A La Réunion, les Oratoires Saint Expédit

 

Oratoire Saint Expédit à la Chapelle Pointue, Saint Gilles Les Hauts, La Réunion. Photo « transhumances ».

Les touristes visitant La Réunion ne peuvent manquer de remarquer les multiples oratoires qui, en bordure des routes et des chemins, sont consacrés à Saint Expédit.

 Saint Expédit serait un commandant romain d’Arménie converti au Christianisme et martyrisé en l’an 303. Son existence même est contestée ; il ne fait pas partie du martyrologe de l’Eglise Catholique. Toutefois, son culte est bien vivant en deux endroits du monde : l’Etat de São Paulo au Brésil et l’Ile de La Réunion.

 A La Réunion, c’est dans les années 1930 que Saint Expédit a commencé à s’imposer comme une figure tutélaire. Il est représenté comme un beau légionnaire ; son visage est doux, à la limite de la mièvrerie ; mais il écrase du pied le corbeau qui, en croassant, lui conseille de se convertir plus tard (« cras ») au lieu d’aujourd’hui (« hodie »). C’est un saint compatissant, mais aussi un intermédiaire qui expédie ses missions avec énergie et rapidité. « Désarmé, mais pas désemparé », dit de lui Philippe Reignier, qui a écrit une thèse sur le culte réunionnais de Saint Expédit et a compté plus de trois cents sanctuaires dans l’Ile. On lui confie toutes sortes de besognes : obtenir la réussite au permis de conduire, faire revenir un mari volage, guérir une maladie, résoudre un conflit personnel ou familial, mais aussi conjurer un mauvais sort jeté par des voisins.

 Comme l’uniforme du légionnaire, les oratoires sont de couleur rouge, celle du sang. Ce faisant, Saint Expédit a pris place parmi les divinités de l’Hindouisme populaire. Philippe Reignier ne s’étonne pas de ce syncrétisme religieux. Soumis à la terreur de l’esclavage, des maladies et des cyclones, les Réunionnais de l’époque coloniale étaient habitués à coexister avec des êtres invisibles et à tenter de se concilier leurs bonnes grâces. La départementalisation a considérablement accru le niveau de vie et de sécurité des citoyens, mais beaucoup restent exclus du travail et de la consommation ; les solidarités familiales se sont atténuées avec la montée de l’individualisme ; pour beaucoup, la vie reste difficile et sans perspectives. Médiums, guérisseurs et devins continuent à jouer un rôle important dans la vie des démunis. Saint Expédit est un médiateur accessible et efficace, que prient chrétiens et hindous. Philippe Reignier dit joliment que Saint Expédit est « une création originale de la culture réunionnaise ».

 L’une des photos illustrant cet article représente un oratoire proche de la Chapelle Pointue, le lieu de culte du domaine de Villèle, aujourd’hui musée départemental. Dans le jardin du musée, une exposition en plein air est actuellement consacrée à la dévotion populaire à Saint Expédit.

Oratoires Saint Expédit à l’Entre-Deux. Photo « transhumances ».

La Réunion, Ile de nuages

 

Nuages sur le Piton des Neiges, vus de la forêt de Bébourg. Photo « transhumances »

 

Les nuages accompagnent chaque instant de la vie des Réunionnais.

 Le travail des météorologues à La Réunion est difficile. Ils peuvent certes dire si, globalement, l’île se situe dans une zone dépressionnaire ou anticyclonique. Mais les reliefs sont si extrêmes que chaque rivage, chaque sommet, chaque ravine a son propre climat, et ce climat est susceptible de changer d’heure en heure. La pluie et le beau temps sont imprévisibles. On accepte le grand soleil comme l’averse soudaine avec le sourire. Gentillesse et fatalisme sont des traits de l’identité créole.

 Les nuages sont aux commandes de l’activité touristique, conditionnent la production agricole, empêchent ou permettent la rotation des hélicoptères. Ici ils collent aux sommets jusqu’à lécher d’averses le flanc des montagnes ; là ils sont momentanément absents et laissent le soleil mordre les reliefs.

 Les nuages ont la fluidité des purs esprits. Ils se rassemblent en une masse compacte, se dilatent, se lacèrent, dégringolent les pentes et soudain s’évaporent. Vus du fond des cirques, ils semblent auréoler les sommets ; des cimes, leurs volumes s’apparentent à des chariots d’émigrants ; parfois, ils enveloppent le randonneur d’une brume bienfaisante, qui peut soudain se transformer en pluie dégoulinante.

 La teinte des nuages passe presque sans transition du gris opaque au blanc de coton, puis au rouge vif du soleil couchant. En les contemplant le soir à l’horizon de l’océan, on imagine des déserts, des villes et des forêts.

 Les nuages règlent la vie de La Réunion. Ils stimulent aussi son imagination et ouvrent à la rêverie.

La Réunion, Peuple Banian

 

Banian au Jardin de l’Etat, Saint-Denis de la Réunion. Photo « transhumances »

 

Dans « D’une île au monde » (entretiens avec Brigitte Croisier, l’Harmattan, 1993), Paul Vergès élabore le concept de « peuple banian » comme cadre de référence de l’identité réunionnaise.

 Dans « Une île toute en auteurs », Baptiste et Jean-Claude Vignol (Editions du Boucan 1986) citent le texte de Paul Vergès. Ils évoquent l’image du banian : « le banian, ou ficus benghalensis, arbre sacré de l’Inde, abrite souvent à La Réunion une chapelle (koïlou) de culte hindouiste. Il a la particularité d’avoir de nombreuses racines aériennes retombant autour un tronc central et formant des piliers qui symbolisent, pour les fidèles, le lien entre la terre et le ciel et qui donnent à cet arbre une ampleur phénoménale ».

 Paul Vergès souligne que « dans sa vie de tous les jours, le Réunionnais peut mesurer l’apport de l’Afrique, de la Chine, de l’Inde, de Madagascar et, évidemment et surtout, de l’Europe. Ces apports ont déjà été intégrés par tous, qui les considèrent désormais comme leur appartenant en propre en tant que Réunionnais et non pas seulement comme un emprunt. »

 « Quand je prends l’image du peuple banian, c’est pour signifier la multiplicité de ses racines et son unité. Plus ces racines seront fortes et plus elles iront loin dans la connaissance des civilisations d’origine, plus ce tronc sera solide et s’élèvera ». Paul Vergès croit en la culture. Il faut approfondir la compréhension de chacune des racines qui forment ensemble l’arbre banian de l’identité réunionnaise ; il faut reconnaître l’égalité des civilisations qui y contribuent. C’est ainsi que le peuple réunionnais avancera dans l’avenir avec confiance.

 Paul Vergès est conscient des menaces qui pèsent sur son projet. Il constate que toute la colonisation a essayé de réduire le peuple réunionnais à un bonzaï. La tentation est forte pour les groupes d’origine non européenne de tourner le dos à l’Europe et en particulier  à la France, et de se replier sur leur propre identité. La manière la plus simple de le faire serait de se polariser sur la religion. Le développement de l’intégrisme religieux est un danger mortel. Rejeter comme allogènes les racines poussées par d’autres civilisations présentes sur l’île aurait paradoxalement le même effet que la colonisation : l’étouffement de toute possibilité de développement. « Un arbre sans racine ne peut grandir. Allons-nous vers un peuple bonzaï ou un peuple banian ? » – demande Vergès. Le modèle du peuple banian requiert une attention et une lutte de tous les instants, pour la culture.

Trait d’Union

 

Couverture du catalogue de « Trait d’union ». Œuvre de Bill Fehoko

 

Dans la magnifique case créole de la Villa de la Région Réunion, à Saint Denis, se déroule une belle exposition intitulée « Trait d’union ».

 Cette exposition est un hommage collectif d’artistes de l’Océan Indien au sculpteur sur bois Bill Fehoko, mort à La Réunion en 2000. On trouve peu d’information sur cet artiste sur Internet. Lui-même semble avoir voulu donner le change : natif de l’île de Tonga, dans le Pacifique, il fut un navigateur, toujours en mouvement. Il se fixa finalement dans l’île seychelloise de La Digue, où repose sa dépouille, mais finit sa vie dans une autre île d’adoption. Il fut connu sous le nom de Tonga Bill, mais son prénom lui-même fut sujet à variations : Bill, Viliami, Wilhiam.

 La visite de  » Trait d’union  » est émouvante. On y admire quelques sculptures sur bois de Fehoko, dont la magnifique tête qui orne la couverture du catalogue de l’exposition. Des peintres et sculpteurs de La Réunion, des Seychelles et de Maurice ont produit une œuvre originale en mémoire de Tonga Bill. Deux d’entre elles m’ont particulièrement touché. L’artiste réunionnais Richard Blancquart a produit une sculpture intitulée « Dérive » au centre de laquelle se trouve un homme en recherche d’équilibre au centre d’une sorte d’étoile dont les branches sont des voiles rapiécées. Le peintre et sculpteur seychellois George Camille présente un bas relief en cuivre peint. On voit une femme nue dans l’acte d’amour, son partenaire masculin à peine visible. Sa main touche son pubis, celle de son partenaire, son ventre. Le corps de la femme est puissamment tatoué. C’est un bel hommage à Fehoko, qui fut toute sa vie fasciné par le corps de la femme et par la maternité.

Villa de la Région Réunion. Photo « transhumances »