Le théâtre Apollo de Londres programme actuellement « I’m sorry, Prime Minister », pièce écrite et mise en scène par Jonathan Lynn. Elle se présente comme le dernier chapitre de la série « Yes, Minister », puis « Yes, Prime Minister », diffusée par la BBC à partir de 1980.
Le ressort comique de la série, coécrite par Jonathan Lynn et Anthony Jay (décédé il y a dix ans), repose sur le conflit entre les hauts fonctionnaires, qui croient qu’ils sont nécessaires pour protéger les institutions et l’intérêt national à long terme, et les politiciens élus, que les premiers considèrent comme des bouffeurs de votes prêts à faire n’importe quoi pour gagner des voix à court terme.
Le politicien devenu ministre, puis premier ministre, est Lord Jim Hacker. Son directeur de cabinet était Sir Humphrey Appleby. Des années ont passé. Ils sont maintenant largement entrés dans la grande vieillesse. Hacker reste doyen à vie de l’université qu’il a fondée grâce à la générosité d’un oligarque russe et qui porte son nom. Mais en raison de dérapages sexistes et racistes, le conseil d’administration entend le destituer et le priver de son logement de fonction. Quant à Appleby, son fils et sa belle-fille « démoniaque » l’ont placé dans un hospice pour personnes dérangées.
On l’aura compris. Le sujet de la pièce n’est pas, ou pas seulement, la rivalité entre politicien et haut fonctionnaire. Il s’agit aussi du basculement vers le très grand âge, la sénilité et la dépendance. Dans la première scène, Hacker reçoit une jeune femme, Sophie, pour un entretien d’embauche comme assistante de vie. Quand celle-ci lui demande s’il est incontinent, il bafouille avant de reconnaître d’occasionnels accidents…
Sophie a été étudiante dans l’université Hacker. Elle s’est occupée ses parents à la fin de leur vie, et a décidé de devenir « care worker », assistante de vie. Pour Jim et Humphrey, c’est aussi dégradant que « sex worker ». Mais Sophie a du culot et de la répartie. Elle coche toutes les cases d’un portrait-robot impensable pour Lord Hacker et Sir Appelby : femme, noire, homosexuelle, militante woke. Peu à peu, c’est elle qui prend le pouvoir dans le triangle qu’elle forme avec les anciennes gloires de la politique. C’est elle qui leur proposera une issue qu’ils n’auraient jamais imaginée.
Il y a une substance tragique à ce dernier épisode de la saga « Yes Minister ». Mais comme dans Chaplin, l’humour affleure sans cesse et on rit beaucoup. Deux exemples seulement. L’ex-directeur de cabinet se lance, devant le visiteur venu annoncer à l’ex-premier ministre qu’il doit démissionner, dans une longue tirade. Ce dernier observe : « Sir Humphrey, votre explication semble obscurcir le sujet ». « Merci », répond simplement celui-ci, satisfait d’avoir noyé le poisson, lui dont la carrière entière, selon Jim, a été consacrée à ce que rien ne soit fait. Autre exemple. L’un des reproches qui justifient la destitution de Jim Hacker est qu’il avait affirmé, lors d’un dîner, que l’empire avait été bon pour l’Inde. « Est-ce ce que vous pensez ? Hum – ça dépend d’à qui je parle. »
Jim Hacker a été à l’origine du Brexit, lorsque dans un discours enflammé il avait pris la défense de la saucisse britannique menacée par Bruxelles. Mais il ne sait plus bien s’il était pour ou contre le Brexit, qu’il soit « soft » ou « hard ». « Sorry Prime Minister, I can’t quite remember », désolé, Monsieur le Premier Ministre, je ne peux pas vraiment m’en souvenir, lui dit Humphrey Appelby.

