Les rayons et les ombres

Dans « les rayons et les ombres », Xavier Giannoli donne à voir l’enchaînement de circonstances qui transforma Jean Luchaire de militant socialiste pacifiste après la première guerre mondiale, en figure de la collaboration pendant la seconde ; et sa fille Corinne, d’un espoir du cinéma français en une icône déchue, frappée d’indignité nationale.

Né en 1901, Jean Luchaire (Jean Dujardin) milite à la fin des années 1920 dans les milieux pacifistes partisans d’une réconciliation franco-allemande. Il est journaliste ; dans le combat pacifiste, il se lie d’une solide amitié avec Otto Abetz (August Diehl), un Allemand, professeur de dessin et profondément francophile. Leur mot d’ordre : plus jamais ça ! Il faut coûte que coûte éviter que se renouvellent les horreurs de la grande guerre.

En Allemagne, Hitler prend le pouvoir. La propagande nazie le présente comme un homme de paix : si le traité de Versailles n’avait pas été aussi punitif à l’égard de l’Allemagne, la crise économique et sociale frappant ce pays ne se serait pas produite. Pour Luchaire, il faut laisser sa chance au nouveau régime. Les dignitaires nazis, quant à eux, comprennent que le francophile Abetz peut séduire les intellectuels français.

Lorsque l’armée allemande écrase les défenses françaises en juin 1940 et que le régime de Pétain s’installe à Vichy, Luchaire crée à Paris un quotidien partisan de tourner la page de la guerre. Son ami Abetz est devenu ambassadeur d’Allemagne à Paris. Peu à peu, l’idée d’une conciliation entre les pays encore récemment ennemis laisse la place à celle de la collaboration. Plusieurs journalistes démissionnent. Luchaire s’enfonce. Malgré ses réticences personnelles, malgré la présence de Juifs dans sa propre famille, il adopte peu à peu une posture violemment antisémite.

Comme le dira le procureur (Philippe Torreton) lors du procès qui conduira Jean Luchaire au peloton d’exécution, son moteur principal est l’argent. Il mène grand train, c’est champagne, caviar et parties fines. Son journal pro-allemand ne décolle pas et l’amène à la faillite : les fonds secrets de l’ambassade d’Allemagne sont bienvenus. Un autre moteur est le désir de rendre des services à des amis, y compris des Juifs : il demande et obtient d’Abetz des laisser-passer, et ceux-ci accroissent sa dépendance.

Le journalisme, devenu esclave d’un pouvoir immoral, devient un poison : « les mots d’un salaud arment le bras des imbéciles ». Luchaire joue aux frontières de l’absurde. Abetz a organisé à l’ambassade une fête à l’occasion du transfert aux Invalides des cendres de l’Aiglon, le fils de Napoléon 1er. Hitler et Pétain eux-mêmes devaient participer à cette ambitieuse opération de relations publiques. Luchaire y a  invité Louis-Ferdinand Céline. Désignant un immense portrait de Hitler, il prétend que le vrai Hitler a été remplacé par un Juif, un « youtre ». L’antisémitisme l’a conduit à la folie.

Un autre personnage central du film est la fille de Jean Luchaire, Corinne (Nastya Golubeva). Avant la guerre, celle-ci devient une star du cinéma français, pose pour des magazines. Atteinte, comme son père, par la tuberculose, elle doit renoncer à sa carrière. Dans les pas de papa, elle participe aux orgies de l’élite nazie et collaborationniste, elle épouse un affairiste corrompu dans le marché noir. Elle sombre peu à peu dans un désespoir glauque. Son pessimisme est partagé par Jean Luchaire qui, dès la déroute allemande de Stalingrad, comprend que « c’est foutu ».

Le film commence et s’achève sur des scènes de la vie de Corinne avec sa petite fille dans un quartier pauvre, après l’exécution de son père en 1946. Elle est parfois agressée par des inconnus. Elle raconte son histoire au magnétophone. Léonide Moguy (Valeriu Andriutã), le metteur en scène qui lancé sa carrière de comédienne, lui rend visite. Il est Juif ukrainien, une partie de sa famille a disparu dans les camps. Il aime profondément Corinne, mais lui reproche de n’avoir jamais cherché à savoir…

On ne s’ennuie pas tout au long de ce film de plus de trois heures. Certains commentateurs ont reproché à Giannoli un regard à distance, semblant relativiser la culpabilité de Jean Luchaire. Ce refus du manichéisme est au contraire la grande qualité du film. Le futur collaborationniste a d’abord été un idéaliste, il aide ses collaborateurs et ses amis, il cherchera jusqu’au bout à protéger sa fille. Mais, pour reprendre le titre du poème de Victor Hugo, les rayons et les ombres, sa fascination pour la lumière l’a rejeté vers l’abjection.

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