Dans « il faut voir comme on se parle, manifeste pour les arts de la parole » (2023), Gérald Garutti, connu comme homme de théâtre en France et au Royaume Uni, s’insurge contre le dévoiement de la parole lorsqu’elle ne vise qu’à démolir l’adversaire et appelle à la conjonction de ceux qui travaillent avec méthode à rendre à la parole son rôle de lien pour la société.
« Nous vivons, écrit Garutti, dans un monde de bruit et de fureur. Un monde de TIC1, de clics et de claques. Un monde de rumeurs, de tweets, de bashings et de clashs. D’infox. De swipes, de fakes. De battles, lol et de likes. Un monde digital où l’on montre du doigt. Où l’on met à l’index. Où l’on tranche du pouce. Où l’on cloue au pilori planétaire. Un monde de réseaux, où l’on tue pour un mot. »
La parole véritable suppose l’accueil de l’altérité, l’acceptation de la complexité. Or, tout tend à se résumer à des stéréotypes. « De la crise sanitaire à la campagne présidentielle, des affaires aux faits divers, aujourd’hui en France le débat médiatique se résume à sept clichés capitaux – victime, salaud, complice, héros, procureur, bourreau, témoin. »

Dans le déferlement de mots et d’images, il n’y a plus d’espace pour l’écoute, et donc pour une parole créatrice de liens. « Gavés à outrance, constamment abreuvés, nous n’avons plus la place, l’énergie, le ressort, la capacité d’accueillir. Pas la force. Pas l’espace. Pas le temps. Nous ne sommes plus disponibles. »
Gérald Garutti propose de développer les « arts de la parole », avec ce que cela implique d’apprentissage, de progression, de discipline. Il distingue sept arts de la parole, « à la croisée des champs artistique, intellectuel et citoyen : le théâtre, le récit, la poésie, l’éloquence, la conférence, le dialogue, le débat. » Il annonce la création d’un Centre des Arts de la Parole pour porter ce projet.
Le titre de son livre est dérivé des paroles de la chanson « foule sentimentale » d’Alain Souchon :
Une foule sentimentale
Avec soif d’idéal
Attirée par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales
Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle.

Beaucoup de ces réflexions m’ont fait penser à la pratique des visiteuses et visiteurs de personnes sous main de justice, certaines en détention, d’autres en milieu ouvert. C’est une discipline de l’écoute active qu’ils déploient lorsque, régulièrement, ils les rencontrent pour parler de ce sont elles ont envie de parler : le match à la télévision la veille au soir, la coexistence difficile avec un codétenu, l’éloignement de la famille, la culpabilité ou le déni…
Des phrases de Garutti résonnent avec cette pratique de la visite. « La parole exige l’écoute. Elle est un art de l’autre. Elle conçoit l’altérité comme fondamentale. » « La parole implique une éthique de la réciprocité : je t’écoute, tu me parles, tu m’écoutes, je te réponds. Nous nous parlons, donc nous sommes. » Et encore : « Écouter, c’est ouvrir un espace à l’autre. »
Garutti parle de « tenir sa parole ». La parole nous tient, au sens où elle nous oblige, maintenant et pour l’avenir. Il note que « la parole ne peut résonner que sur fond de silence : sans silence, pas de résonnance. » Il insiste sur l’importance de consacrer du temps à se parler. « La parole demande du temps – de la disponibilité, de l’espace, de la patience, de la durée, un déploiement, un moment. » « Tout autant que du temps, la parole demande de la présence. Qu’est-ce que la présence ? L’aptitude à être là – et non ailleurs. »
Incontestablement, l’ANVP, l’association des visiteurs, est un acteur des arts de la parole.
