 

Statue de la Reine Elizabeth I dans l'église St Mary Redcliffe. Photo "transhumances".

La cathédrale de Bristol est un bâtiment massif de style gothique qui constituait l’église d’une abbaye supprimée par le roi Henry VIII. La salle capitulaire, de style roman tardif, est magnifiquement décorée de motifs géométriques sculptés. Mon étonnement dans la cathédrale est le tombeau du premier évêque de Bristol, Paul Bush, décédé en 1558. Son gisant le présente décharné,  vêtu d’un simple pagne. Dans l’esthétique de l’époque, la mort était présentée dans son effroyable nudité.

 

Salle capitulaire de la cathédrale de Bristol. Photo "transhumances".
Tombe de l'évêque Paul Bush dans la cathédrale de Bristol. Photo "transhumances".

Mon coup de cœur est pour l’église de Tous les Saints, dans le joli quartier résidentiel de Clifton. Elle fut initialement construite en 1868 par l’architecte George Edmund Street, don William Morris fut l’apprenti et qui est surtout connu pour le Royal Court of Justice à Londres. L’église fut détruite par un bombardement le 2 décembre 1940. Elle a été reconstruite en 1967 par Robert Potter en utilisant des parties subsistantes de l’ancien édifice. Il a créé un espace moderne et harmonieux, illuminé par les vitraux de John Piper (1903 – 1992), aussi auteur des vitraux du baptistère de la nouvelle cathédrale de Coventry. L’autel est surmonté d’un joli baldaquin, œuvre de Randoll Blacking. En ce dimanche matin, une messe est célébrée. L’assistance est clairsemée, mais l’atmosphère est radieuse.

J’aurais aimé trouver à Bristol la trace de William Tyndale, citoyen de cette ville, premier traducteur de la Bible en anglais, étranglé et brûlé à Vilvorde en Belgique en 1536. Une verrière lui est consacrée dans le Baptist College de Bristol. J’aimerais revenir dans cette ville attachante pour rendre hommage à cet homme exceptionnel.

All Saints Church, Bristol. Photo "transhumances"
Vitrail de John Piper dans All Saints Church, Bristol. Photo "transhumances".

Bristol, plaque tournante du commerce triangulaire

Comme Liverpool, Nantes et Bordeaux, Liverpool dut sa prospérité au dix-huitième siècle au commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et le Nouveau Monde.

 Le musée de la ville de Bristol, M Shed, consacre une section au commerce triangulaire (illustration ci-dessus) : les navires partaient chargés de marchandises manufacturées en Europe, vêtements, armes ou alcool ; ils embarquaient en Afrique une cargaison d’esclaves ; en Amérique, ils chargeaient des marchandises produites par les esclaves, comme le tabac ou le sucre. M Shed précise que 2018 navires ont quitté Bristol pour effectuer le commerce triangulaire, et que ce sont près d’un demi-million d’Africains qui ont été ainsi déportés. Au total, plus de 11 millions de personnes, hommes, femmes et enfants, ont ainsi été réduits en esclavage.

 On visite à Bristol la maison cossue que le négociant et planteur John Pinney s’était fait construire vers 1790 sur les pentes de Brandon Hill, la colline qui domine la cathédrale. John Pinney avait fait fortune en plantant de la canne à sucre dans l’île de Nevis, au nord de la Guadeloupe, et en étant acteur du commerce triangulaire.

 La passerelle qui relie la vieille ville au quartier du port rénové porte le nom de Pero, l’un des esclaves de Pinney.

Dans la maison géorgienne de John Pinney. Photo "transhumances".

Pero's Bridge à Bristol. Photo "transhumances"

Carlo Maria Martini, le Mendiant et la Pourpre

 

Carlo Maria Martini à la rpison San Vittore de Milan. Photo Corriere della Sera.

Le cardinal Carlo Maria Martini vient de mourir près de Milan à l’âge de 85 ans. C’était une personnalité exceptionnelle.

 Ferrucio de Bortoli, éditorialiste au Corriere della Sera, a intitulé son papier : le Mendiant avec la Pourpre. Il rappelle que dans son livre «  le età della vita » (les âges de la vie), le cardinal Martini citait un proverbe indien qui divisait notre existence en quatre parties. Dans la première on étudie, dans la seconde on enseigne, dans la troisième on réfléchit. Et dans la quatrième ? On mendie, même sans s’en apercevoir ».

 L’image du mendiant est bien celle des dernières années de la vie de Carlo Maria Martini. Il aurait aimé mourir à Jérusalem, où il s’était retiré après avoir démissionné de son poste d’archevêque de Milan en 2002. Mais en 2008, souffrant de la maladie de Parkinson, il dut se résoudre à habiter une maison de retraite de son ordre, les Jésuites, proche de Milan. Cet orateur brillant se mit à dépendre d’autrui pour s’exprimer sur les choses les plus banales de la vie.

 Mais l’image du mendiant avec la pourpre va beaucoup plus loin. Martini n’avait pas de doute sur la foi, qui était solidement ancrée. Mais il avait confié à Eugenio Scalfari, le fondateur de la Repubblica, qu’il avait sans cesse des doutes sur la manière de faire vivre cette foi avec les autres et pour les autres. Martini ne mettait pas au cœur de sa vie des dogmes et des interdits. Ce qui était important pour lui, c’était la vie des gens, surtout de ceux que la vie avait rejetés aux marges ; c’était de voir le salut de Dieu à l’œuvre parmi eux. Il était particulièrement soucieux du sort des prisonniers et du regard que la société porte sur eux, trop souvent pour les condamner à jamais et exclure toute possibilité de rédemption.

 J’ai vécu à Milan et j’avais une admiration sans borne pour cet homme gigantesque, par sa carrure, par son érudition et son humanité. J’avais été captivé un soir, en regardant la télévision locale, par une conférence de Carême prononcée par le Cardinal dans la basilique Saint Ambroise. Pas de chaire, seulement une table et un micro. Une église pleine à craquer. Un silence étourdissant. Un homme habité par la Bible et tentant de la faire résonner dans le monde tel qu’il est maintenant.

 J’aurais aimé qu’il fût élu pape, mais peut-être l’Eglise Catholique était-elle déjà devenue irréformable avant qu’il pût être candidat. Il est mort après avoir demandé que les machines qui le maintenaient en vie fussent débranchées. Un ultime acte de liberté, une ultime affirmation de ce que le christianisme ne devrait pas se transformer en une défense fanatique d’une idée de la vie dénuée d’humanité.

 En Italie, l’émotion pour la mort de Carlo Maria Martini est immense. Je la partage.

Devant le Duomo, le deuil des Milanais. Photo La Repubblica.